Hofftling, op. cil., p
d'efforts réels, personnels qu'il devra dégager, il apprend à faire la part de ce qui, dans sa vie propre, revient aux autres, delà place qu'ils ont le droit de revendiquer dans son existence, de la portion de lui-même, si l'on peut dire, dont il est comptable envers eux.
La société, transformée par le point de vue moral, ne serait donc pas la société d'une seule morale et d'un seul devoir. Elle serait, sous sa forme la plus haute, constituée par un ensemble de consciences agissantes, de foyers d'énergie tous embrasés, mais tous aussi d'une autre flamme et d'une intensité différente. Jamais, en fait, l'idéalisme moral n'a été plus élevé qu'aux heures de passion et de conflit, dans l'entrechoquement des systèmes, dans la lutte des religions, des philosophies ou des sociologies, quand plusieurs idéals. sont aux prises. Ce sont les schismes et les hérésies qui prouvent la ferveur de la foi. On mesure la sincérité d'une conviction à ce fait qu'elle ne s'incline pas devant la lettre du dogme, à ce qu'elle cherche à en vivifier l'esprit, et c'est souvent au moment môme où elle s'en affranchit qu'elle le dégage, qu'elle fait éclater l'enveloppe étroite qui la faussait en l'enserrant. Il y a des apostasies qui sont des actes de foi. Au contraire, un idéal qu'on ne discute plus, un idéal tourné en habitude n'est plus un idéal, une morale qui serait acceptée uniformément par tousserait le plus misérable et le plus vain des pharisaïsmes. C'est la morale du ti-oupeau, la morale des <( multitudes viles » que dit le poêle et que vise Aristote, que méprise Nielzsche ; ce n'est, pas la morale, c'en est la négation, car c'est l'hétéronomie. L'agent moral véritable doit être semblable à la monade de Leibniz: il se
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re{)rcsciile la rralilé sociale sous l'angle (jiii lui rst propre, il a son poiul de vue sur l'univers el, sur r.iclion.
Toutefois, un point reste obscur. Il y a autant d'univers qu'il y a de monades, et ce sont tous le môme univers. Il y a autant de morales qu'il y a d'individus, mais sont-elles toutes la môme morale?
11 ne suflit pas en effet d'établir la diversité des points de vue moraux ni mcMiie leur légitimité. Il faut rechercber s'il n'y a pas, sous cette diversité* et sous ces contradictions, une identité, non pas de contenu peutêtre, mais du moins de direction, si toutes ces consciences n'expriment pas dans une langue différente une seule et môme pensée; tels des phénomènes d'ordres divers, géométriques, mécaniques, optiques, traduisant chacun dans son système de signes la même équation ou la même formule analytique.
D'une façon générale, il n'est pas téméraire d'avancer que les conceptions morales actuelles et les changements moraux sont déterminés par des lois. Déterminisme n'est pas fatalisme. La plasticité morale se concilie parfaitement avec l'idée de détermination : il suffit de poser certaines limites entre lesquelles peut se mouvoir la conscience de l'agent, un maximum et un minimum qu'il ne peut dépasser mais qui fournissent à son initiative un champ d'action assez vaste pour qu'il choisisse entre plusieurs formules d'action. On laisse sauve sa liberté, elle est, ici comme dans le monde phy-
sique et plus que dans le monde physique, une utilisation du déterminisme.
Il s'agit simplement d'expliquer la présence de certaines croyances, de certaines représentations et de certaines institutions aux différentes époques de l'histoire. La morale fait partie d'un ensemble dont on ne saurait la détacher, et cela d'autant moins qu'elle n'est enfin de compte qu'un point de vue sur cet ensemble, la façon pour chaque conscience de se situer par rapport à lui, de fixer éventuellement les attitudes convenables, les réactions appropriées. Mes conceptions actuelles sur la famille, la patrie, la guerre, la justice, etc.. sont tout autres que ne l'étaient celles du Romain, mais elles s'imposent à moi aussi nécessairement que les siennes s'imposaient à lui. Il avait à se situer dans la famille agna tique comme j'ai à me situer dans la famille cognatique, à se poser dans une société de citoyens, de pérégrins et d'esclaves formant des plans humains différents, comme j'ai à me poser dans une société de citoyens tous égaux politiquement, tous placés au moins idéalement sur le même plan. Nos perspectives sur la réalité morale ne sont plus ses perspectives, nos réactions ne seront donc plus les siennes. C'est la différence des problèmes qui fait la différence des solutions.
