CHAPITRE Il
Au lendemain des partages
La dislocation de l’ancienne Pologne n’a pas tardé de déchaîner des conséquences qui s’attaquèrent à ses fondements économiques. La force brutale, dont on fit emploi pour réaliser l’œuvre destructrice des partages, vint dissocier les éléments qui, au cours de longs siècles, avaient formé une unité solide et cohérente. Economiquement et politiquement morcelée, elle cesse d’exister comme sujet indépendant, maître de son évolution. Ses parties intégrantes dissociées se verront réduites au rôle d’annexes, subordonnées aux trois organismes économiques qui les ont annexées. |
Dans les conditions difficiles, qu’entraîne fatalement la perte de l’indépendance politique, les possibilités latentes de développement, que représentait la Pologne au moment des partages, ne pourront être réalisées que dans la mesure où le permettront les intérêts souverains des Etats copartageants. Ce sont ces intérêts impératifs qui, désormais, vont déterminer le caractère et l’orientation de l’activité économique des provinces polonaises. Encore faut-il ajouter que les vastes empires dont elles relèvent (Allemagne, Autriche, Russie) représentent trois systèmes économiques bien différents, Chacun de ces systèmes à son foyer Central (Berlin, Vienne, Moscou), dont l’attraction s’exerce sur toutes ses parties, chacun obéit à ses propres lois d’évolution. Aussi le processus d'adaptation, imposé aux parties intégrantes de
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l’ancienne Pologne par le fait même de leur incorporation aux trois systèmes à tendances divergentes, r’avance-t-il pas sans provoquer un état de crise aiguë.
En vain le Congrès de Vienne (1815) a-t-il cherché à résoudre les problèmes difficiles, déclenchés par l’opération des partages. La tâche qui s’est imposée alors aux organisateurs de la paix était une vraie quadrature du cercle: comment assurer la continuité de la vie économique à travers les lignes des partages, que le Congrès consacrait d’une manière solennelle ? L’histoire devait se charger de démontrer que c'était chose impossible. On avait beau proclamer des principes généreux dont le respect devait maïntenir le libre développement de l’organisme démembré de la Pologne: les stipulations solennelles, que l’on fit insérer à cet effet dans les traités internationaux (dits traités de Vienne) tombaient dans le vide. Si, cependant, nous croyons . utile d’en enregistrer l’écho, c’est qu’elles constituent à nos yeux un témoignage précieux, équivalant à une reconnaissance explicite de l’unité économique, que formait la Pologne avant les partages.
Nous citons comme très caractéristique à cet égard Particle XX VIII du traité entre la Russie et la Prusse, conclu à Vienne le 3 mai 1815 (8):
« Afin d’activer autant que possible la culture dans toutes les parties de l’ancienne Pologne, d’exciter l’industrie des habitants, de consolider leur prospérité, les. Hautes Parties contractantes, pour ne laisser aucun doute sur leurs vues bienfaisantes et paterrelles à cet égard, sont convenues de permettre à l’avenir et
(8) Martens (G.F.) Nouveau Recueil de Traités, Goettingue, 1887, tome II, p. 248.
pour toujours entre toutes leurs provinces polonaises (comme elles étaient en 1772) la circulation la plus illimitée de toutes les productions et produits du sol et de l’industrie de ces mêmes provinces ».
L’alinéa suivant du même article précisait davantage ces belles promesses, en stipulapt que « le droit d’entrée et de sortie de toutes les productions de la nature du sol, des manufactures et des fabriques des provinces mentionnées... ne pourra pas excéder dix pour cent de la valeur de la marchandise au lieu de son expédition ». Un article spécial (XXII) du même traité garantissait la libre navigation « de tous les fleuves et canaux de l’ancienne Pologne (année 1772) dans toute leur étendue, jusqu’à leur embouchure... ».
