‹ Le problème de la conscience du moiChapitre 30 sur 42 · l'éthique ue l'immortalité · texte numérisé non relu

l'éthique ue l'immortalité

La mort n'est pas une fin : et nous ne devons pas former nos règles de conduite d'après l'idée que l'extinction de notre vie individuelle est la

MORT ET DIMORTALIÏÉ 127

fin de tout. Ceux qui n'ont ni intérêts, ni espérances, ni craintes, ni préoccupations, ni idéal au delà de la tombe peuvent se mieux divertir que ceux qui vivent avec la pensée constante de 1 immortalité ; cependant, dans le cours prolongé de plusieurs générations, ils finissent par sombrer. La nature ne conserve pas Tindividu qui ne se préoccupe que de lui-même ; mais elle conserve les traits individuels des grands hommes qui domptent Tégotisme et mènent une vie morale de discipline personnelle et d'aspirations idéales.

L'immortalité de Tâme était instinctivement pressentie, même avant que Thomme ait pu avoir une idée claire et distincte de sa possibilité. Les moralistes de l'humanité ont trouvé nécessaire de baser leur éthique sur cette vérité ; aussi n'est-il pas étonnant que les opinions des églises aient triomphé dans la lutte qu'elles ont eue à soutenir contre ceux qui regardent la mort comme une fin absolue. La croyance en l'immortalité de la vie de l'âme est un merveilleux préservatif contre les nombreux dangers et les tentations du monde ; et l'éthique qui en dérive est encourageante, réconfortante et fortifiante.

On enseignait autrefois que l'immortalité de Tâme consistait dans la migration d'un esprit délivré de son corps ; on le supposait parcourant des lieux inconnus ou planant dans les hauteurs vers quelque étoile lointaine. Nous savons maintenant que cette idée est insoutenable au point de vue scientifique ; mais celte conception erronée est, après tout, plus vraie que la pure négation d'une immortalité quelconque. La parcelle de vérité qui est renfermée dans l'erreur l'empêche de disparaître, au grand ctonnement de

'ifl

ceux qui considèrent la croyance en Timmortalilé de Tâme comme une simple superstition.

L'éthique que Sophocle a enseignée dans son temps était une règle de conduite dictée par le respect pour noire état après la mort. Il n'y avait rien de plus élevé, de plus grand, pour un citoyen grec, que Tobéissance aux lois de sa patrie. Cependant, a déclaré le poète, le respect de notre état après la mort est plus sacré encore ; c'est une loi non écrite gravée dans notre cœur et qui règne en souveraine sur toutes les lois écrites des États. Le gouverneur d'une cité peut avoir l'impiété de refuser à son ennemi le rite des funérailles ; il peut, par l'autorité de la loi écrite de rÉtat, infliger la peine capitale au transgresseur, mais une femme comme Antigone désobéira à l 'autorité royale par l'autorité plus haute encore de la loi non écrite gravée dans son cœur. L'n crime comme celui-là est un crime légitime.

Sophocle met dans sa bouche les paroles suivantes, quand elle déclare à Créon les motifs de son action :

« C'est avec raison que j'ai enfreint les ordres. Pour plus longtemps je pense avoir à satisfaire les habitants de ce monde-là, que ceux de celui-ci; car je me reposerai là pour toujours ; mais toi, déshonore, si tu veux, les lois divines. »

Le fond même de la morale (si c'est la vraie morale et non une simple prudence mondaine) est de régler sa vie en vue de l'éternité. Les philosophes ont tenté de considérer la mort comme une fin, et de construire un nouveau genre d'élhique qui n'aurait rien à faire avec aucune des aspirations s'étcndant au delà de la tombe. Ils ont

réussi dans une certaine mesure où ils ont montré que tout égotisme échouera nécessairement dans Taccomplissement de ses desseins, et que ceux qui soupirent après le bonheur ne seront jamais sûrs de l'atteindre. C'est pourquoi, disentils, si vous voulez le bonheur, ne le cherchez pas, ne le poursuivez pas ; car, si vous agissez ainsi, vous le manquerez'. C'est là le résultat négatif des tentatives faites pour fonder l'éthique sur l'aspiration de Thomme au bonheur, et ce résultat est précieux en ce qu'il prouve que notre aspiration au bonheur est précisément cet instinct qui doit être réprimé par les lois de l'éthique.

L'éthique doit être basée sur les faits et appliquée aux faits. Les faits de la vie de l'âme et ses relations avec le monde environnant ne rendent pas vraisemblable qu'il y ait des créatures vivantes existant pour le seul plaisir de la vie. Certes le bonheur est un élément important delà vie. Mais tels sont aussi le travail, la distraction, la recherche du progrès et la satisfaction d'avoir accompli quelque chose d'utile pour l'humanité. Le bonheur n'est pas la fin et le but de la vie. Si cela était, le grand pessimiste Schopenhauer aurait raison de dire que la vie ne vaut pas ses j)ropres tourments. La vie est le dénouement, le développement, l'évolution du cosmos. Si la vie peut être considérée comme ayant un but, ce but, c'est sa propre évolution. Celte évolution n'est

(1)M. Herbert Spencer compare le bonheur au centre d'une cible qui ne doit pas être directement visé. « Si vous le faites, >• dit le maître d*arc, « vous le manquerez inévitablement. » Le bonheur, nous le reconnaissons avec M. Spencer, est généralement désiré ; mais, ajoute-t-il, « le bonheur ne sera pas trouvé, s'il est directement recherché «».

loi» LE PROBLÈME DE LA CONSCIENCE DV MOI

pas une lutte aveugle pour l'existence, maïs une course dans une arène, au nom des aspirations morales.

Ne recherchons pas le repos dans ce monde, à moins que ce ne soit au soir d'une vie pleine de travail et de nobles aspirations. 11 n'y a pas de repos pour ceux qui désirent progresser et nous devons chercher notre satisfaction, non dans les plaisirs de la \ie, mais dans la noble lutte pour notre avancement et notre perfectionnement.

Les faits étant ce qu'ils sont, nous devons nous adapter aux faits. Si nous le faisons, nous les dompterons et nous dirigerons le cours de la nature. 11 ne s'agit pas seulement d'une adap»tation aux faits d'aujourd'hui ou de demain, mais à tout ce que peut discerner notre regard. Elle doit être faite au point de vue de l'immortalité, en respectant Tunité de toute vie sur la terre et en considérant les magnifiques possibilités et le noble idéal de l'humanité.

Page 1