ÉVOLUTION DE LA NOTION DE L’ HÉRÉDITÉ
On ne peut assigner une date à la découverte de l'existence de l’hérédité. De tous temps, l’homme a du s’apercevoir que les descendants ressemblent aux parents et qu'on retrouve des caractères morphologiques, physiologiques et psychologiques analogues entre les membres d’une même famille. On trouve chez Lucrèce quelques vers qui reflètent exactement l'opinion des Anciens sur la question :
Semina cum Veneris stimulis excita per artus Obvia conflixit conspirans mutuus ardor,
Et neque utrum superavit eorum, nec superatum est. Fit quoque ut interdum similes existere avorum Possint, et referant proavorum sæpe figuras.
Propterea, quia multa modis primordia multis Mista suo celunt in corpore saepe parentes,
Quae patribus patres tradunt a stirpe projecta. Inde Venus varia producit sorte figuras.
Majorumque refert vulius, vocesque, comasque.….
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On voit que Lucrèce a tout prévu : l'apport paternel et maternel, les caractères latents « récessifs » qui peuvent reparaître au bout de plusieurs générations, etc... .
Quant à l’hérédité des caractères pathologiques, elle était connue et admise par Hippocrate et par quelques philosophes grecs, comme Anaximandre et Empédocle. L'auteur antique qui s’est occupé le plus de la question de l’hérédité est Aristote. Ce philosophe admet parfaitement l’hérédité des caractères acquis (De animalium generatione, 1, 35) : « les enfants ressemblent à leurs parents non seulement dans leurs caractères congénitaux, mais dans ceux acquis plus tard. Il est arrivé que des cicatrices des parents se sont trouvées dessinées chez les enfants et à la place correspondante. En Calcédoine, on montrait un enfant qui portait sur le bras une marque reproduisant fidèlement, quoique d'une manière plus superficielle, une cicatrice de brülure en forme de lettre que le père portait au bras.» Dans un autre ouvrage (De historia animalium VIII, 6), Aristote fait quelques réserves quant à la fréquence de telles transmissions.
On voit donc que l'hérédité normale et pathologique était parfaitement connue des Anciens, mais les modalités de ce phénomène ne devaient s’éclairer que tout à fait récemment. La transmis-
sion héréditaire des divers caractères a été complètement confondue jusqu’à la fin du siècle dernier. Il y a cependant Bonnet qui dès 1776 déclarait que les mutilations acquises ne sauraient faire partie du patrimoine héréditaire car « en retranchant une partie du corps, on ne retranche pas ce qui la représente dans les organes de la génération. »
Malgré ce raisonnement, repris plus tard par Weismann et par tous les généticiens modernes, l’hérédité des caractères acquis, comme celle des caractères innés, était admise par tous les naturalistes. Lamark en faisait même le pivot de sa théorie de l’évolution. Darwin, Haeckel, Virchow, etc. l’admettaient et lui faisaient jouer un rôle important dans divers domaines de la biologie et de la médecine.
La distinction essentielle entre caractère inné, héréditairement transmissible et caractère acquis, strictement individuel date de Weismann. Cet auteur distingue d’une part le soma comprenant tout l’organisme et d'autre part le germen représenté par les cellules germinales, ovule et spermatozoïde. Entre ces deux catégories d'éléments il n’existe aucune liaison et les influences s’exerçant sur le soma ne sauraient modifier en rien le germen.
Lorsque les lois de Mendel et la théorie chromosomique de Morgan sont devenues la base de la
De ME
science de l’hérédité, l’opinion de Weismann a gagné du terrain. Actuellement, l'unanimité des généticiens est contre l’hérédité des caractères acquis. Les ouvrages fondamentaux traitant de l'hérédité en général ou chez l'Homme n'en parlent même plus (Gates, Guyénot, Caullery) ou bien l’exécutent en quelques lignes (Siemens, Goldschmidt, etc)...
Bien que la cause des caractères acquis soit bien compromise, il nous semble qu'un tel mépris est injustifié. Il est bien entendu que la transmissibilité des caractères acquis est en contradiction avec la conception actuelle de l’hérédité. Nous verrons cependant qu’il existe un certain nombre d’observations qui restent bien troublantes et qui méritent d’être étudiées de près.