La dure réalité n’a pas tardé de dissiper les illusions qu’avaient fait naître ces belles formules. A l'issue d’un conflit douanier entre la Prusse et la Russie (1821), le gouvernement de Berlin qui détenait l’embouchure de la Vistule augmenta les droits d’entrée, frappant les transports des grains. Cette mesure de rétorsion qui barrait économiquement la Vistule se montra particulièrement préjudiciable aux intérêts des provinces centrales de la Pologne: leurs richesses naturelles qui, durant des siècles, cheminaïient paisiblement le long de la Vistule devront désormais emprunter des voies obliques et partant plus coûteuses. Ainsi — une opération contraire à la nature vint aggraver les conséquences néfastes des partages, en coupant la principale artère de communication qui, dans le passé, avait assuré entre toutes les provinces polonaises « la circulation la plus illimitée de toutes les productions et produits du sol et de l’industrie de ces mêmes provinces ». Instruits
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par de douloureuses expériences, les Polonais apprirent ainsi que, parfois, les garanties solennelles, mais données de mauvaise foi, ont la valeur de & chiffons de papier ».
Examinons maintenant les perspectives qu’ouvraient « les vues bienfaisantes et paternelles » des Etats copartageants qui déclaraient à l’Europe leur volonté sincêre € d’activer autant que possible la culture dans toutes les parties de l’ancienne Pologne, d’exciter l’industrie des habitants et de consolider leur prospérité ». Sans vouloir entrer dans les détails du tableau qu’offre la Pologne économique au lendemain du Congrès de Vienne, nous nous bornerons à en présenter les traits les plus saillants qui feront apparaître sous leur vrai jour les dispositions réelles, que nourrissent à l’égard de leur victime les auteurs des partages. #
Le gouvernement prussien est le premier à dévoiler ses desseins qui s’affirment avec une franchise brutale. A peine l’encre a-t-elle séché sur les parchemins des traités, que s’annoncent déjà du côté de Berlin des tendances bien nettes qui, désormais, vont déterminer l’orientation de la politique à l’égard des provinces polonaiïises, attribuées à la Prusse par le verdict de Vienne.
Ce sera une politique de germanisation forcée qui poursuit ses fins avec une persévérance sans pareille. L'objectif de cette politique est bien nettement défini: la conquête économique du pays après la conquête administrative. Pour y arriver, l’état prussien mbilise toutes les forces qu’il contrôle. Obéissant à la consigne de Berlin, une armée civile, mais disciplinée, envañiit Ie pays conquis. Le colon allemand et l'artisan allemand
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suivent les fonctionnaires, qui, désormais, vont frayer le chemin à l'expansion pacifique allemande (Drang nach Csten). | |
Pour asseoir les bases de sa domination, le gouvernement prussien cherche à orienter vers les villes polonaïises le courant de l’immigration qu’il organise. Celle-ci est assurée d’un concours efficace de la part de l’administration publique qui favorise par tous les moyens la pénétration économique des pionniers aîlemands. Une lutte inégale s’engage: d’un côté la puissance grandissante des nouveaux-venus, forts de la pro-. tection officielle que leur accorde Berlin ; de l’autre côté — les forces désorganisées de la population autochtone à la merci d’une administration hostile.
Les pertes sont graves du côté polonais. L'activité économique, florissante sous le règne de Stanislas Auguste, est en pleine décadence. La concurrente des industries plus fortes de la Haute-Silésie et du Brandebourg s’ajoute à d’autres influences destructives, pour compléter la ruine des centres manufacturiers qui ont survécu à la catastrophe de l'Etat. Les manufactures de laine, derniers vestiges de la prospérité d'autrefois, disparaissent peu à peu. Quand, après 1830, le gouvernement prussien pensera à la régénération des villes dans les provinces polonaises, il n’y trouvera que des artisans appauvris qui travaillent sur commandes (9).
Des tendances similaires se font jour dans la partie méridionale de la Pologne (la Galicie), annexée par V’Autriche. Les influences pernicieuses, qu’on y voit agir, finissent par créer une situation critique qui, dans
(9) Francis Bujak. Poland’s economie development, Len-
don 1926, p. 42.
