‹ Le problème de la conscience du moiChapitre 26 sur 42 · P. CARUS · texte numérisé non relu

P. CARUS

: DE J.I coxsciBMce ou UOI

caniques el que le problème csl simpltinieiit un problème de l'orme.

L'âme humaine n'est pas faite de matière; elle ne peut pas être non plus une substance semblable û la matière, comme le sont k-s fluides ou les substances gazeuses ou élhérées. Ces conceptions, qui matérialisent l'âme, sont lespoints de vue matérialistes des spirites. Ce n'est pas de la matière qui nous fait ce que nous sommes; nous ne sommes pas substance, mais forme, et la formalion de la vie d'un homme ne commence pas avec la naissance et ne finit pas avec la vie.

Notre existence matérielle change constamment et cependant, nous restons les mêmes personnes aujourd'hui qu'hier. D"où vient cela?

C'est que la vie de l'homme ne consiste pas dans sa seule existence matérielle, mais dans l'existence de sa forme, el l'existence de sa forme montre relativement plus de continuité que son existence matérielle. Il est une loi de conservation de la matière et de l'énergie, mais il en est une autre non moins importante qu'on peut appeler la loi de la préservation de la forme.

Nous l'appelons préservation et non conservution, pour marquer la différence entre les deux lois. La matière el l'énergie sont indestructibles, mais toutes les formes particulières sont destructibles, elles ne sont pas conservées dans leurs espèces et leur totalité. Elles sont préservées cependant, quand elles restent ce qu'elles sont, suivant la loi d'inertie, jusqu'à ce que des changements aient lieu qui ne détruisent pas les formes actuelles, mais qui les altèrent dans la mesure où des causes spéciales agissent sur elles. L'ancienne forme est, en un certain sens, complè-

tement préservée même dans le cas d'un changement radical, car Tancienne forme est un des éléments du changement. Elle peut être détruite dans tout ce qui lui donne de la valeur, ses traces peuvent devenir presque imperceptibles et cependant, étant Tun des facteurs qui servent de cause, elle ne peut jamais disparaître entièrement.

La mutabilité de la fçrme constitue ce que nous appelons évolution. Évolution signifie réellement « .un changement de forme suivant certaines lois ». Les lois de la forme sont géométriquement démontrables et les lois des changements de forme peuvent être, en fin de compte, expliquées avec une précision mathématique.

Dans Texcellent ouvrage du D"" Johannes Ranke sur l'anthropologie S Thomme et Thumanité sont comparés à une vague. Une vague apparaît à Toeil comme un unité matérielle. Sa forme voyage sur la surface de Teau toujours une et semblable à elle-même, mais sa substance change constamment. Ce n'est que l'expression d'un certain nombre de mouvements rythmiques, et il n'y a pas deux moments consécutifs où les parcelles constitutives soient les mêmes. Les gouttes qui, à un moment donné, sont saisies par la vague qui arrive, s'élèvent, un instant, jusqu'à sa crête, puis alors retombent en arrière doucement de l'autre côté, sur la surface tranquille de l'océan.

Le corps de la vague est formé par des parcelles d'eau qui pénètrent et traversent la vague. De même, le corps humain semblable à une vague d'eau est une certaine forme de mouvements rythmiques. Les éléments matériels, l'air

(l) D' Johannes Ranke, Der Mensch, p. 1.

que nous respirons, la nourriture que nous prenons, ne sont saisis que pour traverser et abandonner le corps dont la forme persiste et apparaît aux ignorants comme la même unité matérielle.

Cette comparaison est vraie de Thumanité prise dans son ensemble. L'activité de la race humaine, telle que nous la voyons dans l'histoire, se déroule comme une gigantesque vague sur la surface du monde habitable. Elle n'absorbe et ne transforme, en passant, les matériaux organiques que pour les rendre à Tocéan de l'existence matérielle non organisée d'oîi ils sont sortis. Dans la marche en avant de révolution humaine, les générations dont elle est formée naissent à Texistence et disparaissent, tandis que la vague de l'humanité continue à se dérouler. La génération d'aujourd'hui est différente de la génération des siècles précédents, mais l'humanité est un tout continu à travers toutes les générations. Elle a commence avec la vie sur notre planète et son mouvement en avant continuera aussi longtemps que la substance organique de la terre pourra fournir des matériaux suffisants pour renouveler sa forme.

