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CHAPITRE PREMIER Les débuts pénibles de l'Indépendance Polonaise

Née de la guerre, l’indépendance de la Pologne fut payée au prix de destructions formidables. Plus des deux tiers (70 %) du territoire, qu’enferment les frontières actuelles de l'Etat polonais, eurent à subir les effets désastreux des opérations militaires. Au moment de l’offensive austro-allemande de 1915, qui se déroule sur le sol polonais, le nombre total des immeubles sinistrés se monte à 1.880.000, dont plus de 500.000 maisons d’habitation. Les ravages, infligés au pays. dépassent sensiblement la mesure, justifiée par les nécessités immédiates de la guerre. C’est que l’armée russe, forcée à la retraite, avant de céder le terrain aux austro-allemands victorieux s’applique à le transformer en désert. Pour réduire les possibilités d’approvisionnement des armées ennemies, l’état-major russe ordonne l'évacuation en masse de la population agricole des régions, abandonnées par les troupes russes. On ne compte pas moins de 3,6 millions de ces réfugiés transférés, avec leur cheptel, dans des régions plus éloignées de la ligne du front.

Ces évènements ont gravement endommagé l’agriculture polonaise. Le rappel de quelques chiffres paraît nécessaire pour pouvoir apprécier l'étendue des pertes, qu’elle à subies. Au moment de l’armistice de 1918 la superficie totale des terres en friche atteint 4.600.000 ha. Le cheptel accuse une diminution sensible par rapport à la période d’avant-guerre. Les pertes se montent à

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1.600.000 têtes de bovins et 2.500.000 porcs et moutons. Le nombre de chevaux diminue d’environ 1.000.000. Y at-il lieu de s'étonner qu’au lendemain des dévastations — en 1919 les récoltes atteignent à peine le tiers de ce qu’elles étaient avant la guerre ? (La récolte du froment tombe à 36 % du chiffre d’avant-guerre; la récolte du seigle — à 35 % ; celle des betteraves à sucre — à 34 4).

L'industrie, moins éprouvée par la puissance destructrice de la guerre (combats, feu d’artillerie) à énormé- -ment souffert par suite des ravages systématiques, opérés sous couvert de réquisitions. Avant même qu’elles fissent sentir le poids de leurs conséquences, le plan de désorganisation économique, réalisé par létat-major russe au moment de la retraite de 1915, priva les provinces centrales de la Pologne d’une partie de l’outillage industriel. L’ordre d’évacuation générale du pays, exécuté avec toute la rigueur, força un nombre considérable d'usines polonaises à transporter au fond de la Russie leurs installations techniques, dont la plupart ne devaient jamais revenir.

Tout ce qui restait de l’industrie fut exposé aux réquisitions militaires. Leur action se montra d'autant plus pernicieuse, que, voulue et réfléchie, elle s’attaquait à tous les éléments constitutifs de l’industrie.

Ce furent — pour commencer — les réquisitions des produits finis, ainsi que des matières premières en stock (réserves de coton et de laine dans le centre textile de Lodz; approvisionnements de charbon ; grandes quantités de fonte de fer, etc...). Tous les trois belligérants en eurent leur part.

Vinrent ensuite les réquisitions de l’outillage et des

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machines. Ce fut un pillage minutieux des usines, épargnées par la guerre. Les autorités militaires allemandes y excellaient. On transportait en Allemagne des centaines de machines tout entières, dont on prétendait avoir besoin. On démontait les autres — pour en extraire les pièces en cuivre. Au total: quelques 2.000 moteurs électriques, 6.000 moteurs de toutes sortes, plus de 2.500 machines-outils — chiffres considérables, si l’on tient compte du degré de l’industrialisation du pays.

En tout: plus de 10 milliards de francs or de pertes directes, pour lesquelles la Pologne n’a pas touché un centime de réparations.

Pour compléter le tableau, il y auraiït lieu d’y ajouter les pertes considérables de capitaux disponibles. Les fonds de roulement dont disposait, avant 1914, l’activité économique des provinces polonaises ont été gravement entamés par la guerre. Seuls, les instituts de crédit, existant dans les limites de la Pologne russe, (caisses d'épargne communales, banques privées, succursales de la Banque de l'Etat russe) ont emporté, au moment de l’évacuation générale (été 1915) une somme de dépôts, se montant à 3.275 millions de francs suisses. Est-il besoin de souligner, que le retrait de fonds d’une telle importance bouleverserait les bases de l’équilibre économique qui s'était établi dans cette partie de la Pologne ? Au milieu des conditions indiquées, arrêt de l’activité économique est presque complet. Au moment où, dans la plupart des pays belligérants, la production industrielle, mise au service de la guerre, atteint le point maximum (1918), dans l’ancien Royaume de Pologne, soumis à l’occupation militaire austro-allemande, le chiffre global des ouvriers, occupés dans l’industrie,

tombe à 14 % du niveau d’avant-guerre. Parmi les masses des chômeurs, vivant dans un état de misère, les autorités militaires recrutent des « bataillons ouvriers ), destinés à combler les vides dans l’effectif de la main-

d’œuvre allemande.

