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guerre. La Pologne, à cette époque, formait une unité morale, mais non pas une unité économique. Son territoire actuel, coupé par les lignes de partage, ne constituait pas un marché: les barrières douanières élevées, qui séparaient les différentes provinces polonaises, faisaient obstacle à la libre circulation des marchandises (47).
Ces barrières douanières sont aujourd’hui abattues. La Pologne qui, durant de longues années, était divisée en cloisons étanches, forme désormais un organisme économique compact. Son unité économique, désagrégée avant la guerre, commence à se reconstituer. Les provinces polonaises qui étaient empêchées d'échanger leurs produits, sont devenus aujourd’hui des débouchés, les unes pour les autres.
Ce processus d’interpénétration croissante s’affirme le plus nettement dans l’évolution économique de la Haute- Silésie polonaise. Au moment de son rattachement à la Pologne, ses relations économiques avec les autres provinces polonaises étaient encore lâches. Le marché intérieur polonais n’absorbait qu’une faible partie de la production silésienne, dont le gros était écoulé en Allemagne. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, les ventes de laminés silésiens en Pologne ne dépassaient pas 118.000 tonnes en 1923, cependant que l’exportation de ces produits atteignait 290.600 tonnes. La confrontation de ces chiffres est éloquente: elle témoigne, qu’au lendemain de son rattachement à l’organisme économique polonais, l’industrie métallurgique silésienne vivait en marge de la Pologne.
Cinq ans après la situation se trouve renversée. Sous
(47) Voir plus haut, pages 68-71.
l'effet de la guerre douanière polono-allemande, les exportations des laminés reculent dans la proportion de 50 p. 100 (133,5 milliers de tonnes en 1928). Par contre, l’écoulement des laminés silésiens en Pologne atteint le triple du chiffre de 1923 (358 milliers de tonnes en 1928 (48). A la lumière de ces chiffres, on voit se resserrer les liens économiques, unissant la Haute-Silésie aux autres provinces polonaises.
Des phénomènes analogues, qu’on observe dans d’autres domaines de la production et de l’échange, permettent de constater la consolidation progressive du marché intérieur.
Ajoutons que ce marché est encore loin d’avoir atteint son point de saturation. Les moyennes de la consommation des principaux articles, malgré la progression qu’elles accusent au cours des dernières années, sont sensiblement inférieures à celles des autres pays.
Il à été question du charbon. Prenons maintenant un autre article de grande consommation : la fonte de fer. Le chiffre qui représente l’écoulement de cet article sur le marché polonais correspond à une moyenne de 22 kg. par tête d’habitant (année 1928). A la même année, la France et l’Allemagne réalisent des ventes de fonte de fer qui correspondent respectivement à une moyenne de 232 kg. et 184 kg. par tête d’habitant. Le contraste de ces chiffres s'explique —- on ne saurait en douter — par le retard qu’a subi le développement économique de la Pologne. |
Nous avons noté dans la partie historique de cette
(48) Rzepecki (B.). Zatarg gospodarczy polsko-niemiecki (Le conflit économique polono-allemand), Varsovie 1930, p.
étude, que les provinces polonaises étaient fort mal partagées en fait de construction de voies ferrées. Un réseau ferroviaire de faible densité échut à la Pologne, libérée de l’emprise des Etats copartageants: sur 1.000 km. carrés de superficie elle ne disposait que de 49.9 km. de chemin de fer, alors que le «chiffre correspondant était de 97,9 en France et 123,1 km. en Allemagne.
° Dans la Pologne d’aujourd’hui les liaisons ferroviaires les plus indispensables font défaut. Les centres importants ne sont pas reliés entre eux. Dans la mesure des moyens disponibles l'Etat polonais s'efforce de combler les lacunes les plus criantes. Il entreprend la construction du chemin de fer Haute-Silésie-Gdynia, dont un emprunt français, récemment obtenu, va permettre de hâter la réalisation. On projette l’établissement d’autres lignes ferroviaires de grande importance économique. Il semble évident que le progrès des travaux de constructions nouvelles, commandées par les besoins du développement économique du pays, ne manquera pas d'augmenter la demande de fer en Pologne. Les possibilités à cet égard paraïssent très étendues (49).