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ies grandes lignes, rappelle l’état de choses existant dans la Pologne prussienne. Ce sera toujours le même système de germanisation qui, bien que moins cohérent, en sera pas moins destructif. La dépression économique qu’il provoque semble même plus profonde que dans les limites des provinces polonaises sous la domination de la Prusse.
Disons nettement que cette conséquence du système est voulue par ses auteurs: le gouvernement de Vienne, par tous les moyens à sa disposition, s'efforce de paralyser l’essor économique de la province annexée, qu’il traite en pays conquis. Toute la puissance de l’administration est là pour décourager les initiatives qui chercheut à organiser les activités économiques de la nation opprimée. Le gouvernement autrichien est fermement résolu à maintenir à tout jamais les provinces annexées dans un état d’infériorité économique. Tout effort constructif qui s’y affirme paraît contrarier ces desseins. Toute force productive qui y prend naissance semble aggraver le danger d’émancipation du pays. Pour conjurer ce danger la bureaucratie viennoise aura recours à une mesure purement négative, mais d’une efficacité incontestable : refus d’autorisation à de nouvelles entreprises (10).
Le résultat désiré semble obtenu. Le système oppressif dont il est victime finit par épuiser la force de résistance du pays. Sa vie économique s’adapte péniblement aux nouvelles conditions. L'agriculture et l’industrie périclitent, condamnées à la perte de leurs débouchés naturels dans les autres provinces polonaises, dont la
(10) Bujak, loc. cit.
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nouvelle ligne-frontière leur interdit l’accès. La population de la Galicie qui, à la veille des partages, à connu une période de prospérité tombe dans un état voisin de la misère. Voilà ce que signifient pour elle & les vues bienfaisantes et paternelles » d’un gouvernement, soucieux ( d’excitér l’industrie des habitants » et de « consolider leur prospérité ».
Après cette brève chnstataliob des faits dont l’interdépendance éclate aux yeux, n’est-on pas autorisé à conclure, qu’il n’y à pas d’ évolution économique normale en dehors de la liberté politique qui, seule, peut assurer l’essor des forces productives ?
Les progrès rapides, que réalisent, dans le premier tiers du XIX° siècle, les provinces centrales de la Pologne, favorisées par les circonstances historiques, semblent prouver à contrario la justesse de cette assertion.:
De 1807, année qui a vu naître, après la victoire d’Iéna, le Duché de Varsovie, jusqu’à 1831, date qui marque la fin désastreuse de la guerre polono-russe, les provinces en question ont connu les bienfaits de la liberté politique. Avec la bureaucratie prussienne, abandonnant Varsovie sous la poussée victorieuse de l’armée de Napoléon, disparaissent les entraves qui s’opposaient jusque là au développement économique du pays. Après les vexations d’un système oppressif commence une période de répit. Elle va permettre de reprendre et de mener à bien l’œuvre constructive que l’Etat disparu n’a pas eu le temps d'achever avant sa fin tragique. Durant cette période bien courte (— elle atteint à peine la durée d’une génération —) la vie économique dans les provinces libérées semble dominée par un rythme accéléré: on
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double les efforts pour faire He les possibilités nouvelles qui s’offrent à la nation.
À peine arrivé au pouvoir, le gouvernement du Duché de Varsovie s'engage délibérément dans la voie de l’industrialisation du pays. Sa politique persévérante, d'inspiration mercantiliste cherche à stimuler. l’activité productive. Ce seront tout d’abord des mesures de fa- . veur pour protéger les commencements pénibles des industries naïssantes. Viendront ensuite d’autres mesures qui se proposent d’attirer par les jo APS accordés la main-d'œuvre étrangère.
