III. — Causes de la dépopulation de la France
î' affaiblissement de la natalité est dû à l'ambition du père pour son enfant. — Lorsqu’on étudie la répartition de la natalité entre les différents
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déparlemcnls français, on s’aperçoit bien vile que la nalalilê est d'autant phis faible que le pays est plus riche.
La Normandie, la vallée de la Garonne, la Bourgogne, pays d’une richesse inépuisable, sont les régions les moins fécondes de la France. Au contraire, la Bretagne, la Lozère, l’Aveyron, pays très pauvres sont parmi les régions où la natalité a le moins diminué. 11 en est de même du Nord et du Pas-de-Calais, pays très industriels où les pauvres sont nombreux.
Cette vérité peut encore se traduire ainsi ; Dans les milieux où l’on pense à sa fortune (c’est-à-dire dans ceux où on en a, car on ne pense à sa fortune que lorsqu’on en a), on a peu d’enfants; dans les milieux où l’on ne pense pas à sa fortune (parce qu’on n’en a pas), on a un nombre d’enfants suffisant.
Cela se vérifie aussi dans les dilTérenls quartiers de Paris. Dans les faubourgs pauvres, la natalité est assez élevée. Dans les quartiers riches, où chacun possède une fortune et entend la conserver, la natalité est d’une faiblesse invraisemblable.
La môme loi se vérifie lorsque, au lieu de considérer de vastes régions, on en étudie de très restreintes. M. Chervin a montré que, dans le riche et stérile Lot-et-Garonne (riche en récoltes, stérile en hommes), les cantons les plus riches sont ceux où les naissances sont les plus rares.
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tandis que les cantons les plus pauvres ont une natalité moins misérable. Ainsi, dans les contrées riches, ce sont les plus riches qui sont les moins fécondes.
D’autre part, M. Arsène Dumont a prouvé que, dans les contrées pauvres, ce sont les plus pauvres qui sont les plus fécondes.
D’où vient cette loi si générale? Faut-il en accuser les mœurs prétendues corrompues des riches? Mais lisez l’étude attachante que M. Arsène Dumont a écrite, par exemple, sur les îles de Ré et d’Oleron. Il y peint des populations très douces dont les seules passions sont la lecture et la danse. La danse, toujours décente, est la préparation au mariage; les naissances illégitimes y sont extrêmement rares. On ne peut imaginer des mœurs plus douces ni plus honorables. Cependant la natalité de ces îles est des plus faibles.
De longs dithyrambes, renouvelés des anciens sur les temps et les mœurs, sont donc ici hors de saison. Dans les îles de Ré et d’Oleron, chacun est plus ou moins propriétaire; chacun a un bien à protéger; chacun est ambitieux pour ses enfants. Et ce sont ces vertus louables qui amènent la dépopulation du pays.
Ce sont donc des préoccupations d’argent qui sont ici seules en cause. On songe que, si l’on a des enfants, il faudra de l’argent pour les élever; mais surtout il faudra partager la for-
tune pour les doter, et la partager à nouveau lorsqu’ils hériteront. Conclusion : on évite d’en avoir.
L’homme, qui se charge d’une nombreuse famille, non seulement se charge d’un poids très lourd, mais charge ses enfants. 11 veut éviter ce double mal, et je me hâte de dire qu’en bon père de famille il craint le second plus que le premier.
Cela est tellement vrai que, dès qu’il y a une raison pour que ces préoccupations disparaissent, aussitôt la natalité se relève. La thèse de M. Lancry en donne un bel exemple ;
Fort-Mardick (Nord), près Dunkerque, est une commune constituée par Louis XIV, d’après les principes suivants qui sont encore en usage aujourd’hui. Toute famille nouvelle qui se constitue, lorsqu’un des conjoints est né dans la commune et que le mari est inscrit maritime, reçoit en usufruit (en usufruit seulement, là est le point) 22 ares et, en outre, une place sur la plage pour la pêche au fdet. La commune a reçu de Louis XIV, en tout, 125 hectares de terre; ce qui n’est pas distribué en usufruit est loué 5 000 francs au profit de la commune. Les ménages concessionnaires « ne peuvent concéder qu’à leurs enfants seulement les parcelles de terre qu’ils occupent. Dans aucun cas, la parcelle ne pourra être scindée. » De là résulle qu’elle échappe aux créanciers. Elle ne peut
être ni augmentée, ni divisée. Elle est inaliénable, indivisible et inextensible.
Voilà donc une population passablement aisée et pourtant étrangère à toute préoccupation d’héritage. On peut dire qu’elle échappe au Code civil.
Il en résulte que les mariages sont nombreux (environ II pour 1000 habitants) et aussi précoces que le permet le service maritime (âge probable du mariage des hommes, 24 ans) ; les naissances illégitimes sont par conséquent très rares (1 sur 60 naissances). Au contraire, la natalité légitime, et c’est là le point important, est extrêmement élevée; elle atteint 43 pour 1000 habitants, c’est-à-dire qu’elle n’est dépassée en Europe que par la Russie. Mais ce qui n’arrive pas en Russie, c’est que, sur ces 45 enfants nés vivants, 53 atteignent l’âge de 20 ans L
Voilà donc un pays dans des conditions démographiques excellentes; il est permis de les rattacher à son organisation si étrange.
