III. — Fusion de l'art et de la science: le pragmatisme
Nous avons vu ce qu'est l'empirisme et ce qu'est l'art déduit de la science et l'avantage qu'il y a à passer de l'un à l'autre; nous avons vu en même temps et par là même
1. Ecrits et lettres de Jacqueline, Jacqueline Pascal, par Cousin, p. 206, Paris, Pagnerre, 1849.
2. Depuis longtemps on a rendu justice à la méthode de lecture de Port-Royal, Duclos dit du chapitre vi de la Grammaire générale, où elle est exposée : « Tout ce chapitre est excellent et ne souffre ni exception ni réplique ». 11 déclare que cette méthode « l'emportera tôt ou tard sur l'ancienne par l'avantage qu'on ne pourra pas enfin s'empêcher de reconnaître: mais, ajoute-t-il, il faudra du temps, car cela est raisonnable ». L'usage de lepellation naturelle a en effet prévalu. Mais on n'en sait généralement pas l'origine. On en proclame l'excellence, on en vante les bienfaits: on ne sait pas à qui attribuer l'honneur de l'avoir découverte. « L'homme qui, apprenant à hre aux enfants, dit Marcel Prévost, inventa de leur faire appeler R « re », F afe », Q « que» me paraît avoir possédé une sorte de génie. » L'auteur des Lettres à Françoise irait même jusqu'à proposer de lui « élever une statue ». Il a raison. C'est un homme de génie, mais qui a sa statue déjà, c'est Pascal, qui a découvert cette méthode de lecture, et elle porte sa marque.
quelle est la genèse ou révolution des connaissances pratiques : on part de lempirisme, on s'élève à la science, on en tire Tart véritable ou proprement dit. Telle est la marche ?ior?nale du développement des connaissances et de l'activité humaines. Cette marche cependant n'est pas celle qui est toujours ni même ordinairement suivie. En fait Fempirisme et la science se développent parallèlement et à part. La diversité naturelle des esprits produit la division du travail social, laquelle à son tour renforce et accentue la divergence des esprits. Les préoccupations pratiques, étroites et absorbantes, semblent incompatibles avec l'essor spéculatif de la pensée, avec la culture scientifique ; le savant de son côté a besoin d'être délivré des soucis pratiques pour suivre ses déductions et porter sur tous les objets sa curiosité sans fin.
Le divorce de l'empirisme et de la science est un fait ordinaire et commun, pour ne pas dire constant, bien plus inévitable et nécessaire, étant psychologiquement fondé. ^lais ce divorce ne laisse pas d'être fâcheux : logiquement développé, poussé jusqu'au bout, il aboutirait à une monstruosité sociale, à la formation de deux castes : celle des penseurs et celle des artisans, Tune cultivée à Texcès et dont la culture serait toute spéculative, métaphysique et abstraite ; l'autre, adonnée à une tâche utile, mais ignorante et enfermée dans une pratique routinière ; d'une part, le mandarinat lettré, le dilettantisme et les curiosités vaines de la pensée; de l'autre, les coolies, l'abrutissement de la tâche servile. Un tel état social et mental, qui est celui de l'Inde etdela Chine, est déraisonnable et injuste et doit disparaître.
Mais comment disparaîtra-t-il, s'il est naturel, ou plutôt comment ne pourra-t-il ne pas naître ? Comment se produira la réconciliation, en apparence impossible, et pourtant nécessaire, de l'art et de la science? 11 faudra, pour opérer une telle réconciliation, une classe spéciale d'esprits,
tenant le milieu entre les praticiens et les spéculatifs, entre les empiriques et les savants. Cette classe existe déjà dans les branches les plus avancées de la science et de l'art : c'est celle des iiigénieurs, dont Auguste Comte a bien démontré l'importance et défini la fonction.