Ce n'est pas à dire que ces solutions soient purement automatiques, rigoureusement nécessaires. La conscience n'est pas un appareil enregistreur rendant textuellement ce qu'il a reçu. Ce qui s'est modifié, ce sont les conditions extérieures de faction, le milieu dans lequel elle se développera, c'est le décor de la moralité. Le drame se joue sur une autre scène, les acteurs sont préparés à
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jouer d'autres rôles. Mais ils n'ont jkjs .siiij]»lcnit)nL à donner la répliciuc, ils ont à l'inventer, à la trouver. 11 en est de la morale comme de l'esprit de répartie, elle est, si l'on peut dire, la répartie de l'action. Dans ce nouveau cadre, plusieurs directions s'offrent à moi, et ces directions ne sont plus celles d'autrefois ; mes 'tendances m'attireront de préférence vers telle ou telle d'entre elles, et ce seront aussi d'autres tendances. En un mot, tout a changé si j'envisage le contenu, objectif ou subjectif, de la moralité, le milieu externe et les états internes. Ge ne sont plus les mêmes questions qui se^ posent, ce ne sont plus les mêmes sujets qui répondent. Mais il y a toujours des questions posées et des réponses à fournir, et ces réponses peuvent différer. Il y a toujours un problème moral, dont les termes seuls se sont modifiés.
Voilà en quel sens il convient de comprendre l'évolution morale, sa logique et sa nécessité. On s'explique •par là que des points de vue contradictoires puissent être aussi fortement imposés par leur conscience à des hommes de différentes époques selon l'état de leurs civilisations respectives. Ils font des choses différentes parce qu'ils n'ont pas la même chose à faire, parce que leur action ne se développe pas dans le môme cadre. Le langage crée sur ce point la plus détestable des équivoques et il n'a pas peu contribué à prolonger l'illusion d'une morale immuable, universelle : on use des mômes mots, mais ils ne désignent pas les mômes réalités. Insensiblement, par une suite de transitions inaperçues et certaines, on a substitué un contenu à un autre dans la même formule, elle s'est, selon les circonstances, ou
enrichie ou appauvrie, M. Léyy-Bruhl a montré les transformations du Suum calque et de l'idée de Justice • « Dans Ujne société où les castes existent, la justioç consiste à traiter chacun selon sa caste, le brahmane en brahmane, le paria en paria *. » La morale classique a lo^ngtemps enseigné, et elle ne se trompait sans doute q.u'à demi, que la justice se limitait au devoir strict, la esharité semle constituant le devoir large. Ce faisant, elle était dans le sens de la tradition révolutionnaire, tradition négative pour qui ne pas nuire, ne pas entraver, ne pas faire constituait la seule obligation réelle. La liberté telle que l'ont conçue les hommes de 89 et de 93, c'est la suppression des obstacles, sans plus, la chute des Bastilles : la justice se réduit au respect absolu de cette liberté qui est un droit et qui n'est pas un pouvoir; chacun reste maître de son action, rien ne doit contraindre en principe les volontés qui se limiteront naturellement par le seul jeu de la concurrence. L'idée d'une justice consistant à faire, à entraver et même en quelque mesure à nuire^ d'une justice qui intervient substituée à celle d'une justice qui « laisse faire » -était inconcevable et intolérable pour un peuple qui venait de secouer la tyrannie séculaire. Et pourtant, c'est cette formule d'une justice positive, concrète, agissante, qui de jour^en jour remplace celle de la justice formelle et vide dont la fonction critique est aujourd'hui remplie : elle intègre progressivement tout ce qui jusqu'alors constituait la substance de la charité, du non du. L'idée que la liberté et l'égalité politiqwes ne se suffisent pas,