‹ Le probleme de l'educationChapitre 70 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'éducation de la volonté est formelle ou matérielle, suivant qu'elle porte sur la volonté prise en soi ou sur la volonté considérée dans ses actes, dans les habitudes qu'elle crée.

La volonté ne semble pas éducable. Elle est un don de nature ; l'éducation ne tend qu'à l'affaiblir, elle l'a pour ennemie naturelle. Cependant l'éducation manque à sa tâche si elle ne forme la volonté, et celle-ci a besoin de discipline.

L'éducation de la volonté sera-t-elle négative ou positive '! Abandonnera-t-on l'enfant à lui-même, ou lui donnera-t-on des ordres? Inconvénients dans les deux cas : dans l'un, on déchaîne ses passions, ses caprices; dans l'autre, on enchaîne sa volonté. D'où nécessité de suivre en même temps un double régime : « d'assujettissement et de liberté » (M™* Necker de Saussure).

La volonté peut être étudiée, comme rintelligeiice, dans sa forme et dans sa matière : dans sa forme, c'està-dire en soi, abstraction faite des motifs qui la dirigent et des voies dans lesquelles elle s'engage, — dans sa fnatière^ c'est-à-dire dans ses déterminations particulières, dans les habitudes qu'elle contracte, les principes dont elle s'inspire, les œuvres ou les actes qu'elle réalise. Cette distinction revient à celle que la langue philosophique établit entre la volonté et les volilions, et la langue courante, entre le caractère et la conduite.

L'éducation de la volonté sera appelée de même formelle ou matérielle, selon qu'elle aura spécialement, sinon exclusivement, en vue le développement du caractère ou la formation des habitudes. C'est l'éducation formelle que nous étudierons d'abord.

De toutes les parties de l'éducation, celle qui a rapport à la volonté est à la fois la plus importante et la moins avancée. C'est sur la volonté que l'éducateur a le moins d'action et qu'il sait le plus mal diriger son action : son art ici l'abandonne; il est livré à son inspiration personnelle, et à son expérience, qui l'instruit toujours trop tard, et toujours imparfaitement. Même on peut douter qu'il y ait et puisse y avoir une éducation de la volonté proprement dite. Qu'est-ce en effet que la volonté prise en soi. considérée en dehors des objets auxquels elle s'applique ? C'est ce qu'on appelle l'énergie, la fermeté, la constance, (( c'est, pour ainsi dire, le degré de vie, la quantité d'existence morale » (M'"" Necker de Saussure), départie à chaque homme, et si variable d'un homme à l'autre. Mais n'est-ce pas là un don de la nature, une fatalité du tempérament? N'est-ce pas là une qualité foncière que l'éducation ne donne point, dont elle peut au plus entraver ou favoriser le développement ? Si on admet avec M™^ Necker de Saussure qu'on ne peut pas « augmenter chez un enfant l'énergie morale », et qu'au contraire « il est aisé de la diminuer », on ne peut plus alors parler d'éducation de la volonté, que pour dire que cette éducation doit être négative, ou que le mieux est que l'art ici ne s'exerce point, ne vienne point gâter la nature.

11 semble bien en effet qu il la gâte. L'éducation « n'est, le plus souvent, qu'un système de moijens pour affaiblir la volonté.

Persuasive et insinuante, elle l'empêche de se former; sévère et inflexible, elle la fait ployer ou la brise. Elle vise à faire contracter de bonnes habitudes, et le propre desha])itudes est précisément d'obtenir des actions sans le concours de la volonté-; elle tire un grand parti de l'instinct imitateur qui produit un effet semblable ^

1. M"* Necker de Saussure, L'Éducation progressive, liv. I, ch. iv.

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L'éducation serait donc, en fait, l'assujettissement, la confiscation de la volonté de Tenfant.

Et il n'en peut être autrement. Comment, en effet, l'éducation pourrait-elle, sans se détruire elle-même, sans aller contre ses fins, développer la volonté deFélève? Cette volonté est son ennemie, elle se dresse sans cesse devant elle comme un obstacle.

Tout ce qu'on désire donner à l'enfant, instruction, application, sagesse, générosité, bonnes manières, exige le sacrifice continuel de sa volonté. Diminuer l'énergie est un parti tellement commode qu'on le prend souvent sans y songer. Peut-être qu'en y songeant on se conduirait encore de même. Quand les écarts de la volonté sont toujours à craindre, quand on est loin d'être rassuré sur sa direction, comment travailler sérieusement à lui faire prendre une force qui pourrait n'être qu'un danger de plus^ "f

Ainsi donc, ni de fait ni d'intention, qu'il suive son instinct ou se conduise par réflexion, Téducateur ne se montre favorable à la volonté ; il entre en lutte avec elle, il met tout son zèle à en triompher, à la réduire.

Et cependant, chacun sent que l'éducation devrait « compter assez sur ses ressources pour ne pas redouter d'avance le développement de la fermeté » ; bien plus, qu'elle devrait avoir ce développement même pour objet et pour fin, que son principal soin devrait être de garder et d'entretenir ce foyer de vie qui s'appelle, au physique, le tempérament et, au moral, le caractère. S'il n'en est pas ainsi, s'il v a vraiment antinomie entre l'éducation et la formation du caractère, c'est donc que l'éducation manque son but et qu'elle doit être réformée entièrement ou disparaître.

