CHAPITRE IV
Le bilan de la période de dépendance politique et économique
Nous sommes arrivés au terme de notre exposé historique. Il nous semble utile de mesurer le chemin parcouru: une analyse sommaire des phénomènes économiques que nous avons examinés nous permettra d’en dégager quelques conclusions qui ne manquent pas d’intérêt.
La coïncidence de certains faits d’ordre général, que nous avons cru devoir signaler dans notre exposé, nous autorise à constater la force de l'influence, qu’exercent sur l’activité économique les conditions du milieu historique, où elle se développe. Comme partout ailleurs, il existe un lien intime entre l’histoire politique de la nation polonaise et son évolution économique. L’alterpance des périodes de prospérité et des périodes de dépression, qui se succèdent dans la voie de son progrès économique, reflète d’une manière assez fidèle les vicissitudes politiques de la Pologne.
Aiïnsi nous avons vu que le processus de la consolidation intérieure de l'Etat, au déclin du moyen âge, va de pair avec un essor rapide de l’activité économique. Celleci arrive à son plein épanouissement à l’époque même, où la Pologne est à l’apogée de sa puissance politique (le XVI° et la première moitié du XVII® siècle). Le déclin de cette puissance dans la seconde moitié du XVII° siècle, entraîne fatalement la décadence économique : épuisé par une série de guerres dont il fut le théâtre,
le pays se laisse devancer par les autres qui marchent plus vite que lui. Si cependant les difficultés extérieures, que lui à values sa situation géographique aux avantpostes de la civilisation occidentale, finissent par provoquer une stagnation plus que séculaire, l'effort constructif du dernier règne — celui de Stanislas-Auguste — permettra à la Pologne, encore indépendante, de rattraper le temps perdu. Par suite des progrès réalisés dans le domaine économique — l'écart entre la Pologne et l'Occident diminue. L’ampleur des résultats obtenus au cours d’une période relativement courte, permet de conclure que, s’il avait été donné à la nation de continuer son effort au milieu de conditions politiques propices, elle serait arrivée à un degré de développement en rapport avec la variété de ses ressources.
La fin du XVIII* siècle marque une cassure profonde dans l’histoire économique de la Pologne. Les bases de l'édifice multi-séculaire, qui assurait à la nation la possibilité d’une évolution normale, s’effondrent sous les coups des partages. Les conséquences de cette catastrophe seront d'autant plus lourdes, qu’elles se manifestent au seuil de l’époque de civilisation dynamique, que fut le XIX° siècle.
Révolutionnaire dans ses méthodes, hardi dans ses réalisations, ce siècle viendra transformer d’une manière radicale les conditions du milieu économique. A l’époque du régime réglementaire succède une époque de liberté économique; à l’économie du marché local — l’économie du marché national qui évolue, elle, vers l’économie mondiale. Aux méthodes empiriques des manufactures qui ne sont que des ateliers aggrandis — se substituent les méthodes scientifiques du machinisme, générateur de l’industrie moderne.
La vie économique devient plus libre. La pratique qui s'engage délibérément dans l’ornière de la doctrine libérale s’appliquera à faire disparaître les obstacles ar-. tificiels, s’opposant à l'essor des forces productives. A l’intérieur des organismes nationaux — on voit tomber les barrières qui entravaient la libre circulation des marchandises. Aïnsi s'achève le processus de la formation des grandes unités économiques. nationales.
L'acte d'union avec l’Irlande viendra sceller, en 1800, l’unité économique des Iles Britanniques, unité réalisée depuis près d’un siècle par l'Angleterre et l’ Ecosse, et que Smith considérait déjà comme « l’une des principales causes de la prospérité de la Grande-Bretagne » (31). La France à conquis la sienne en 1791 par la suppression des douanes intérieures. ‘ L’Allemagne, morcelée en une foule d'Etats, fera aboutir sur le plan national le vaste concept de Zollverein (1834) qui, . par l’union douanière, prépare la voie à l’union politique.
Le champ d'activité s’élargit. Les grandes inventions qui font la gloire du siècle accélèrent le rythme de la production et en élèvent sensiblement le rendement. L’essor rapide des voies de communication rapproche les centres distants, dont les échanges réciproques deviennent plus faciles et partant plus intenses. La construction des réseaux ferroviaires, commandée par le besoin de l’unité, augmente la cohésion économique des organismes nationaux. Le marché national devient une réalité robuste. Les vastes possibilités qu’il représente: stimulent évolution Denis qui avance à pas de géant.
(31) Gide et Rist, Histoire des doctrines économiques, Paris 1922, p. 812. y
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Au milieu des réalisations grandioses qui, parfois, dépassent les forces de l’individu, le concours actif de l’Etat est la condition première du succès. Aussi n’eston pas étonné de constater une collaboration étroite qui, au cours du XIX° siècle, s’établit entre le sujet économique (homo oeconomicus) et la communauté politique dont il fait partie. Partout, dans les pays de l’Europe occidentale ainsi qu'aux Etats-Unis, les efforts constructifs des gouvernements viennent s’associer aux initiatives hardies des individus pour créer les conditions, favorables à l’essor des forces productives (réalisation des grands travaux publics, législation industrielle, politique douanière, conclusion des traités de commerce, etc.). Variable dans ses méthodes, mais constante dans la poursuite des buts qu’elle se propose, la politique économique qui donne le ton à cette époque semble dominée par la formule saint-simonienne : « tout pour l’industrie, tout par l’industrie ».
La situation forcée, imposée à la te par les auteurs des partages, contraste singulièrement avec ce milieu historique qui semble fait pour faciliter la marche de l’évolution vers l’industrie. Dans ce pays qui perd à la fois la liberté et l’unité — les conditions, indispensables au progrès économique font défaut.
La dépendance politique enchaîne la liberté d’action économique. Les Etats, destructeurs de l’indépendance polonaise s’appliquent à entraver l’essor des forces productives de la nation opprimée. L'initiative qui se redresse après la secousse des partages aura à lutter à armes inégales contre la puissance des gouvernements hostiles.
Les provinces polonaises qui tombent sous la domi-
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nation de Vienne et celle de St-Pétersbourg se voient déplacées dans la zône des « périphéries économiques ». Exploitées au point de vue fiscal et économique, elles n’auront qu’une faible part aux bénéfices des grands travaux publics (construction de voies de communication, travaux d’amélioration agricole). Cette carence, de caractère aussi capital, conjuguée avec les méfaits d’une politique, ou plutôt — des politiques (puisqu'il y en à deux) qui négligent les besoins vitaux des provinces en question finit par créer un état de choses, particulièrement défavorable à leur évolution économique.
La situation, où se trouvent les parties intégrantes de la Pologne, annexées à l'Allemagne, paraît bien différente. L’administration de Berlin leur assure les bienfaits de la civilisation matérielle. Le territoire de ces provinces se couvre d’un réseau de voies de communication d’une densité suffisante pour satisfaire aux besoins du pays. L'école allemande apprend à la population polonaise le goût et les bonnes méthodes du travail. Envisagé de ce point de vue, le progrès, réalisé sous la domination de Berlin est incontestable. Cependant — la politique du gouvernement allemand détermine l’orientation du développement économique dans le sens de l’agriculture. Sous le poids d’un régime d’exception — l’industrialisation, dans cette partie de la Pologne, avance à pas lents.
I] est intéressant de noter que là même, où les conditions naturelles semblent faites pour stimuler l’essor rapide de lPindustrie (en Haute-Silésie), le rythme du développement industriel est plus lent que dans les autres provinces du Reich, plus favorisées par la poli-