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Rodrigues, L'idée de relation, p. 310 sqq

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de toute autre vérité, em})irique ou intellectuelle : ou a l'intuition du devoir comme devoir comme on a celle de l'être comme réalité. Dans les deux cas, on est cgjdement obligé de s'incliner d(3vanL l'évidence d'un fait. Mais la dillérence de l'un à l'autre, c'est que le contenu de la première intuition varie beaucoup plus rapidement que celui de la seconde. Sauf accident ou maladie, je vois le monde physique des mOmes yeux, je le conçois avec les mômes catégories que tous mes congénères, je ne saisis pas le monde moral avec la même conscience. Si la vérité consiste dans l'accord des représentations, on est forcé de reconnaître que la vérité morale est autrement incertaine et limitée que la vérité scientifique. Mais la limiter n'est j)as la nier. Elle existe en ce sens qu'il y a, à chaque stade de l'évolution humaine, un accord suffisant et à peu près unanime des individus d'une même civilisation sur un certain nombre d'obligations fondamentales. Peu importe la façon, souvent très différente, dont ils justifient leur attitude: en fait, cette attitude est pratiquement la même, et c'est là l'essentiel. Kant et Spencer fondent le devoir sur des principes contraires, mais ils posent le même devoir. La vérité morale ne peut être que cette vérité relative, limitée à un groupe restreint, valable pendant un temps donné. Mais, sous cette forme plus modeste, elle n'en présente pas moins les mêmes caractères que la vérité scientifique, elle apparaît éternelle et absolue à celui qui la conçoit, du moins dans l'instant où il la conçoit. Il vérifie d'ailleurs sa certitude morale comme nous vérifions toute certitude empirique ou logique, en arguant de l'accord de sa représentation avec les représentations conformes

de ceux qui Tentourent, des hommes de son temps et de son milieu, de ceux qui forment une société avec lui. Sans doute, l'idée d'une vérité morale relative sans être arbitraire ne saurait être acceptée par les intolérants du dogmatisme. C'est pourtant la seule qui soit admissible, et elle l'est à la rigueur. C'est ce dernier point qu'il nous faut établir.

La morale est relative. Comme l'organisme, elle est fonction du milieu. Elle est, peut-on dire d'une façon sommaire et d'ailleurs excessive, la fonction dépendante, le milieu étant la fonction variable. Modifiez le milieu, vous changez la morale.

Précisons par un exemple . Comparons la société antique, grecque ou romaine, à la société française dans laquelle nous vivons. L'antiquité est fondée sur le principe du travail servile, les temps modernes sur celui du travail salarié. Comment la conception des rapports juridiques et moraux pourrait-elle être la même dans les deux cas? D'une part, on exerce sur l'esclave un droit réel, un droit de propriété, comportant Vuti, le frai et Vabuli. Ce droit est donc sans limites, du moins sans autres limites que celles qui résultent « de l'ordre public et des bonnes mœurs » : il n'y a rien, dans l'être ou plutôt dans la chose sur laquelle il porte, qui puisse en entraver l'exercice. Au contraire, on ne fait valoir sur le salarié qu'un simple droit de créance, droit né d'un contrat auquel il a librement souscrit, donc limité par les clauses mêmes

de ce contrat: on ne peut exiger de lui qu'une prestation déterminée en échange d'une contre-prestation prévue; ce droit n'emporte plus Vabuli et ne comporte môme Viili et le frui que dans la proportion fixée par la convention. Ce n'est pas que la nature du travail fourni diffère. Si l'esclave est un outil, le salarié en est un autre, la main-d'œuvre est une simple marchandise, la force de travail, musculaire ou intellectuelle, un objet de trafic : on loue l'outil humain comme on loue un outil mécanique, l'ouvrier vend dix heures de travail au patron comme le constructeur lui vend une machine. Mais l'esclave est un outil qui ne s'appartient pas à lui-même ; le salarié est, au moins en principe, un outil autonome qui s'est loué, plus ou moins librement en fait, mais qui conserve le droit légal de refuser ses services à l'employeur. De là, par une réaction nécessaire du droit positif sur la conscience de l'individu, la représentation de l'un comme d'une chose, de l'autre comme d'une personne.

