CHAPITRE LII
La Pologne sous la domination des États copartageants
En 1831 le régime politique qui garantissait au Royaume du Congrès le minimum de liberté, indispensable à son essor économique, s’effondre sous les coups massifs de l’armée russe. Les garanties constitutionnelles, octroyées par le Tsar, ne valent plus rien. Il n’y aura plus de gouvernement autonome. Plus de liberté d'action. Les provinces, conquises par la force des armes, verront disparaître ainsi les dernières épaves d’un système qui à fait leur fortune économique. Désormais, toutes les parties intégrantes de l’ancienne Pologne auront à subir le sort commun à tous ceux qui ne sont pas maîtres d'eux-mêmes. La politique — ou plutôt les politiques, que vont adopter à l’égard de leurs provinces polonaises les Etats copartageants, pourront bien varier de Vienne à Berlin, de Berlin à St-Pétersbourg ; la conséquence en sera partout la même: le ralentissement du rythme de l’évolution économique sous le poids écrasant de la dépendance politique. À
Rien n’est plus frappant à cet égard que l’exemple de la Galicie, soumise à une politique, dont nous avons signalé l'influence fâcheuse. Les tendances nettement hostiles au développement économique de cette province s’y affirment avec une singulière persistance à travers tous les changements de régime politique qu’apporte la seconde moitié du XIX° siècle.
DE
Le triomphe des principes libéraux qui serviront de base à la reconstruction de la vieille monarchie aboutira, en 1867, à un système, garantissant à la population polonaise les bienfaits d’une autonomie administrative. &« Le nouveau cours » politique, imposé par la force des évènements, pourra bien favoriser, dans les limites de la Galicie, un certain essor de la culture nationale : il n’aura pas de répercussions dans le domaine de l’activité économique. Vienne s’est vue forcée d’abdiquer les larges pouvoirs que lui assurait un absolutisme centralisateur: elle va garder intacte la prééminence, due à son rôle de centre économique et financier d’un organisme complexe, dont elle contrôle le développement. :
C’est à la lumière de cette affirmation, qu'il importe d'examiner le tableau qu’offre la situation économique de la Galicie dans la seconde moitié du XIX° siècle. Le pays abonde en richesses naturelles de toutes sortes (charbon, bois, pétrole, potasse, etc.) qui représentent autant de possibilités virtuelles d’un développement prospère. L'activité économique y est donc sûre de trouver des bases naturelles solides. Pour quelle puisse aboutir, deux conditions primordiales sont absolument nécessaires : des capitaux abondants, indispensables à la mise en valeur de ces richesses naturelles, et un réseau de voies de communications d’une densité suffisante pour faciliter leur circulation.
L'une et l’autre de ces conditions font défaut. L’afflux des capitaux se montre trop faible pour pouvoir satisfaire les besoins multiples de la Galicie qui cherche à perfectionner son outillage économique. Le courant des capitaux étrangers évite cette province dont on ignore les conditions et les possibilités. Les grandes puissances
bancaires de Vienne préfèrent offrir leur collaboration aux autres provinces de la Monarchie, dont l’évolution industrielle est favorisée pàr la politique largement protectionniste du gouvernement autrichien (l’Autriche allemande, la Bohème).
Aux difficultés, dues à l’insuffisance chronique des crédits, s’ajoute l’action des autres facteurs qui contribuent à accentuer davantage la pénurie des capitaux, cause déterminante du malaise économique dont souffre la Galicie. Victime d’une exploitation fiscale, cette province, pauvre en capitaux, donne à la Monarchie des Habsbourgs plus qu’elle n’en reçoit. Le solde actif net qu’elle représente dans le budget austro-hongrois atteint, à la veille de la guerre, la valeur annuelle de 132 millions de couronnes (soit environ 140 millions de francs or chiffre imposant, si on le compare aux disponibilités bien maïgres du pays (14).
Dans le domaine des communications — il importe de constater la carence évidente du gouvernement de Vienne qui néglige d’une manière systématique les besoins en cette matière de sa province polonaise. Les nouvelles constructions de voies de communications qu’il y exécute sont loin d’être suffisantes. En 1912 — la densité du réseau ferroviaire que possède la Galicie (5,26 km. de voies ferrées sur 100 km2 de superficie) est sensiblement inférieure à la moyenne pour toute l’Autriche, qui est de 7,63 km. sur 100 km2. Encore faut-il souligner que, dans les limites des territoires polonais, un certain nombre de voies existantes suivait un tracé, conforme aux considérations d’ordre purement straté-
(14) Kempner, op. cit., vol. I, p. 352.
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gique. C’est dire que ue utilité économique était fort réduite.
Au milieu des conditions nettement défavorables, L progrès économique suit une allure un peu lente. Faute d’une mise en valeur rationnelle, les vastes ressources que recèle le sous-soi richement doté de la Galicie demeurent à l’état oisif, sans pouvoir exercer leur action sur la vie économique du pays. Les industries extractives, aux prises avec des difficultés énormes, auxquelles le gouvernement autrichien n’est pas absolument étranger, ne parviennent à mettre à profit qu’une part relativement faible de leurs possibilités.
Notons comme exemple les commencements pénibles de l’industrie pétrolière, condamnée à lutter à armes inégales contre la concurrence du pétrole étranger, qu'encourage la politique du gouvernement autrichien. Celui-ci ne se fera pas faute de recourir à une mesure qui aura des effets désastreux : la réduction sensible des droits sur le pétrole brut (15). La baisse catastrophique des prix intérieurs du pétrole qui s’en suivra ne sera certes pour stimuler l’essor de l’industrie pétrolière en Galicie.
Un autre exemple, ef non moins Cart cest fourni par le charbon. Le pays en possède des réserves considérables, que les géologues estiment à 14.2 milliards de tonnes; cependant — sa production de charbon, paralysée par un concours de circonstances défavorables, atteint à peine le chiffre annuel de 2 millions de tonnes (année 1913). La Galicie, richement dotée par la nature, devient tributaire de l’étranger en matière de charbon.
(15) Cette mesure fâcheuse qui date de 1884 ne sera rapportée qu’en 1900.