à PRÈSE

La période de guerre, succédant à un siècle de dépendance politique et économique, léguait à la Pologne indépendante des problèmes particulièrement difficiles à résoudre. Les difficultés à vaincre dépassaient celles, que connut le monde d’après-guerre. Pour rétablir les conditions d’une vie normale, les pays «anciens » n’avaient qu’à remettre en état leur outillage économique détérioré par la guerre. Dans un pays économiquement arriéré, comme l'était la Pologne, il fallait créer de toutes pièces un outillage nouveau, permettant une meilleure utilisation des forces productives existantes. Il fallait construire l’économie rurale et l’économie urbaine sur des bases absolument nouvelles, adaptées aux besoins et aux possibilités de l’organisme national reconstitué.

Les conditions générales, au milieu desquelles avait à évoluer la Pologne, n'étaient certes pas pour faciliter la réalisation de cette œuvre constructive.

La situation extérieure était précaire. L’armistice de novembre 1918 n’apporta pas à la Pologne les bienfaits de là paix, si nécessaire à sa reconstitution économique. À peine délivrée de l’oppression plus que séculaire, elle eut à se défendre contre l'invasion de l’armée rouge qui, à un moment tragique (août 1920), vint menacer jusqu’à son existence indépendante. La victoire de la Pologne coûta cher: en plus des nouveaux ravages subis le pays

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perdit, au moins partiellement, deux années de cette période particulièrement active, où l’Europe était en pleine reconstruction économique. Trois autres années s’écoulèrent, avant que fût fixé, d’une manière définitive le statut territorial de l’Etat reconstitué (1). Ainsi, au cours des premières années de l’existence indépendante, deux éléments indispensables à toute-œuvre de construction économique font défaut: la sécurité et la stabilité.

La pénurie des capitaux, singulièrement aiguë oppose un autre obstacle à la reprise d’une activité normale. Au début de sa libre carrière la Pologne, bien que riche en ressources, est très pauvre en capitaux. A la suite des évènements que nous connaissons — les réserves d’épargne, qu’elle s’était constituées avant la guerre ont été épuisées au point de disparaître (2). L’afflux des capitaux étrangers accuse une faible intensité. C’est que le monde de la finance internationale est trop découragé par les énormes pertes, subies à la suite des boulever-

. (1) La délimitation de sa frontière occidentale n’est définitivement établie qu’au moment où la Pologne prend possession de la partie de la Haute-Silésie qui lui a été attribuée à la suite du plébiscite (juin 1922). La décision de la Conférence des Ambassadeurs, portant la fixation définitivé de la frontière orientale de la République, n'intervient qu’au mois de mars 1923, soit vers la fin de la première période quinquennale. Jon)

(2) Pour pouvoir apprécier les difficultés initiales, avec lesquelles la Pologne était aux prises, nous croyons utile de signaler un chiffre qui nous semble caractéristique. Au mois de mars 1919 l’encaisse or, devant servir de base à Ia circulation monétaire de la Pologne, n’atteignait même pas un million de dollars américains. Avec une population deux fois plus nombreuse, l’ Allemagne avait à la même époque une encaisse or environ 400 fois plus grande (1.493.000.000 marks or).

sements révolutionnaires, pour vouloir prêter une collaboration plus efficace à un pays qui n’a pas eu le temps de faire ses preuves.

Et cependant, ni la destruction profonde de l’outillage économique, ni les difficultés inhérentes aux problèmes de reconstruction, ne sauraient enrayer la force d'attraction qu’exerce le nouvel Etat polonais sur les. éléments dispersés de sa population. Une réémigration assez forte, alimentée, pour la plupart, par les pays d'outre-mer, restitue à la Pologne, dans les premières années de son indépendance, une centaine de milliers de personnes (3). Ces nouveaux venus présentent pour le pays une acquisition appréciable : ils lui apportent l’appoint de leurs économies, nullement négligeables, et leur savoir technique, produit d’un apprentissage à l’étranger.

Une autre vague, véritable raz de marée, déverse, entre 1918 et 1924, un total de 1.264.000 réfugiés, que la guerre avait obligés de s’expatrier en Russie. Cette immigration, déclenchée par les évènements tragiques de la révolution bolcheviste, commence à la veille de l’indépendance polonaise. En 1918 on compte environ 83.000 retours au pays; en 1919 on en compte plus de 286.000. Après un fléchissement temporaire, dû aux évènements de la guerre polono-russe de 1920 (86.000 retours), le mouvement reprend en 1921 qui enregistre le chiffre maximum : 482.000. Après ce point culminant — l’année suivante marque une baisse assez sensible:

(3) D’après les données statistiques de l’Office polonais d'Emigration, le chiffre total des réémigrants qui, dans la période quinquennale 1919-1923, rentrent en Pologne des pays d'outre-mer se monte à 99.835.

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279.000. Pendant les deux années: 1923 et 1924 le courant s’épuise: le chiffre global des retours enregistré

dépasse à peine le niveau de 48.000.

En somme: plus d’un million et quart de personnes,

quelques 300.000 familles ; masse énorme qui représente une demande équivalente de moyens de subsistance, en même temps qu’une offre considérable de bras en quête d'emploi. Le poids de cette masse pèsera lourdement sur l’équilibre du pays, dont l’outillage économique est encore trop faible pour pouvoir faire face aux besoins impérieux de sa population croissante.

Ainsi s'annonce, dès le lendemaïn de la reconstitution de la Pologne, comme Etat indépendant, un problème qui, désormais, va commander sa situation et son devenir économique : le problème de la population.

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