Les mêmes observations s’appliquent au ciment dont l'écoulement dépend, pour une large part, de l’intensité du mouvement du bâtiment. Cette corrélation apparaît nettement à la lumière des chiffres, relatifs à la période quinquennale de 1924 à 1929. En 1924 — année de crise qui succède à la période d’inflation — les ventes inté-
(49) A l’appui de cette conclusion nous croyons utiles de citer la thèse suivante de M. Paul de Rousiers « Tout progrès industriel et agricole, comme tout progrès dans les transports, aboutit à un développement de la métallurgie » (Les grandes industries modernes. Paris 1927, vol. II, p. 78).
rieures de ciment en Pologne sont très médiocres : elles correspondent à une moyenne de 11 kg. par tête d’habitant. Le redressement économique du pays ne tardera: pas à provoquer un accroissement sensible de ce chiffre : en 1927 — à un moment, où les constructions nouvelles sont réalisées sur une échelle assez large, — la moyenne de consommation de ciment s'élève à 22 kg. par tête d’habitant; deux ans plus tard (1929) elle atteint Île niveau de 33 kg. Ce chiffre qui fait modeste figure en Europe (50), n’en constitue pas moins un résultat appréciable : après l’avoir comparé au niveau, très bas de 1924, on est fondé à prévoir, que l’industrie polonaise du ciment, dont l’essor est favorisé par la proximité des gisements houillers, verra s’élargir les perspectives de vente que lui offre le marché intérieur.
Passons aux articles, dont la consommation se trouve déterminée par le niveau de bien-être de la population, par son standard of life. Constatons, tout d’abord, que le train de vie des populations polonaises s’établit à un faible niveau, que semble justifier l’état économique du pays. Les maigres salaires des ouvriers industriels et la misère de la campagne surpeuplée réduisent les moyennes de consommation en Pologne à des chiffres, très inférieurs à ceux qu’enregistrent les autres pays. Toujours est-il, que les moyennes relativement faibles qui caractérisent l’état du marché intérieur polonais
(50) D’après les données statistiques, qui nous ont été fournies par l’Union des Fabriques Polonaises du eiment.
de Portland, la consommation moyenne de ciment par tête d’habitant se chiffrait (en 1929) comme suit :
Belgique. 100 160 Ka TR He) NN AS 83 kg.
Allemagne ...... 111 kg. Tchécoslovaquie 48 kg. Grande-Bretagne 104 kg. Pologne ........ 33 kg.
accusent, dans les dernières années une tendance ascendante nettement marquée.
Aïnsi la consommation du sucre qui n'était qu’à 6,5 kg. par tête d’habitant (1924), cing ans plus tard (1929), s’élève à 11,9 kg., soit un accroissement de 83 %. La progression est appréciable, bien que le chiffre qui l’exprime s’attarde loin derrière la France (27,6 kg.) et l'Allemagne (26,2 kg.), sans parler du Danemark, la Hollande et la Grande-Bretagne, où la consommation du sucre à atteint des volumes considérables (respectivement 56,9 kg., 48,4 kg. et 47,3 kg. par tête d’habitant (51).
On ne saurait douter, qu’au fur et à mesure de l’amélioration des conditions générales du pays, la capacité de consommation de la population polonaise ira en augmentant. L'industrie sucrière, obligée aujourd’hui de placer à perte ses excédents de production sur les marchés étrangers, ne manquera pas de bénéficier largement de cette amélioration.
