Lév} -Bruhl, La morale et la sotence des mœurs, \). 21G
que ce sont des formes et des moyens, non dv> r<alilés et des fins, cette idée va directement à l'encontre de celle des révolutionnaires d'autrefois : l'appel à la liberté et à l'égalité sociales comme à la matière qui remplira cette forme, au but vers lequel convergeront ces moyens, cette idée est une idée morale neuve, une nouvelle conception du juste. La morale d'hier n'est plus désormais qu'une sorte de plate-forme qui doit permettre à l'homme de se hisser vers une nouvelle morale, plus élevée qu'elle. Il en est de la morale comme de toutes les manifestations de l'activité humaine. Etant un mode d'adaptation de l'individu au inilieu social (peut-être même au milieu physique), elle est soumise à la loi des conditions d'existence, elle introduit elle-même dans l'existence individuelle les conditions qui la rendent possible. On pourrait comparer la morale à l'instinct, les différences essentielles qui les distinguent accusent, avec la diversité de leur nature, l'identité de leurs fonctions. L'instinct est l'adaptation adéquatement réalisée, l'adaptation unilinéaire. Là où il n'est qu'une issue possible à l'action, il n'y a place ni pour des réactions multiples, ni par conséquent pour une réaction différée. Au contraire, la morale suppose des modes d'adaptation changeants, la possibilité de s'adapter, comme on Ta montré, à différents plans d'existence. Ainsi, Tégoïsme, l'intérêt personnel représente un premier plan moral, l'êti'e se prenant lui-même pour fin. Les diverses conceptions de l'altruisme et de l'idéalisme correspondent à d'autres plans superposés : famille, corporation, nation, humanité, divinité, si l'on envisage les plans matériels et objectifs ; amour, pitié, justice,
intérêt social, liberté, autorité, si l'on envisage ce qu'on pourrait appeler les plans intellectuels et subjectifs. La pensée, avant d'agir, se pose en quelque sorte tour à tour sur ces différents plans d'action et suit par avance sur chacun d'eux le développement probable de sa décision possible. Elle cherche en somme laquelle sera la mieux adaptée. Or, aux divers moments de l'évolution, la disposition respective de ces différents plans se modifie : certains surgissent alors que d'autres disparaissent, le plan inférieur prend la place du plan supérieur ou inversement. Ainsi s'expliquent à la fois et la diversité des conceptions morales, et l'autorité propre à chacune d'entreelles, et enfin les hésitations possibles de l'action humaine. Le Français, le Russe, le Fuégien, le Boschiman ne se meuvent pas dans la même sphère morale, chacun oscille, tergiverse entre certains termes, entre certaines possibilités. Aucun d'eux n'a une conduite iigée, fixée; il n'y a pas de définitif moral, le définitif c'est l'instinct, c'est l'adaptation mécanique, la morale s'évanouit à l'instant précis où le définitif apparaît. Mais cette sphère d'indétermination qui coïncide avec la sphère de la moralité varie de peuple à peuple et de siècle à siècle. L'oiseau peut prendre son vol dans l'air en suivant bien des directions, mais il ne peut prendre son vol que dans l'air, et non dans l'eau, dans le vide ou dans le feu. De même, le Boschiman peut, lui aussi, suivre plusieurs voies et non pas une seule, mais il les choisit dans un cercle restreint qui n'est plus le nôtre. Le Boschiman ne peut pas plus s'adapter à la morale du Français que le Français à la morale du Boschiman. C'est ce dont témoignent toutes les législations. Une
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des fjarties les plus obscuires du droit est celle qui règle les relations internaLionalos privées. Elle luet^UK prises les deux principes de la personnalité eide la territorialité du droit. Dans quelle mesure 1 étranger suivra-t-il sa \oi d'origine, dans quelle mesure subira-t-il celle du pays où il vit? C'est-à-dire, dans quelle mesure son action oontinucra-t-elle à se mouvoir dans la sphère de son droit national ? Dans quelle mesure devra-t-elle se développer dans la sphère d'un droit nouveau? Ici, les deux plans de conscience, les deux plans moraux sont nettement superposés et la question est de savoir dans jqsuelle mesure ils empiéteront l'un sur T-aulre. Le droit intei-national privé pose quelques principes généraux. 