L'œuvre économique, inaugurée sous les auspices du Duché de Varsovie fut reprise, sur une échelle plus large, par le gouvernement autonome, appelé à la direction des affaires au lendemain du Congrès de Vienne . qui avait pris le soin d’assurer à sa création (le Royaume du Congrès) le minimum de liberté, compatible avec son état de sujétion envers l’Empire russe. Fidèle à Ia po-
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litique qui a déjà fait ses preuves, le gouvernement du Royaume cherche à stimuler l’immigration des in- dustriels ainsi que des artisans qualifiés: on leur accorde, en dehors des franchises (immunités) fiscales, des avantages matériels de toutes sortes. Les résultats de cette politique clairvoyante ne se font pas attendre. Des spécialistes étrangers, alléchés par les perspectives de larges profits, affluent en masse. En l’espace de quelques années on ne compte pas moins de 10.000 familles ouvrières, qui arrivent de l’Allemagne (11).
Cette immigration de la main-d'œuvre qualifiée n’a pas manqué d’exercer son influence sur l’évolution éco-
(11) Bujak, op. cit., p. 48.
an
nomique du Royaume, Les nouveaux-venus apportent leurs connaissances techniques et des méthodes de travail perfectionnées. Sous leur impulsion les nouveaux centres industriels naissent à la vie (la ville de Lodz). Les nouvelles branches d'industrie gagnent une importance grandissante. L'industrie textile — avec ses ramifications — accuse un mouvement ascensionnel vraiment surprenant. Aux environs de Lodz on assiste à l’épanouissement de l’industrie cotonnière et de celle de la laine qui, à la veille de la guerre polono-russe compte déjà 5.000 métiers mécaniques (12). A proximité de Varsovie on voit croître les filatures de lin, dont la naissance est associée au nom du grand inventeur français — Philippe de Girard.
L'effort constructif, dont nous avons signalé les résultats, ne se borne pas à l’industrie. Soucieux d’élever le niveau de la vie économique, le gouvernement autonome s'efforce de faciliter la mise en valeur des richesses naturelles que recèle le sous-sol du pays. Sous l'inspiration du grand animateur et organisateur, qu’est le ministre Staszic commence l’exploitation des mines de fer, de plomb et de zinc. Les vieilles mines abandonnées sont remises en état, des mines nouvelles sont ouvertes. L'’extraction des richesses minérales alimente l’industrie métallurgique, dont le développement rapide fera appel aux gisements de charbon du bassin de Dombrowa.
Les progrès économiques du pays vont de pair avec l’assainissement des finances publiques qui se relèvent vite du chaos, légué par la période des guerres napoléon-
(12) Ibid.
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niennes. Le plein succès des réformes fiscales, réalisées par le ministre Lubecki, permet d’asseoir les bases de la Banque de Pologne (Bank Polski), dont l’activité financière (crédits, largement accordés à l’industrie et à l’agriculture) viendra seconder l’œuvre constructive du gouvernement autonome.
A la veille de la guerre polono-russe qui vint interrompre le cours de ce progrès rapide, le Royaume du Congrès offre le spectacle d’une activité fiévreuse. Toutes les énergies du pays sont en éveil. Le pouls de la vie économique bat d’un rythme accéléré. L’agriculture, rétablie du malaise, qu'avait engendré la période des guerres (1792-1815), accuse des progrès considérables. L'expansion de l’industrie, que stimule la politique gouvernementale, dépasse les limites par trop étroites du marché que lui offre le pays. Rien que les exportations des draps polonais à destination du marché russe atteignent vers cette époque la valeur annuelle d'environ 2.500.000 roubles (13). Aussi les industriels textiles de Moscou, menacés par cette invasion des produits polonais, font-ils entendre leurs plaintes, pour réclamer du gouvernement russe la protection douanière, qui les mette à l’abri d’une concurrence dangereuse.
(13) Chiffre, emprunté à l’ouvrage de St. Kempner « Dzieje gospodarcze Polski porozbiorowe] » (L’histoire économique de la Pologne après les partages), Varsovie 1920, vol. I, p. 28.