‹ Le probleme de l'actionChapitre 40 sur 86 · HofFding, op. cit.. p · texte numérisé non relu

HofFding, op. cit.. p

Or, la valeur économique d'une chose quelconque est inflniment variable : précieuse hier, alors qu'elle était rare ou violemment désirée, elle est avilie aujourd'hui, soit en raison de son abondance, soit parce que notre désir, qui en constituait la substance, s'en est retiré. Que demain il n'y ait plus de bibliophiles, et les vieux livres vaudront tout juste le poids du papier. La vraie mesure de la valeur, ce n'est pas la monnaie qui n'est qu'un signe, c'est le besoin. De même, la mesure de la valeur morale variera en fonction du besoin moral. Une société qui a besoin de guerriers verra dans le courage la vertu par excellence; une société qui n'aurait besoin que de chimistes verrait dans la chimie la suprême vertu. Une société homogène et simple n'a pas les mêmes besoins qu'une société hétérogène et complexe, elle n'aura donc pas la même morale. L'idée de contrat est nécessaire aux Romains, inutile aux Francs; l'idée d'ouvrir V action publique contre les coupables ne peut venir qu'aux peuples policés, l'idée d'action privée et de composition pécuniaire suffit aux races primitives.

Par suite, de nouvelles idées morales, fonction de ces besoins sociaux, vont surgir avec eux. Primitivement, on n'admet que la force brutale; lorsqu'on commence à la limiter, c'est à l'aide d'un rituel où sont minutieusement réglés les paroles et les gestes, la volonté ne peut s'exprimer que selon des modes déterminés, les verba, les litterae, et elle est strictement tenue par la seule vertu de la forme. A ce formalisme étroit se substituera graduellement l'idée inverse de la supériorité du consentement, de la liberté, de la bonne foi sur les symboles extérieurs et comme liturgiques. De même, en matière

criiilinelle ou ne vuil d'ahoixi qu'un simple intérêt lésé donnant droit à des donimages-inlérôts : tant pour un homicide, tant pour un membre brisé ; tant pour un noble, tant pour un esclave. Le caractère pénal, l'idée de la faute morale substituée à celle de la simple atteinte phy^ sique, n'apparaît que tardivement : comprendre qu'autre chose est tuer un homme, autre chose ne pas payer sa dette à Téchéance nous paraît plus que naturel, rien n'était plus impossilde à l'origine. Les raffinements de la moralité, les délicatesses de la conscience sont le produit de la civilisation.

Mais où le sceptique se trompe, c'est quand il conclut du changement des morales à Tinanité de toute morale. Sans paradoxe, on peut au contraire soutenir que ce changement, et lui seul, assure à la morale sa certitude et sa valeur pratique. Seul en effet, il la justifie en en montrant la raison d'être. Une morale éternelle n'a pas dé sens, car on ne voit pas à quoi elle répond. Aussi ne peut-on la fonder qu'en se refusant à lui en chercher un, qu'en invoquant une autorité également étemelle qui l'impose: autorité de Dieu, autorité de la conscience, au mieux autorité de la raison théorique posant un absolu adéquat à son essence, identifiant le bien et l'être. Au contraire, une morale relative pose simplement un ensemble de conditions nécessaires pour l'exercice d'un certain mode d'activité donné. Le bien et le mal existent par rapport à nous ei entre nous. Mon activité s'exerce, non pas à vide, non pas même, comme en présence du monde ph^^-siqtie, à l'égard d'un donné inerte sur lequel elle s'arroge tous les droits parce qu'elle ne lui en reconnaît aucun, mais à l'égard d'autres activités sem-

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blables à la mienne, qui par conséquent la limitent, non seulement en fait, mais en droit. Quand changeront mes relations de fait avec ces autres individualités, il s'ensuivra nécessairement un changement c^e rfrozY corrélatif au premier, je ne pourrai pas ne pas me représenter sous une autre forme la position de ma conduite à leur endroit, mon attitude morale vis-à-vis d'elles. Je considérerai dès lors comme bien ce que jusque-là je regar^ dais comme mal ou inversement.

On doit appliquer aux relations morales comme aux relations économiques la loi de l'offre et de la demande. La fluctuation du cours des valeurs est réglée dans les Bourses de finance ou dans les Bourses d€ commerce par l'intensité respective- de ces deux éléments : on vend plus ou moins cher selon que l'on achète plus ou moins. On peut dire en même façon que le cours des. valeurs morales se l'ègle sur les> besoins du marché moral. Ainsi, l'intensité des demandes de la classe Ofuvrière exigeant plus de sécurité, des garanties plus sûres contre tous les risques^ plus d'égalité dans les conditions du travail ou dans la répartition des richesses a fait surgir, même dans les consciences les plus réfractaires, l'idée d'un droit nour veau, une conception rajeunie du devoir social. Ce que jusqu'alors on considérait comme faveur, comme charité, l'assistance contre la maladie,^ contre le chômage,, la retraite est a'pparue comme obligation, comme justice. Sans la poussée socialiste, sans la poussée antimilitariste, sans tous ces mouvements dont nous n'apprécions pas la valeur, mais dont nous constatons simplement les effets, nous n'aurions certainement pas, ni sur le travail, ni sur la guerre, les idées; que nous avons aujourd'hui.