Dans tous les changements matériels que subissent les corps organisés, il y a préservation de la forme. Une impression une lois faite demeurera comme une blessure reçue et laissera une cicatrice. La nouvelle formation des tissus, constamment renouvelés, se fera dans lamêmeforme. Avec le temps, les cicatrices peuvent devenir invisibles, mais elles ne disparaîtront jamais entièrement. Une sensation une fois perçue laissera une trace dans les tissus du cerveau vivant, et la forme de celte trace ne sera pas eflacée, malgré les changements matériels que la substance

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nerveuse subît continuellement. Elle sera préservée, et dès que le stimulant de Taction nerveuse Texcitera de nouveau, la sensation sera ravivée, quoique plus faiblement qu'au moment où elle s'était fait sentir tout d'abord. Si la sensation est assez forte, elle sera ressentie de nouveau, accompagnée de conscience d'une manière plus ou moins intense. Ainsi, la préservation de la forme explique la continuité de la mémoire.

L'identité des empreintes de la mémoire ne dépend pas de l'identité des mêmes particules matérielles, mais de l'identité de forme dans les tissus du même genre. La substance nerveuse est la plus instable et ses changements matériels sont les plus rapides de tous. Il est donc presque impossible que, dans le flux constant de la matière, la permanence de la mémoire soit attachée aux particules matérielles ; il n'y a qu'une permanence de forme tout comme une fontaine conserve sa forme quoique Teau se renouvelle incessamment. Le jet de la fontaine reste le même et nous le considérons comme tel, à différents moments, parce que, dans le flux constant de ses matières constituantes, sa forme reste la même ; c'est ainsi que personnellement nous nous regardons comme étant constamment les mêmes.

En conséquence, la solution du problème de la mémoire résout aussi le problème de la personnalité de l'homme. La personnalité de l'homme et la continuité de sa vie spirituelle ne peuvent trouver leur explication que dans la préservation de toutes les formes vivantes de son organisme.

En supposant que tous les mouvements des éléments matériels sont accompagnés par des éléments sensibles, nous comprenons alors com-

114 LE pkoiiléme: de la conscië«ce du moi

ment le sentiment, en tant que combinaison spéciale de ses éléments dans des circonstances spéciales, peut naître dans la substance organisée. De plus, nous comprenons comment, sorties de sentiments simples et vagues, des sensations spécialisées peuvent se changer en une sorte de sentiment distinct, et devenir naturellement représentatives des objets qui les produisent.

Lorsque nous remarquons dans un certain nombre de sensations leurs traits communs et que nous observons leurs différences, nous commençons à penser et nous apprenons à classer les choses qui noua entourent sous des termes abstraits. Ainsi nous comprenons comment l'âme de l'homme, avec ses merveilleuses structures, nait à la vie par des apports successifs et atteint sa perfection dans un organe de coordination qui compare et unifie tous les éléments possibles de la vie de i'àme.

L'ànie de l'homme a été lorméc dans !c cours de l'évolution de la race humaine par des réactions contre les influences externes du monde environnant, et l'homme actuel est le résultat de l'activité complète de ses ancêtres. Ainsi chacun peut dire avec !e Christ : i< Avant qu'Abraham fût, je suis. » Chacun de nous a commencé son existence dès que la vie est apparue sur la terre. Nous sommes la génération qui l'orme maintenant la crête de l'immense vague de rhumanité. Nous sommes nous-mêmes cette vague, c'esl en elle que notre vrai nous-méme, notre existence spirituelle, continuera de progresser.

Notre existence, après la mort, ne sera pas seulement une absorption dans le Grand Tout où sont détruits tous les traits individuels de notre

vie spirituelle. Notre existence, après la mort, sera une permanence de notre spiritualité individuelle, une permanence de nos pensées et de notre idéal. Comme nous croyons à la loi de cause et d'effet, nous sommes assurés de la permanence de la vie spirituelle, même après la mort de l'individu, suivant la loi de la préservation de la forme.

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