Politique positive, Introduction fondamentale, ch. ii
par là qu'elle vaut, qu'elle se montre féconde. « L'abstraction (scientifique), dit A. Comte, ne devient recommandable qu'en vertu de la généralité qu'elle seule procure. »
Toutes les fois qu'elle sort des généralités, la science s'égare. Le particulier lui est interdit comme étant le domaine de l'art. L'art cependant est, d'autre part, aussi bien défini et limité que la science, car, ayant pour fin l'utilité, il a pour limites, d'un côté, nos besoins, de l'autre, les possibilités réelles. Comme la science ne vaut que par les lois qu'elle établit, l'art ne vaut que par les besoins qu'il satisfait. L'utilité, qui en marque l'objet, en marque donc aussi l'étendue ou les bornes. « La spécialité des vues (caractère propre de l'art) ne peut mériter l'estime, dit A. Comte, que d'après l'utilité des résultats. »
L'art et la science se trouvent ainsi distingués nettement. Mais on peut aussi les unir, les faire rentrer dans un même genre, les concevoir comme formant ensemble le tout du savoir, le seul objet qui nous soit accessible et qui soit digne de nos recherches. La vraie formule de la doctrine positive est que tout ce qui est en dehors de la science ou de l'art est vain et chimérique, partant que les « spéculations abstraites qui ne sont pas générales et les spéculations concrètes qui ne sont pas utiles », doivent être systématiquement condamnées.
Enfin la science et l'art ne sont pas seulement distincts et complémentaires l'un de l'autre, ils sont encore solidaires, ils se suscitent mutuellement, se prêtent aide et secours, se contrôlent, se surveillent en quelque sorte l'un l'autre, se contiennent et se font équilibre. L'esprit normal et complet est celui qui s'inspire à la fois de la science et de l'art, sans s'adonner exclusivement, sans s'asservir ni à l'un ni à l'autre, à savoir celui qui a le sens de la vie, n'est pas fermé à la pratique, et qui s'élève néanmoins au-
dessus de la pratique vulgaire, élargit son horizon et se laisse guider par les lumières de la science. L'art et la science, qui semblaient d'abord indépendants, voire inconciliables, se rejoignent ainsi et se complètent au terme de leur évolution et de leurs progrès spontanés et propres. La science apparaît finalement comme directrice de la pratique et Tart r^'arrive à la perfection qu'autant qu'il s'élève aux généralités scientifiques devenues la condition et la garantie de sa marche régulière. La réconciliation de l'art et de la science se trouve donc coïncider avec leur point de perfection, et c'est ce qu'on semble vouloir désigner par le terme nouveau de pragmatisme ^ Si ce terme a fait fortune, c'est qu'il répondait à un besoin réel, à une conception juste, celle que nous avons essayé de préciser et d'éclaircir.
4. Est-il besoin de remarquer que le pragmatisme, tel que nous l'entendons ici, dégagé de toute métaphysique, n'a peut-être que le nom de commun avec le système qu'on désigne d'ordinaire ainsi? Il n'a rien de subversif ni même de nouveau; il est en germe, et plus qu'en germe, chez Descartes, Malebranche. Pour notre part, nous préférons nous en tenir à ce pragmatisme avant la lettre: ce qu'on y a ajouté depuis nous paraît aventureux et risqué, et d'ailleurs obscur et fuvant.