d'où VIIST LA MOUT
Il y a un sens moral dans la victoire de la génération sexuelle sur la multiplication par division. La génération sexuelle ou amphigène est moins égotiste que la génération non sexuelle ou monogène. Ce n'est pas la simple reproduction d'une individualité, mais la reproduction d'une union de. deux individualités. La génération sexuelle, la propagation par la naissance, et la complète impuissance du rejeton dans sa première enfance, imposent aux parents de pénibles devoirs, des soins incessants de nourriture et d'éducation ; et cependant, l'accomplissement de ces devoirs est largement récompensé par les progrès de la race. Ces devoirs enseignent, même aux créatures de rang inférieur, à se préoccuper de la conservation de la race dans leurs enfants plus qu'en eux-mêmes. L'accession à des degrés plus élevés de l'évolution a pour condition le développement de facultés morales.
Le sacrifice, au prix duquel les créatures peuvent perfectionner leurs rejetons, est plus grand encore ; c'est le sacrifice de leur immortalité individuelle. Il semble que la faculté génératrice d'une amibe dépend de la fonction de son noyau, peut-être même de son nucléole. Les ingénieuses
expériences de Gruber, Nussbaum et Ehrenberg prouvent que si nous coupons le nucleus de l'un de ces organismes inférieurs, Tanimal continue à vivre, mais il aura perdu le pouvoir de renouveler sa formel Balbiani, qui a répété les expériences de Gruber sur le stentor cœruleus, montre dans le diagramme suivant que Tètre tout entier se renouvelle avec n'importe laquelle de ses parties, pourvu qu'un noyau y soit conservé.
C'est le noyau qui, dans les animaux inférieurs,
Fig. 11. — Division artificielle du stentor caeruleus.
Le noyau du stentor cîrruleus consiste en un chapelet de grains nucléaux. Ce dessin montre la restauration d'une section médiane qui ne contenait qu'un seul grain, d'après M. Balbiani. Tiré de la monographie d'après Binet, La Vie psychique des micro-organismes.
représente les organes internes de reproduction, lesquels, comme nous l'avons vu, sont différenciés en deux parties complémentaires. Chez un enfant, la différenciation du noyau, soit en un germe mâle, soit en un germe femelle, a commencé, mais elle n'est pas parfaite. L'enfant, possédant encore ce germe régénérateur, se développe ; et, sous bien des rapports, son délicat organisme possède plus
(1) Biologisches Cenlralblatl^ 1885, p. 73; Encyclopœdia Britannica, PROTOZOA.
de vitalité que celui d une personne adulte. Mais, dès que l'enfant a atteint son état de maturité, la différenciation du noyau est devenue parfaite, et la croissance de Y enfant cesse . Le noyau dans chaque individu des deux sexes, n'étant plus complet, perd sa puissance génératrice en ce qui concerne l'individu et ne peut la retrouver temporairement que par la fécondation. A proprement parler, ni l'homme ni la femme n'est un être parfait et indépendant. Séparément, ils sont mortels, ils sont condamnés à mourir. Ils vivront pendant un temps comme un micro-organisme dont le noyau est imparfait. Mais, dans leur union, l'homme et la femme sont aussi immortels que la monère.
C'est sur ce fait qu'est basée la sainteté de l'état matrimonial. Le mariage est une union, non pour cette vie seulement, mais pour notre vie après la mort, dans les générations futures. Cela fait du mariage un acte de sainteté religieuse ; il est évident qu'il ne serait pas entré dans les mœurs seulement pour des considérations personnelles, pour l'avantage, le plaisir ou le bonheur de Tune ou de l'autre des parties ou de toutes les deux. L'avenir de l'humanité dépend du caractère sacré du mariage.
La naissance, avons-nous dit, est un genre spécial de multiplication; et, comme tel, c'est un développement en dehors des limites de l'existence individuelle. Avant sa venue au monde, l'enfant faisait partie intégrante de ses parents, et son existence n'est qu'un rejeton et une continuation de leurs vies. Ainsi l'immortalité de la monère n'est pas perdue en atteignant les degrés les plus élevés de la vie organisée; elle devient seulement plus spirituelle. Elle est de moins en moins une
identité de Tindividu, pour devenir une continuation de sa forme et une préservation de l'âme. L'âme d'un animal, cependant, n'est ni une simple figure, ni sa forme actuelle seulement, elle est aussi son principe créateur : c'est à la fois la forme de mouvements particuliers, et la forme à laquelle, dans une évolution ultérieure, ces mouvements conduiront. L'âme d'un homme aux ambitions élevées n'est pas seulement la somme des facultés qu'il possède pour le moment, mais aussi l'idéal auquel il aspire; c'est la direction de ses énergies et le but de ses entreprises. La préservation des âmes humaines, susceptibles de développement, est donc très supérieure au conservatisme de la vie de l'âme chez les monères; c'est la préservation, non de la forme actuelle, mais d'un mouvement ascensionnel de l'essence de l'âme ; et ceci conduit à la réalisation de possibilités toujours plus élevées.
L'immortalité de la vie de l'âme n'a- 1- elle pas une valeur plus grande que l'existence individuelle? Si notre mort comme individus en est le prix, que la Mort ait sa proie et qu'elle nous enseigne le sérieux de la vie, afin que nous puissions régler notre conduite, non d'après un égolisme étroit, non d'après l'idée que la mort est une fin, mais en nous plaçant au point de vue moral ou éthique de l'immortalité !