Pour compléter cette analyse du marché intérieur po- lonais, il convient d’enregistrer les chiffres, relatifs aux ventes de tissus (de laine et de coton). Ces chiffres nous semblent singulièrement importants: ils déterminent, pour une large part, les chances du développement de l’industrie textile polonaise qui n’est plus à même d’écouler sa production sur ses marchés lointains d’avant-guerre. Or, il importe de souligner, que la demande de tissus en Pologne est relativement très faible :
(51) Base de cette comparaison : année 1929. Source :
Maly Rocznik statystyezny (Le petit annuaire statistique). Varsovie 1931, p. 78.
en 1924 elle correspond à une moyenne de 2 kg. par tête d’habitant. En 1927 ce chiffre se monte à 8,3 kg. Par suite de cet accroissement (65 %), l’écart qui s’observe dans ce domaine entre la Pologne ‘et les pays de l’Eu-: rope Occidentale diminue, tout en restant considérable. Le chiffre, enregistré en Pologne, constitue à peine le tiers de la moyenne que réalisent les pays de l’Europe Occidentale, où la demande des tissus, par tête d’habitant, se maintient à un niveau supérieur à 10 kg.
- Si nous comparons les moyennes de consommation de tissus en Pologne, dans les années 1924 et 1927, avec les données, relatives à l’Europe Occidentale, nous obtiendrons la progression suivante :
2 kg. — 3,3 kg. — 10 kg.
La confrontation de ces chiffres nous autorise à affirmer que l’accroissement, qu’a subi la demande des tissus en Pologne, est très loin d’avoir atteint le point de saturation du marché. |
Tous les exemples que nous avons crû devoir citer à l'appui de notre thèse, énoncée plus haut, ne sont pas sans témoigner, croyons-nous, des possibilités virtuelles, que présente un marché intérieur d’une capacité d’absorption encore faible, mais qui augmente rapidement.
Favorisée par la variété des ressources naturelles du pays, assurée de vastes perspectives de vente que lui offre le marché intérieur, l’industrie polonaise accuse une grande vitesse de développement. Les résultats qu’elle obtient, les progrès qu’elle parvient à réaliser au cours de la première décade de l’existence indépen-
dante de la Pologne, semblent importants, dans certaines directions même — remarquables.
Les industries anciennement établies, qui ont subi les ravages de la guerre, se relèvent assez vite, augmentent leur production et s’efforcent de l’harmoniser avec les conditions du nouveau milieu économique.
L'industrie textile, nouvellement équipée (52), modernisée et agrandie, réalise un vigoureux et méthodique effort en vue d'adapter sa production aux besoins du marché intérieur, dont la capacité d’absorption croissante compense, pour une large part, la perte des débouchés d’avant-guerre.
L'industrie houillère et l’industrie métallurgique, mettant à profit les avantages d’une situation économique relativement bonne, renouvellent leur outillage, rationalisent et perfectionnent les méthodes de production. Il en est de même de l’industrie de pétrole qui obtient à cet égard des résultats intéressants.
L’échelle de la production s’élargit. Les articles ouvrés ou demi-ouvrés, qui représentent les stades plus avancés du processus industriel, sont produits dans de quantités croissantes. Pour ne citer qu’un exemple, mentionnons ici que le tonnage global] des articles plus affinés, produits par iles forges, atteint, en 1928, 280.000 tonnes, ce qui constitue un accroissement de 31 % par rapport à la période d’avant-guerre (53).
Les industries nouvelles naïssent à la vie.
L'industrie électrique, presque inexistante avant la
5e) Au cours de la période triennale 1925-1927 elle installe dans ses établissements environ 200.000 de nouvelles broches fines pour coton et nombreuses machines de finis-
sage. : 10 (53) Rzepecki, op. cit., p. T0.
guerre, arrive à occuper 8.000 ouvriers et réalise une process annuelle, dont Ja valeur est ER en 1928,
à 90 millions de zlotys.
L'industrie chimique qui jouait, avant 1914, un rôle relativement secondaire, accuse des progrès notables. Le nombre total d'ouvriers qu’elle occupe, s’élevant par paliers, atteint un niveau, voisin de 40.000. Dans certaines directions, le mouvement de la production est dominé mar un rythme accéléré. Comme particulièrement caractéristique à cet égard, il convient de signaler l’accroissement rapide de la production des engrais artificiels, que semblent stimuler les besoins croissants en cette matière de l’agriculture polonaise.