Inversement, l'idée d'une menace extérieure entraînera une recrudescence du patriotisme comme le développement des relations internationales détermine le développement des idéos liamaiiifaircs. Est bien ou mal ce qui cadre le mieux avec nos préoccupations et nos Ix'soins actuels ou ce qui les contrarie le plus violemment.

Le caractère symbolique de ces notions morales est donc certain. De même que le })laisir et la douleur, ces « sentinelles vigilantes », sont les signes spontanés de Torganisation ou de la désorganisation vitale, de même le bien et le mal ne font que traduire, à chacun des moments de l'évolution, les formes des rapports humains que la conscience, soit individuelle, soit collective, regarde comme étant les plus favorables ou les plus contraires. Il en est de la moralité comme d'un thermomètre ou de tout autre instrument de mesure. On ne reproche pas au thermomètre ses variations, puisqu'il est fait pour varier, mais pour varier selon une loi. On ne reprochera {)as davantage ses variations à la conscience, car elles sont réglées en même façon et pourvoient au même office, miitatis miilandis. Comme le thermomètre est fait pour enregistrer les températures présentes^ la conscience est faite pour signifier les obligations présentes. Concevoir une obligation absolue est aussi absurde que de se représenter une température absolue. La conscience, à chaque moment du temps, nous instruit sur ce que nous avons à faire. C'est son unique fonction, la seule d'ailleurs qui présente un intérêt. L'erreur vient de ce qu'on s'obstine à détacher la conscience de l'action, sous prétexte qu'elle lui survit : détache-t-on le thermomètre de la température, sous prétexte qu'il n'est pas épuisé dans chacune

de ses notations ? Nous ne lui demandons pas de nous dire la température qu'il faisait hier ni celle qu'il fera demain. De même, nous n'avons pas à demander à la conscience ce que nous aurions à faire si nous étions Kalmoucks ou Herreros, si nous vivions en l'an 10.000 ou en l'an 20.000. Ce serait une conscience folle que celle qui ferait à la demande d'aujourd'hui la réponse d'hier ou celle de demain. Une conscience morale, c'est une conscience réglée comme un instrument de précision. La vraie sincérité morale, c'est la parfaite exactitude. Et la conscience ne devra d'être rigoureusement exacte qu'à sa relativité, condition, non seulement de son existence, mais aussi de sa vérité.

Le sens de l'évolution morale se dégage alors nettement. La substitution d'une morale à une autre ne s'effectue pas par une sorte de coup de force, de création ex nihilo. Elle est, môme quand elle revêt la forme apparente d'un cataclysme, le produit d'une longue transformation et d'une désagrégation lente. Il en est des époques morales comme des époques géologiques : les diverses couches de terrains peuvent présenter des discordances, des solutions de continuité, ces changements brusques résultent d'actions prolongées, le nalura non facit saltus reste vrai là même où la nature semble avoir procédé par bonds. Les grandes variations morales : christianisme, hégire, réforme, révolution française se sont concrétisées dans quelques hommes ou dans quelques

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grou[)(îs (rhominiîs dont l'aclion visible et certaine est d^abord tout ce qui frappe. Le cbristianisme, c*est Saint- Paul; rhégire, c'est iMahomet; la réforme, c'est Luther; la révolution, c'est Mirabeau et une poignée de terroristes. Un siècle se résume en un homme, Périclès, Auguste, Louis XIV. Sans doute, ce facteur individuel n^est pas négligeable, le nez de Cléopâtre, tous les jours, change la face du monde. ]\fais il ne la change que dans des limites déterminées, dans un sens prévisible sinon prévu, il hc\te ou il retarde l'évolution, il ne la fait pas. J'ignore ce que sera demain, quelle formule morale nouvelle il apportera, mais je sais de science certaine une large part de ce qu'il ne sera pas et, par exemple, que dans un siècle l'Europe n'aura pas restauré l'esclavage ou le meurtre des nouveau-nés. D'ailleurs, ces causes prochaines elles-mêmes ne font qu'exprimer, sous une forme, il est vrai, particulière et qui aurait pu être sensiblement différente, les causes profondes dont elles procèdent. Une date morale marque un accouchement ou un afvortement, une crise; l'un et l'autre supposent une gestation à laquelle ils ne font que mettre le point final et tous deux ne sont possibles qu'entre certains délais, élastiques mais limités.

Les grandes hypothèses morales sur lesquelles l'humanité a vécu, vit et vivra se succèdent dans un ordre réglé. Pour les comprendre, il faut, comme on l'a fait*, plus étroitement même qu'on ne l'a fait peut-être, les rapprocher des hypothèses scientifiques. Elles sont^ comme celles-ci, des hypothèses représentatives, une

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