‹ Le probleme de l'actionChapitre 9 sur 86 · LA PRATIQUE MORALE ET LES PRATIQUES MATÉRIELLES · texte numérisé non relu

LA PRATIQUE MORALE ET LES PRATIQUES MATÉRIELLES

La morale n'est pas une science, mais un art, une technique. M. Lévy-Bruhl a fait justice de la conception de Wundt qui voyait en elle une « science normative » . Le concept est contradictoire : qui dit norme dit règle et qui dit science dit loi. Une fois connue, la loi peut sans doute être prise pour norme si on s'attache à elle comme à un modèle sur lequel on entend calquer son action, elle devient alors norme par Tusage qu'on en fait, norme par destination, diraient les juristes. Ainsi, l'ingénieur qui construit une machine prendra comme norme telle ou telle loi mathématique, électrique, calorifique. Mais il n'est pas plus de l'essence de la loi de servir de norme que de l'essence de la norme de s'appuyer sur une loi. Quand Kepler détermine les lois des révolutions astrales, ou même quand de nos jours Curie met en lumière les propriétés du radium, on ne voit pas de prime abord comment leurs

découvertes pourraient ôtre utilisées, employées commo normes. Inversement, le commerçant qui lance une; jiflaire, le spéculateur qui tente un coup de bourse règlent bien leur action sur un certain idéal par eux conçu, suivent un certain plan, c'est-à-dire une rcgle; mais le plus souvent la norme qu'ils adoptent est tout empirique et ils sont dans une ignorance profonde des lois, d'ailleurs obscures, qui |)résident au développement des phénomènes économiques et sociaux.

Inversement, la norme, lorsqu'elle devient un objet de connaissance, se transforme à son tour en une loi. Le sociologue constate que tel peuple a obéi à telle prescription rituelle : cette obéissance générale, ce consentement universel à la règle n'est à ses yeux qu'un fait, un donné, et son universalité lui permet et même lui commande de l'ériger en loi. Mais pour celui qui obéit, au moment où il se contraint à l'obéissance, il n'y a pas de loi qu'il constate ou qu'il induit des faits, il y a une règle, un impératif qui s'impose à sa conscience et à son action. Il faut soigneusement distinguer entre l'observateur du dehors pour qui la conscience passée, manifestée par les lois et les mœurs, n'est qu'un spectacle, et l'agent pour qui cette même conscience, incarnée en lui, est une réalité vivante. Il n'est pas, comme le premier, le simple « photographe des phénomènes » : ce qui pour l'un n'est qu'un objet est pour l'autre une action. Il se donne subjectivement sous forme de règle ce que le sociologue atteindra objectivement sous forme de loi.

La morale, dont on ne saurait contester le caractère normatif, puisque son objet propre, c*est de fixer les règles de l'action, les devoirs^ est donc bien, non pas

PRATIQUE MORALE ET PRATIQUES MATÉRIELLES :i3

une connaissance, mais une technique, une pratique, un art, exactement au même titre que l'architecture ou hi médecine.

Il faut insister sur ce rapprochement et l'entendre à la rigueur. Il y a une différence radicale entre la morale et la science, il y a une identité fondamentale entre la pratique morale et toutes les autres pratiques matérielles. Il n'y a aucun rapport entre l'économiste qui étudie les lois du salaire et le moraliste qui se demande : quel est le juste salaire? le salaire est-il même conforme à la justice? Ils sont placés à des points de vue distincts, opposés, ils ne font pas la même chose. Il y a un rapport étroit entre l'honnête homme qui recherche comment il doit agir, l'architecte qui dresse le plan d'une maison, le médecin qui entreprend une cure. Ils sont placés au même point de vue, ils font la même chose.