Supprimez le travail servile et la morale purement intellectualiste d'un Aristote ne se comprend pas. Elle a pour condition primordiale l'existence d'un fumier humain sur lequel écloront, de ci de là, quelques fleurs merveilleuses et rares. « Quand les navettes marcheront toutes seules, il n'y aura plus d'esclaves », disait le penseur grec, croyant poser une condition irréalisable. Sa prophétie s'est réalisée de point en point : les navettes marchent toutes seules et l'esclavage a disparu. Et avec lui tout le système des représentations morales qui s'y trouvait lié, le droit du Grec sur l'étranger, du citoyen .sur l'ilote. Système aussi cohérent, aussi légitime à son heure que celui sur lequel s'appuient aujourd'hui les

défenseurs du régime capitaliste. A l'heure où ce régime commence à être mis en question, où l'éternité et la légitimité du salaire sont discutées comme l'ont été l'éternité et la légitimité de l'esclavage, on répond par des arguments identiques à d'identiques objections. La conception, possible, probable et peut-être prochaine d'une société sans salariés apparaît comme une hérésie et un scandale qui ont eu leurs équivalents dans l'histoire quand stoïciens et chrétiens prophétisaient l'apparition à brève échéance d'une société sans esclaves. Rares sont les précurseurs qui savent apercevoir dans un donné social en apparence unifié les linéaments d'un donné social nouveau, dans une conception juridique ou morale très forte et elle aussi très une les prodromes d'une autre conception appelée à la détruire et à la remplacer. C'est précisément le rôle des inventeurs moraux de trouver la formule neuve, à la fois réaliste et idéale, qui exprime la société future, qui doit la faire jaillir de la société présente, qui, en en définissant les conditions, en prépare et en permette la réalisation. Mais ils ne feront œuvre utile que s'ils comprennent, tel Marx dans sa critique du système capitaliste, la raison d'être de l'état qu'ils combattent et son incontestable supériorité de droit et de fait sur l'état antérieur qu'il a remplacé. Être moral, c'est avoir le sens de l'adaptation, des réalités et des possibilités. Le monde barbare a eu sa morale comjne le monde civilisé a la sienne : cette morale n'était sans doute ni la seule, ni même la meilleure qu'il pût comporter, pas plus que la nôtre n'est la seule ni la meilleure que comporte l'état présent, mais elle était Viine d'entre les seules morales possibles à

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cet instant, cl «mi tout cas la nôtre ne l'était pas plus pour lui que la sienne ne le serait pour nous.

Il ne faut donc pas plus mettre de parti pris dans les jugements rétrospectifs que nous portons sur les civilisations passées que dans les jugements actuels par lesquels nous prédéterminons nos actes à venir. Toute institution, selon l'époque à laquelle on la situe, constitue un progrès ou une survivance. Ainsi l'esclavage, si nous remontons dans le passé, nous apparaîtra tour à tour impossible et illégitime, possible mais illégitime, possible et légitime, nécessaire et légitime. Il est impossible de nos jours : situer l'esclavage dans la société moderne serait encore plus absurde qu'odieux. Il est encore possible au déclin de l'empire romain, mais pourtant il est condamné, car après avoir donné tout ce qu'on en pouvait attendre, il n'est plus alors qu'un obstacle au progrès. Il est possible et peut-être légitime à l'époque de la haute culture hellénique, car c'est à lui qu'elle a dû d'exister, de nous donner la révélation, unique dans l'histoire, de cette perfection absolue qui enthousiasmait Renan. Enfin, il est nécessaire, il s'impose à son origine, à l'instant précis où il remplace le massacre des prisonniers par leur conservation et par leur appropriation; et il est en même temps parfaitement légitime, il manifeste à la fois un progrès social et un progrès moral. Il prouve que l'humanité commence à avoir le sens d'une utilisation de toutes les forces productives, sort du présent qui la hante pour se donner une première perspective d'avenir, ébauche une organisation de son existence rudimentaire. Dans cette substitution de l'intérêt au plaisir, à la volupté cruelle et instantanée du meurtre, nous notons

un pas, le premier pas peut-être, vers la conception d'une morale, d'un plan de vie.

Il n'en faudrait pas conclure que tout comprendre ce soit tout approuver. Si telle institution que nous rejetons aujourd'hui comme immorale a eu son utilité et sa moralité à son heure, elle a cessé de les avoir quand cette heure a été dépassée. Elle n'est désormais qu'une survivance et comme telle doit être combattue. Le relativisme nous montre que la morale, comme la science^ est moins dans les solutions provisoires qu'elle apporte que dans l'orientation générale qu'elle suit : la morale est avant tout une direction. La vraie question sera donc celle-ci : telle institution actuelle, telle loi, telle coutume est-elle dans le sens voulu, dans celui que ma conscience pose comme préférable? L'état social lui-même, pris dans son ensemble, est-il orienté comme il doit l'être? Sans doute, il est normal et légitime qu'il cherche à réaliser son équilibre, et la morale est en ce sens un opportunisme, un possibilisme. Mais tout opportunisme n'est pas moral, tant s'en faut. Il y a un opportunisme actif et progressif qui cherche à adapter, dans la mesure où elle le comporte, la réalité sociale à un idéal qu'impersonnellement on estime supérieur; mais il y a aussi un opportunisme passif et régressif qui vise uniquement à consolider des privilèges, à maintenir ou même à aggraver certaines formes de compression et d'oppression sociale. Il y a l'équilibre dans la servitude et pai la tyrannie comme il y a l'équilibre dans la liberté et par la liberté. Et même, ainsi qu'on l'a montré ', le triomphe

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