Mais l'outrance même de cette conclusion doit nous mettre en défiance, semble en dénoncer la fausseté. Ne

1. M""» Necker de Saussure, l'Éducation jn^ogressive, iiv. T. oh. iv.

serions-nous pas trop prompts à attribuer aux vices de l'c'ducation les défauts naturels de la volonté? Il ne faudrait pas croire, en effet, qu'il suffise au caractère, pour se développer, d'être affranchi du gouvernement des parents et des maîtres. Tant s'en faut! La volonté livrée à ellemême, à laquelle on n'oppose aucune résistance, aucun frein, est, en fait, ou ne tarde pas à devenir le caprice, l'inconstance, l'alternative de la faiblesse et de la violence, tout le contraire, en un mot, du caractère. De toutes nos facultés, la volonté est celle qui a en réalité le plus besoin de discipline.

Mais, dira-t-on, la meilleure discipline ou éducation de la volonté n'est-elle pas l'éducation négative, au sens de Rousseau, à savoir, l'abdication de toute autorilé de la part des parents, et l'exercice, l'apprentissage de la liberté complète de la part de l'enfant? Admettons-le ; maisiln'y a alors logiquement qu'une façon de concevoir et de réaliser une telle éducation, c'est de laisser subir à l'enfant toutes les conséquences naturelles de ses actes, c'est de le laisser exposé à la résistance des choses et à la violence des hommes. Qui y consentirait ? qui voudrait soumettre si prématurément l'enfant à la rude école de la vie? En fait, personne n'en a jamais eu sérieusement la pensée. On voit bien que parfois on lui laisse, on consent à lui laisser le pouvoir de faire tout ce qu'il veut, maison prend alors soin de supprimer tout ce que l'exercice de ce pouvoir aurait pour lui de dangereux ou de nuisible. On lui crée donc une situation privilégiée, celle du tyran qui peut tout et contre lequel on ne peut rien. De la sorte, on ne fortifie pas sa volonté, on déchaîne ses passions, ses caprices, on en fait un despote, non un homme libre, le maître des autres, l'esclave de lui-même.

Une éducation négative de la volonté serait donc déplorable. Une éducation positive vaudrait-elle beaucoup

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mieux ? Elle pourrait n'être qu'un autre excès. A la faiblesse des parents qui fait de l'enfant un tyran s'oppose la tyrannie des parents qui fait de l'enfant un esclave. Il y a en effet une éducation tyrannique ou autoritaire. Celte éducation revêt deux formes différentes : l'une brutale, sur laquelle on ne peut se méprendre ; l'autre insinuante, persuasive, qu'on peut croire respectueuse de la volonté et de la personnalité de l'enfant. Au lieu d'user de la force envers un enfant, on peut en effet s'emparer de son esprit et l'amener à faire volontairement, de bon gré, ce qu'on attend de lui. C'est là ce qu'on est tenté de regarder, en éducation, comme l'idéal à atteindre. En effet a obtenir l'assentiment de Tenfant est un immense bonheur; une fois qu'on y a réussi, les plus grands obstacles semblent aplanis. L'obéissance n'a rien de servile ; tout s'exécute avec facilité, avec joie ; il y a du vent dans les voiles et l'on avance rapidement S). Cependant, si heureux que paraisse le résultat ainsi obtenu, il n'est pas tel qu'on puisse s'y tenir, il n'est pas tel qu'on ne puisse en concevoir un plus désirable encore. En effet, « ce qu'on appelle la bonne volonté n'est pas la vraie. Un enfant animé du désir de plaire à ses parents peut vaincre les premières difficultés de l'élude, il peut être un modèle de conduite, tant que l'envie d'être approuvé d'eux subsiste encore, et rester sans force et sans consistance lorsque ce motif n'existe plus. » Mais comme, dans l'ordre intellectuel, l'idéal n'est pas de former des esprits soumis à l'autorité la plus sage, mais des esprits indépendants et libres, n'ayant que leur raison pour loi, dans l'ordre de la volonté, l'idéal est de même de former des caractères, non bien disciplinés, mais autonomes, capables « de se proposer un but à eux-mêmes et de choisir, à leurs risques et

4. M-Do Necker de Saussure, l Éducation progressive, liv. I, ch. iv.

périls, les meilleurs moyens d'y parvenir », sachant « prévoir les inconvénients attachés au parti qu'ils ont pris », et ayant « la résolution de les braver^ ».

Ainsi, en résumé, de toutes parts, l'éducation de la volonté rencontre des difficultés et est exposée à des échecs. Si Tautorité des parents manque à s'exercer, la volonté de Fenfant, n'étant pas réprimée, contenue, devient tyranniquc, c'est-à-dire impulsive, extravagante et folle; et si l'autorité des parents s'exerce trop fortement sur Tenfant, la volonté de celui-ci se brise, ne s'emploie plus qu'à obéir; elle n'acquiert ni la force, ni l'indépendance qu'elle doit avoir. Sommes-nous donc acculés à Tune ou l'autre de ces extrémités, ne pouvons-nous éviter ni le danger de la faiblesse ni l'abus de l'autorité, ne pouvons-nous soumettre l'enfant à une obéissance nécessaire, sans affaiblir en lui le ressort de l'énergie, principe de toute vie morale ?

Évidemment si. Nous ne devons pas désespérer de l'éducation, quelques difficultés qu'elle présente. Les prévoir, c'est déjà presque se mettre en état de les résoudre. Nous comprenons d'avance que, pour éviter les deux dangers qui nous menacent, nous avons à suivre deux régimes opposés : « l'un, d'assujettissement, pour accoutumer (l'enfant) à réprimer ses désirs capricieux, — l'autre, de liberté, afin qu'il se forme en lui une volonté indépendante » (M"'^ Necker de Saussure) .

Ces régimes contraires, mais qui se concilient fort bien, et qui se complètent et se corrigent l'un l'autre, nous allons, pour la clarté de l'exposition, les étudier séparément, en commençant par le régime répressif ou de contrainte, qui est le plus simple, le plus aisé à concevoir et à réaliser, partant aussi le plus communément appliqué. Ce

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