« Au degré de développement déjà atteint par notre intelligence, ce n'est pas immédiatement, dit-il, que les sciences s'appliquent aux arts, au moins dans les cas les plus parfaits ; il existe entre ces deux ordres d'idées un ordre moyen qui, encore mal déterminé dans son caractère philosophique, est déjà plus sensible quand on considère la classe sociale qui s'en occupe spécialement. Entre les savants proprement dits et les directeurs effectifs des travaux productifs, il commence à se former de nos jours une classe intermédiaire, celle des ingé?iieiirs, dont la destination spéciale est d'organiser les relations de la théorie et de la pratique. Sans avoir aucunement en vue le progrès des connaissances scientifiques, elle les considère dans leur état présent pour en déduire les applications industrielles dont cites sont susceptibles. Telle est du moins la tendance naturelle des choses, quoiqu'il y ait encore à cet égard beaucoup de confusion... Car ces doctrines intermédiaires entre la théorie pure et la pratique directe ne sont point encore formées; il n'en existe jusqu'ici que quelques éléments imparfaits, relatifs aux sciences et aux arts les plus avancés et qui permettent seulement de concevoir la nature et la possibilité de semblables travaux pour l'ensemble des opérations humaines. C'est ainsi, pour en citer ici l'exemple le plus important, qu'on doit envisager la belle conception de Monge, relativement à la géométrie descriptive, qui n*est réellement autre chose qu'une théorie générale des arts de construction » [Cours de philosophie positive 1'^ leçon. Exposition).
Mais il faut généraliser et approfondir le sens du mot
ingénieur, en le dégageant des applications particulières et étroites qu'on en fait. On remarquera d'abord que ce mot prend chaque jour une extension plus grande : on ne le réserve plus aux brevetés de FEcole des mines, de l'Ecole des ponts ou de l'École centrale ; on dit : un ingénieur agronome, un ingénieur électricien, etc. 11 convient en effet d'employer ce terme d'honneur pour désigner tout praticien qui est en même temps un savant, ou tout savant qui exerce un art et qui utilise les données de la science pour cultiver et perfectionner cet art.
L'ingénieur, ainsi défini, diffère à la fois du praticien ordinaire ou de l'empirique et du savant,
1° 11 diffère de l'empirique, en ce qu'il connaît toutes les sciences qui se rapportent à son art, plus exactement en ce qu'il possède une instruction scientifique complète, à la fois générale et spéciale, — générale, parce qu'il n'y a point de connaissance scientifique, digne de ce nom, qui n'ait ce caractère et parce qu'il n'y a pas non plus d'art, si spécial qu'il soit, qui ne soit tributaire de plusieurs sciences à la fois, pour ne pas dire de toutes, — spéciale, c'esfc-à-dire subordonnée à l'art qu'il exerce, dirigée dans le sens de cet art, en un mot technique.
2*^ 11 diffère du savant proprement dit, en ce qu'il a en vue, non le développement des théories scientifiques, mais l'appUcation de ces théories à des problèmes pratiques. Si l'ingénieur était un pur tiiéoricien, faute de tenir compte des données concrètes, il ferait des constructions savantes, mathématiquement irréprochables, mais pratiquement manquées, par exemple, des ponts qui s'écroulent, des digues qui se rompent. Si, d'autre part, il était uniquement praticien, il ne renouvellerait pas, il ne rajeunirait pas son art au contact vivifiant de la science, il ne le perfectionnerait pas; il serait un routinier à sa manière, un routinier savant, et il y en a de tels.
L'ing(''nieur doit donc différer du praticien et du savant, mais il doit en même temps réunir les qualités de l'un et de Taulre. Il doit avoir la culture scientifique et les dons scientifiques : Fingéniosité, la fertilité d'invention, pour perfectionner les procédés de l'art, pour tirer des théories toutes les applications pratiques qu'elles comportent, et il doit avoir les qualités pratiques : le sens et le goût des réalités, le désir du succès ; il doit savoir limiter sa curiosité, démêler et choisir entre les déductions de la science celles qui intéressent son art, et s'en tenir à celles-là.
La science de l'ingénieur, ou la science pratique en général, a des caractères propres : elle est, en un sens, plus spéciale, et, en un autre, plus générale que la science spéculative ou proprement dite.
1° Elle est plus spéciale. L'ingénieur en effet s'interdit non seulement de parcourir le domaine entier de la science, mais encore de cultiver la ou les sciences afférentes à son art autrement que pour résoudre les problèmes pratiques qui se posent à lui dans l'exercice de cet art, et dans la mesure seulement où il est nécessaire pour les résoudre.