M. Arsène Dumont nous a décrit, dans une région de la France tout à fait différente, un phénomène analogue. Au Fouesnant (Finistère) existe un usage tout à fait comparable à celui du Fort-Mardick. Tout homme qui revient du service militaire va proposer à un propriétaire
1. La population de Fort-Mardick était, en 1729, de 2(H habitants; en 1851, de 015 habitants; en 189G, de 1G72 habitants.
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de lande de lui abandonner, pour un temps très long, une parcelle de celte terre inculte. H la défriche, s’y établit, s’y marie et y a beaucoup d’enfants; car il n’a aucune inquiétude à avoir pour ses descendants. La lande est immense, et il sait qu’eux aussi pourront en cultiver une parcelle; le propriétaire y gagnera d’avoir, au bout d’un certain temps, un champ de rapport au lieu d’une terre inculte, et ils auront eu, eux, l’avantage d’y passer leur vie sans trop de souci.
Ainsi, même en France, dès que disparaît la préoccupation de la fortune à conserver (c’està-dire à ne pas partager), la natalité prend un essor considérable.
Le Canada nous offre, à cet égard, un champ d’expérience incomparable. La province de Québec est habitée par une population principalement française semblable à la nôtre, animée du même esprit de travail et d’épargne. Mais la loi admet la liberté de tester et les notaires du pays m’ont déclaré que les pères de famille en usent très généralement. Ils ne laissent rien à leurs fdles (parce qu’ils pensent que c’est à leur gendre de pourvoir aux besoins de sa famille), rien à ceux de leurs fds qui ont reçu une éducation libérale et qui sont devenus médecins, prêtres, avocats, etc. (parce qu’ils pensent que l’éducation qu’ils ont reçue constitue un patrimoine sufllsant); parmi leurs autres fds, ils choisissent celui qui leur paraît
le plus apte à continuer leur industrie ou leur commerce, et c’est à lui qu’ils laissent leurs biens et la suite de leurs affaires. La conséquence de cet état de choses est que la natalité s’élève, dans la population française de la province de Québec, à 48 pour 1000 habitants, natalité qui dépasse le double de la nôtre, et c[ui dépasse tout ce que nous voyons en Europe L Cette forte natalité tient principalement à ce que les Canadiens ne voient pas, comme nous, une relation entre le nombre de leurs enfants et la conservation de leur fortune. La loi les délivre de cette préoccupation.
Elle devrait exister ailleurs qu’en France, puisque notre pays n’est pas le seul où la loi prescrive le partage égal. Plusieurs de ces pays, notamment la Belgique et certaines parties de la Suisse, voient leur natalité diminuer-.
1. On (lit quelquefois en France que celle forle nalalilé lienl à ce que le Canada esl un pays peu peuplé. Celle opinion esl au moins e.xagérée. La concurrence vilale esl au conlraire assez dure au Canada. La majorilé des émigranls canadiens ne se dirige pas vers les conlrées nouvelles, mais Irouve préférable d’aller dans lesElals de la Nouvelle Anglelerre faire concurrence au.x ouvriers américains. Ce n’esl donc pas parce que la vie esl facile (elle ne l’esl pas) que la populalion se mulliplie.
2. Plusieurs aulres pays, quoique ayanl adoplé le code Napoléon dans son ensemble, onl augmenté considérablement la liberté de lester. En Italie, la quotité disponible esl lie la moitié, quel que soit le nombre des enfants. Dans le grand duché de Dade et une partie de la rive gauche du Rhin, l’usage des lldéicommis et surtout le liaucrnhofrecht permettent d’éviter le partage des fortunes.
Si c’est en France que cette préoccupation nuit le plus à la natalité, c’est que la I^rance est, plus qu’aucun autre peut-être, un pays de petits propriétaires ; c’est que, plus qu’aucun autre, il est prévoyant et économe.
Objections. — Faut-il répondre à ceux qui attribuent l’affaiblissement de la natalité française au gouvernement républicain ? L’esprit de parti a seul pu dicter une telle conclusion. Si elle était fondée, le remède au mal serait à la portée de notre main. Mais, hélas! il n’en est pas ainsi, car la natalité, nous l’avons vu, a baissé d’un pas égal depuis le commencement du siècle sous tous les gouvernements sans exception.
On l’a attribué, avec plus de raison peutêtre, à l’affaiblissement des convictions religieuses. Cette cause est niée par de fort bons esprits, parce qu’il est très difficile de donner la preuve statistique de sa réalité : la statistique mal interprétée indiquerait même le contraire, car le faubourg Saint-Germain, quoique sincèrement pieux, présente une natalité bien inférieure à celle de Ménilmontant, quoique le tiers des enterrements y soient civils.
En Belgique, la natalité diminue malgré le progrès des convictions religieuses et quoique ce pays se soit donné, depuis plus de dix ans, un gouvernement exclusivement catholique.
C’est qu'en effet, l’inlluence des convictions
religieuses, si tant est qu’elle soit réelle en pareille matière, — mon avis est qu’elle l’est, — est du moins très secondaire et dominée de beaucoup dans la plupart des familles (mais non pas dans toutes) par des considérations de fortune dont j’ai précédemment parlé. L’ambition mal comprise du père pour son enfant, voilà la véritable cause du fléau.