‹ Le probleme de l'educationChapitre 10 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Genèse de l'éducation négative : la critique précède la théorie, et paraît en tenir lieu ; il semble que, pour fonder une théorie de l'éducation, on n'ait qu'à se défaire des préjugés et des vices de l'éducation régnante. La pédagogie n'est d'abord que le procès de l'école. Aussi naît-elle en dehors des écoles, et a-t-elle pour fondateurs ou premiers représentants de libres esprits : Rabelais, Montaigne, Rousseau.

De tout temps des plaintes se sont élevées contre l'éducation. Ces plaintes sont générales et paraissent fondées. De nos jours encore, on constate l'échec de l'éducation intellectuelle, — de l'éducation morale. Cet échec tient à bien des causes : insuffisance de l'éducateur, nature de l'élève, imperfection de l'art en général. On s'en tiendra à la première. — Faisons l'économie de toutes les fautes commises en éducation : telle est la règle de l'éducation négative. Cette règle, Rousseau la déduit du principe de la bonté naturelle et foncière de l'homme. Mais elle n'a pas besoin d'un tel principe. Elle se défend et se justifie par elle-même, en tant qu'elle revient à ceci : Que l'éducation ne soit pas prématurée, ne devance pas les facultés, mais soit proportionnée à l'âge de l'enfant, graduée, progressive. — Education négative ne veut pas dire oisive ou nulle l'éducation négative exerce les sens, en attendant que la raison s'éveille; elle préserve de Terreur, prévient les vices; enfin, si elle n'est pas révélatrices elle est suggestive du vrai et du bien. Elle postule l'innéisme et se ramène à la maïeutique. Elle respecte la personnalité de l'enfant, elle est libérale. — Les grandes lignes du programme d'éducation négative, tracé par Rousseau : éducation intellectuelle, — physique, — morale, — religieuse.

Il n'est pas de problème un peu complexe qui puisse être résolu d'emblée et abordé de front. On tourne longtemps autour de la vérité, et, comme dit Pascal, la dernière chose dont on s'avise est presque toujours celle par laquelle on aurait dû commencer. Ainsi, en morale, la notion du bien vient après celle du mal et, en un sens, en dérive : il faut, par exemple, avoir souffert de l'injustice pour conce-

voir le droit. De même, dans les sciences, on s'achemine indirectement au vrai : on la découvre en éliminant et en épuisant Terreur. Généralisons cette remarque ; nous dirons avec Kant que « partout, la raison humaine, dans son usage pur », et même empirique, « tant que la critique lui a fait défaut, a essayé toutes les fausses routes possibles, avant de réussir à trouver la seule qui soit bonne ^ ». 11 suit de là qu'il ne nous reste plus aujourd'hui qu'un parti à prendre : c'est de faire le procès de l'erreur pour établir la vérité. La méthode de Socrate est la bonne : y ironie prépare la maïeutiqiie, la critique fonde la théorie. De ce point de vue est sortie la doctrine pédagogique la plus simple, celle de Véducation négative. Nous serions fort en peine de tracer l'idéal d'une éducation parfaite ; mais nous savons déjà très bien ce qu'est une éducation insuffisante ou vicieuse. Nous pouvons faire justice des préjugés de l'éducation courante; l'expérience nous a révélé, d'une part, les excès et les dangers, de l'autre, les défauts ou les lacunes de cette éducation; partons de là : sachant ce que l'éducation ne doit pas être, nous établirons par là même indirectement ce qu'il est désirable qu'elle soit. Les hommes qui ont en pédagogie les notions les plus sommaires, ne laissent pas de se rendre très nettement compte de l'imperfection des méthodes pédagogiques, tout au moins de celles dont ils ont souffert : victimes d'une éducation mauvaise, ils ne manquent pas, à leur tour, d'en donner une autre, toute différente, contraire, et qu'ils jugent bonne par là même. Leurs parents, par exemple, les ont-ils trop rudement traités, ils prendront leur revanche en gâtant leurs enfants. La loi de l'action et de la réaction s'applique en effet ailleurs qu'en physique. Selon Legouvé, les systèmes d'éducation seraient soumis, dans une société don-

1. Fondements de la métaphysique des mœurs. 2« section, sub finem.

née, à une loi cF alternance : la manière douce prendrait régulièrement la place de la manière forte ; on verrait succéder aux générations battantes les générations battues. Autrement dit, les sottises et défauts d'aujourd'hui feraient la sagesse de demain. Tenons cette remarque pour fondée, érigeons-la en loi, nous avons la formule de l'éducation négative : cette éducation consiste à aller à rencontre des routines, des pratiques courantes, des maximes établies, reconnues fausses et dangereuses. « Prenez le contre- pied de Tusage, dit Rousseau, et vous ferez presque toujours bien. » {É7nile, II.)

L'éducation négative, ainsi définie, forme-t-elle un système ? Il faut s'entendre d'abord sur le sens des mots. Pour bien des gens, le système apparaît où l'erreur commence ; poussez jusqu'au bout une idée juste, exagérezla jusqu'à la rendre fausse, vous avez un système. L'éducation négative est en effet un système au sens péjoratif de ce terme, si par là on entend que, lorsqu'on a supprimé tous les vices de l'éducation courante, on a tout fait, on a établi par cela seul l'éducation parfaite ; bien plus, que, lorsqu'on a supprimé tout l'arlificiel social, lois, coutumes, éducation proprement dite, lorsqu'on a rendu l'homme à lui-même, à sa nature, à ses instincts, à sa raison personnelle, indépendante et libre, on a par là réalisé l'idéal humain. La vraie éloquence, dit Pascal, se moque de l'éloquence, la vraie philosophie de la philosophie ; la vraie pédagogie de même se moque de la pédagogie. Telle est, sous sa forme paradoxale, extrême, la thèse de Rousseau.

Cette thèse est évidemment simpliste : la contre-partie de l'erreur n'est pas nécessairement la vérité. Mais s'il ne suffit pas de s'écarter de l'éducation courante pour rencontrer l'éducation parfaite, il est vrai pourtant que le point de départ de toute réforme, de tout progrès pédagogique a toujours été le sentiment vif, aigu et profond du

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néant ou des vices de Féducation régnante. Ce sont les scandales de l'Église romaine qui ont exalté chez Luther le sentiment religieux et suscité la Réforme ; c'est de même l'échec avéré ou Tinsuffisance notoire de l'éducation commune qui a de tout temps éveillé la foi, réchauffé le zèle et inspiré les idées et les théories des grands éducateurs. Toute réforme pédagogique est une révolution morale : aussi est-elle presque toujours, sinon exclusivement, l'œuvre des individus, non des corps enseignants, l'œuvre des esprits libres, indépendants, généreux et dévoués, non des représentants attitrés et appointés de la pédagogie officielle, des savants pourvus de chaires. On ne voit pas que les maîtres de la pédagogie (Rabelais, Montaigne, Rousseau) ^ aient fait en général fonction d'éducateurs ; on dirait presque qu'il y a antinomie entre ces fonctions et la vocation réformatrice. Le principe, ou au moins l'origine de cette vocation est, en effet, un esprit de révolte contre les abus de l'éducation en cours, contre le régime des écoles ou de la famille. Le verit qui emporte les institutions dégénérées, faussées, souffle naturellement du dehors. Ainsi s'explique ce fait paradoxal que la pédagogie est née, s'est développée, et, selon toute vraisemblance, continuera à vivre en dehors des écoles"".

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