2^ Elle est plus générale, si par là on entend plus étendue et plus composite. En effet, pour résoudre un problème pratique, il faut faire appel, non à une science, mais à plusieurs, sinon plus ou moins à toutes. Ainsi l'ingénieur agronome doit connaître la botanique, mais aussi la physique, la chimie, etc. ; l'ingénieur des ponts doit connaître la mécanique, mais aussi la géologie, la minéralogie, la chimie, etc. A. Comte a montré qu'il n'y a pas de science indépendante, en prenant le mot au sens propre ^t comme synonyme de connaissance abstraite ; mais cela est bien plus vrai encore de ces sciences ou connaissances concrètes et pratiques, qu'on appelle des arts.
La fonction de l'ingénieur est par suite plus complexe et plus difficile en un sens que celle du savant. Le savant
en effet choisit sa lâche, la limite à son gré ; l'ingénieur se voit imposer la sienne et subit toutes les exigences que celte tache comporte, en parliculier celle de réunir des connaissances diverses, hétérogènes, et de les combiner pour produire l'effet cherché. Le savant suit la route royale de la pensée, l'ingénieur doit prendre tous les détours, tous les chemins de traverse où la réalité l'engage.
Ce qui est dit ici de l'ingénieur, entendu comme praticien doublé d'un savant, s'applique au médecin, au professeur par exemple. Yérifions-en l'exactitude pour ce qui concerne ce dernier.
Quelle différence y a-t-il entre un mathématicien et un professeur de mathématiques, supposés également instruits ? Celle-ci, qu'étudiant la même science, ils ne l'étudient pas de la même manière ni dans le même esprit. L'un a en vue la science, l'autre, l'enseignement de la science. L'un ne se préoccupe que d'établirles vérités mathématiques et d'en accroître le nombre ; il lui suffit de les comprendre, de se les prouver à soi-même ; l'autre se préoccupe de rendre les vérités qu'il découvre accessibles à d'autres esprits, partant de les présenter dans le meilleur jour, d'en faire ressortir l'enchaînement et la suite, de les rattacher à leurs principes, d'en faire voir les conséquenc-es ; il vise moins peut-être à étendre ses connaissances qu'à les ordonner logiquement, à les éclaircir les unes par les autres. Le savant n^a en vue que la science : le professeur a en vue Véconomie de la science, il veut que celle-ci soit portée au point de perfection logique que l'enseignement exige, soit méthodiquement conduite, sans digressions ni lacunes, soit hiérarchiquement construite, chaque vérité étant mise à son rang, ayant sa valeur relative. Les nécessités de renseignement contribuent ainsi à rendre la science plus élevée, plus philosophique. « Tout ensei-
gnement régulier, dit A. Comte, pousse nécessairement aux vues d'ensemble et fait ressortir les lacunes générales ^)) L'enseignement nuit sans doute en un sens au savant, l'empêche de cultiver la science, de développer ses dons, mais il le sert aussi en un autre, il lui fait acquérir des qualités qu'il n'eût pas eues, au moins au même degré, celles de la précision et de l'ordre ; il dégage en lui l'idée philosophique et élevée de la science, et le préserve des « divagations académiques », des subtilités, des recherches de détail oiseuses, dans lesquelles se complaisent les savants spéciaux. Contrairement à ce qu'on pense d'ordinaire, l'enseignement, loin d'abaisser la science, la relève, ou plutôt la maintient dans sa dignité naturelle et propre. 11 ressort de cet exemple typique que Fart rend à la science autant de services qu'il en reçoit. La science fonde l'art véritable, mais l'art à son tour sauve la science de ses propres exagérations, de ses tendances métaphysiques, et la ramène à son véritable objet, qui est la prévision. Or la prévision, pour être rationnelle, exige des lois générales, et rien de plus. La généralité est donc la marque propre, distinctive de la science, entendue comme une prévision rationnelle. Si elle cessait d'être générale, la science perdrait ce qui fait sa valeur, alors même qu'elle garderait toutes ses qualités, et par exemple sa certitude et sa rigueur. En tant qu'elle est prévision, c'est-à-dire qu'elle dirige la pratique ou engendre l'art, la science est particulière et demeure concrète dans ses applications, mais abstraite et générale en elle-même ou dans son esprit. Ce qui constitue son originalité représente aussi la nature particulière de ses services ; la science donne à l'art une portée qu'il n'a point par lui-même, en étend la puissance, en universahse les procédés ; elle est générale, et c'est