11 en ressort, en gros, que le principe de nationalité j)révaut en ce qui concerne les personnes, la loi du domicile en ce qui touche les biens : les questions d'état et de capacité, les intérêts qui font coi^s avec Tindividu, qui sont « hors du commerce », sont réglés par la loi du pays d'origine ; les transactions mobilières ou immobilières et plus généralement les droits patrimoniaux sont soumis à la loi du pays où l'on s'est fixé. On fait ainsi une sorte 'de compromis, d'ailleurs parfaitement fondé, entre les exigences contradictoires de la conscience individuelle iet de la conscience nationale. Mais, dans la pratique, on voit surgir mille difficultés insoupçonnées. Le caractère incertain des solutions proposées, les hésitations et les contradictions de la jurisprudence nous font saisir sur le vif, objectivement, les conllits profonds qui mettent aux iprises les diverses consciences et les diverses conceptions morales. Pour n'en citer qu'un exemple, quelle sera la condition juridique de la femme étrangère mariée à
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un Français? Dans quelle mesure le fait, d'ailleurs étrange et critiquable, d'avoir acquis par l'effet du mariage la nationalité de son mari sera-t-il de nature à modifier son droit sur sa personne, sur ses biens, sur les biens de sou époux? Faut-ril, par exemple, lui reconnaître ou lui refuser cette garantie élémentaire, souscntendue en tout autre cas : J'hypothèque légale sur les immeubles de son mari, gage tacite des créances qu'elle peut avoir contre lui? Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail d'une discussion qui ne relève que du droit positif, mais il valait la peine de l'indiquer pour marquer plus fortement, sur ce point précis, sur cette obligation déterminée, les divergences de la doctrine et de la jurisprudence, c'est-à-dire, au fond, les divergences des systèmes moraux.
Quand ces oppositions sont par trop accusées, le principe âe la personnalité des lois s'impose par la force des choses. Lorsque deux civilisations hétérogènes sont juxtaposées artificiellement l'une à l'autre, par l'effet d'une conquête, d'une annexion coloniale, on est obligé de les soumettre à des régimes distincts, de conserver à la nation conquise sa législation primitive. Les Francs vainqueurs des Gallo-Romains ont dû maintenir chez les vaincus leur droit subtil en conservant pour eux-mêmes leurs coutumes simplistes, les leges romanorum ont coexisté avec les leges barbarorum, la fusion tardive des codes et des morales n'est apparue qu'ultérieurement avec la lente pénétration des races. De même, les Arabes d'Algérie, au lendemain de la conquête, ont gardé leurs institutions juridiques. On ne pouvait imposer à la famille orientale les conditions d'existence de la famille
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occidentale. Les prescriptions légales sont nécessairement calquées sur les relations de fait qu'elles ont pour mission de régler.
On voit par là l'inanité des morales dogmatiques. « Une chose possible à l'un des degrés de l'évolution ne l'est plus aux autres. On ne saurait, en partant du principe général du bien, construire aucune organisation de l'État ou de la famille qui puisse s'appliquer telle quelle partout \ » Il n'y a pas de bien ou de mal en soi, et sur ce point le sceptique a raison : le bien et le mal ne sonl pas des objets, ce sont des formes ou des points de vue, formes des relations humaines, points de vue de l'homme sur son action. Ce sont, si Ton préfère, de simples modes d'évaluation supposant en conséquence des objets à évaluer. Les catégories morales sont les catégories de la valeur. Or, il en est de la valeur au point de vue moral comme au point de vue économique, c'est une notion relative, la plus relative de toutes, c'est le rapport institué entre deux objets que l'on compare. Je ne dis pas : Cette maison vaut, je dis : elle vaut lanl, dix mille francs ou un million. Elle vaut par rapport à cet étalon conventionnel, la monnaie, c'est-à-dire par rapport aux autres richesses, aux autres utilités qu'à l'aide du même étalon j'évaluerai de la même manière. De même, dire : « Cet acte est bon » revient nécessairement à sous-entendre « par rapport à tel ou tel autre » pris comme type, comme mesure, par rapport à un intérêt individuel, à un intérêt social, à une certaine conception de la justice, etc..