Descartes avait déjà conçu cette assimilation quand il mettait la morale sur le même rang que les autres « sciences pratiques », mécanique et médecine. Tout ce qui fournit des règles s'appliquant à des cas^ tout ce qui suppose une intervention directe de l'homme, une modification^ d'un donné matériel par sa volonté agissante est au fond du même ordre. L'esprit a quelque peine à identifier des opérations aussi différentes en apparence que la construction d'un édifice, une intervention chirurgicale ou le pardon des injures. Il admet bien qu'il y ait en effet « opération », ttoieiv, dans les deux premiers cas, mais non dans le troisième. L'architecte et le médecin portent leur effort sur des objets, façonnent, pétrissent une matière extérieure, inorganique ou vivante. Le résultat de leur action est visible, tangible : c'est la maison

RODHIGUES 3

ronslruilc, c'est l'ablation de l'organe malade. Kien de lel en morale, on ne travaille plus sur des pierres ou de la chair, mais sur des intentions, des sentiments, des idées; le résultat n'est pas davantage visible ou tangible, c'est une résolution, une volition. Nul besoin (ju'en lait celle-ci se réalise. Lne lenlative de crime non suivie d'effet est, tant par noire conscience que par la loi, assimilée au crime effectué. En morale, on modifie un état d'âme, on Iransforme une conscience. Ouel rapport entre cette lutte matérielle contre des forces physiques et ce drame inlérieur où le sujet ne combat que contre lui-même?

Eu les tenant pour exactes, les différences qu'on relève entre les deux cas ne permettraient pas de les opposer l'un à l'autre. Mais elles ne le sont qu'à demi, et très superliciellement. Il est également faux et que le médecin ou l'architecte ne portent leur effort que sur un donné externe et que la morale intéresse uniquement le sujet de l'action. Le médecin poursuit en effet une fin objective : guérir, éliminer de l'organisme le microbe de la typhoïde ou l'appendice infecté. Et, en ce sens, son action est bien tournée vers le dehors. Mais, en l'accomplissant, il est guidé par une idée directrice, il se propose un idéal : guérir, tuer tel microbe, amputer tel organe; un idéal, c'est-à dire un «devant être», un «devoir». D'autre part, rien de plus factice que d'isoler la conscience morale de la réalité extérieure : ces intentions qu'elle scrute, ces résolutions qu'elle prend, tout cet effort subjectif qu'elle tente sur elle-même visent également une fin pratique, objective. Elles ne font que traduire en elle, sous forme de représentations anticij)ées, les diverses solutions matérielles, effectives, entre

PRATIQUE MORALE ET PRATIQUES MATERIELLES Sii

lesquelles elle est appelée à choisir. O^^^lle que soit la décision finale, celle-ci s'incarnera en un acte, en un fait concret, tangible et visible comme l'opération du chirurgien ou la construction de l'architecte.

L'objection tirée de la tentative criminelle se retourne contre ceux qui la produisent. Le législateur distingue avec soin la « tentative », seule imputable, de la « résolution », qui ne l'est jamais. Il suppose « un commencement d'exécution » dont l'effet n'a été « suspendu » ou « manqué » que « par des circonstances indépendantes de la volonté de son auteur' ». Le crime tenté, c'est en réalité le crime totalement exécuté comme crime, c'est le coup de fusil tiré, mais la balle manquant son but ; c'est le poison versé dans le verre ou mélangé aux aliments. L'agent s'est donc totalement exprimé dans son acte, lequel est, à ses yeux, réputé accompli.

Tous ces cas sont donc, au fond, le même cas. Tous, ils se résolvent dans les mêmes termes. La vérité, c'est qu'il n'y a pas un problème moral distinct. Il y a un problème pratique, mais ce problème n'a rien de spécifiquement moral. Il se pose chaque fois qu'il y a un « à faire », que cet « à faire » soit une besogne matérielle ou une tâche intellectuelle. D'ailleurs, tout « à faire » se résout toujours en deux éléments : d'une part, un élément intentionnel, un désir de bien faire, une représentation de fin à poursuivre, un état de conscience ; de l'autre, un élément matériel, une œuvre, une chose dans laquelle s'exprimera, se matérialisera cette intention, une réalité extérieure à la conscience. Le propre de l'ac-

Page 1