Pour mesurer la vitesse de ce mouvement ascensionnel, ïl suffit de rappeler quelques chiffres, relatifs à la production, toute récente, des composés d'azote qui doit son essor au grand talent et au savoir du Président de la République Polonaiïse, le professeur Moscicki, animateur de Chorzôw (54) et créateur de l’usine, installée dernièrement à Moscice (aux environs de Tarnôw). C’est ainsi, par exemple, que la production de cyanamide de calcium (CaCN?), estimée, en 1924, à 51.000 tonnes, atteint cinq ans après le chiffre 166.000 tonnes. La production de sulfate d’ammoniaque (NH4)? SO!) suit une allure encore plus rapide: de 13.000 tonnes, enregistrées en 1924, elle s’élève, en 1929, à 50.000 tonnes, pour atteindre, au cours de l’année suivante, le niveau de 63.200 tonnes (55).
Par suite des progrès signalés, dont l’intensité est re-
(54) Voir plus haut, pages 119-120.
(55) Les chiffres cités sont basés sur les de statistiques de l’Union des Industries Chimiques en Pologne.
marquable, l’industrie polonaise, en voie du développement rapide, parvient à occuper une fraction importante de l’accroissement naturel de la population. Pour pouvoir estimer la capacité d’absorption qu’elle représente en tant que marché du travail, il suffit de comparer la force numérique des effectifs d'ouvriers, engagés dans l’industrie aux mêmes moments des années successives. On obtient le tableau suivant :
au 31/X11/1925 l’industrie et les mines occupaient 613.000,
» 1926 » < DD 683.000, Do 211927 » : Dr 2)) 789.000, » 1928 » D) » : 863.000.
Les chiffres ci-dessus marquent, avec une grande netteté, le mouvement ascensionnel de l’industrie: durant une période de trois années, elle arrive à augmenter son contingent ouvrier de 250.000 unités, ce qui équivaut à un accroissement de 40 %.
Constatation importante: le chiffre global des ouvriers, occupés dans les mines, se maintient à un niveau relativement stable (1925: 135.000 ; 1928: 147.000. Accroissement : 12.000). La majeure partie de l’augmentation, enregistrée au cours de cette période, est due au développement de l’industrie de transformation : le chiffre global des ouvriers qu’elle occupe passe de 370.000 (fin 1925) à 577.000 (fin 1928).
Les chiffres des ouvriers industriels occupés — il est vrai — baissent sensiblement dans les années 1929 et 1930, à la suite de la crise économique d’une intensité
(56) Tous ces chiffres sont basés sur les données statistiques, se rapportant aux établissements industriels, qui occupent au-dessus de 20 ouvriers.
sans précédent. Toujours est-il que, malgré la diminution subie, la force numérique de l'effectif ouvrier se maintient à un niveau supérieur aux moyennes qui Caractérisent la période précédente de crise, celle de 1925-
Au moment, où la crise de chômage, sévissant alors en Pologne, avait atteint son point culminant (fin mars 1926), le chiffre global des ouvriers engagés dans l’industrie et les mines était égal à 576.000. Le chiffre le plus bas, enregistré en 1930, année de crise aiguë, ne descend pas au-dessous de 655.000. La comparaison de ces chiffres donne la mesure de la force accrue de lindustrie: résistant à la crise économique, elle offre au travail national un champ d’activité visiblement élargi.
De cet examen se dégage une conclusion autrement importante. Par suite de sa demande croissante de la main-d'œuvre, l’industrie polonaise arrive à jouer le rôle de soupape de sûreté, dont le fonctionnement permet de diminuer la forte pression démographique qui s'exerce à l’intérieur du pays. Dans les conditions dynamiques, créées par le développement continu de l’industrie, le poids d’une production industrielle croissante contribue ainsi au maintien de l’équilibre, gravement menacé par le fardeau d’une population, qui augmente vite. Arrêtez ce mouvement ascensionne] de l’industrie : les bases, encore fragiles, de l’équilibre instable ne sauront plus résister à la pression accrue d’une population sans travail.