AVEC ENFANTS SANS ENFANTS
1. Elle l'a élé dans quelques villes; les familles sans enfants au jour du recensement y sont toujours plus fréquentes (pie dans les campagnes; à Paris, leur proporlion
Ainsi, la proportion des ménages absolument stériles n’augmente pas en France; et, en outre, cette proportion paraît être celle que l’on observe en tous pays. Ce n’est donc pas la cause de la dépopulation de la France.
J’insisterai à peine sur les remèdes que l’on a proposés pour combattre celte stérilité soidisant excessive. Il suffit presque de les citer pour en voir l’inanité.
On a dit qu’on diminuerait le nombre des femmes stériles (et surtout des hommes stériles) en combattant l’abus du tabac, l’abus de l’alcool, la syphilis. Est-ce que ces fléaux n’existent pas chez les autres peuples autant et plus que chez nous? Rien de mieux que de les combattre, mais c’est en exagérer singulièrement l’importance que de rattacher leur existence à la dépopulation de la France. Il y a mieux ; le médecin d’un bureau de bienfaisance de Paris m’a déclaré que les familles nombreuses qui s’adressent à son dispensaire ont presque toutes à leur tête un alcoolique! Cette observation pittoresque ne doit certes pas nous rendre partisans de l’ivrognerie, mais elle achève de nous montrer que ce n’est pas la suppression de l’alcoolisme qui relèvera la natalité française. Ce serait plutôt le contraire !
s’élève à 20 pour 100 (ou lieu ilc 10 en France). Elle est de 2i à Rio de Janeiro (1890), de 23 à l’alinas (Rrésil), cl de 20 à Berlin (1883).
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Examen des mesures proposées en vue d' abats ser la morlalité. — Comme la question de la dépopulation de la France a été surtout discutée par des médecins, c’est à des théories médicales que cette question a surtout servi de tremplin.
Les médecins raisonnent volontiers comme s’ils disposaient à leur gré de la vie humaine. Ce n’est pourtant pas le cas. Il est très difficile d’empêcher un homme de mourir ; les plus savants médecins n’y arrivent pas. Tandis qu’il est très facile de faire naître un homme ; cela est à la portée du dernier manœuvre.
Je ne crois donc pas que les mesures proposées soient efficaces ni que, même lorsqu’elles sont efficaces, elles soient pratiques. Voyez quelle peine on a à tirer parti, après un siècle d’expérience, de la vaccine, la seule arme pres(!iue infaillible qu’on ait contre la maladie.
Assurément, un pays a le devoir de se garer, autant que possible, contre la maladie et contre la mort. Il faut, dans ce but, faire tout le nécessaire, exactement comme on fait tout le nécessaire pour guérir un malade atteint de pneumonie ou de toute autre maladie. Mais il ne faut pas non plus se bercer d’illusions, et il faut bien avouer que l’efficacité de ces mesures, prises par acquit de conscience, est des plus douteuses. Les déconvenues de l’hygiène sont
presque aussi nombreuses que celles de la médecine.
La mortalité n’est pas élevée en France. Elle y est bien moindre qu’elle ne l’est dans les pays de même latitude. C’est ce qui ressort du tableau suivant :
Sur 1000 habitants combien de décès en un an (1881-1890)?
Au sud au latitude • • • | ^7
En partie au sud, en partie J „
au nord du 45« latitude . . P' --
Hongrie 32
Autriche 29
Du 45“ au 50“ latitude . . . i Bavière 28
Wurtemberg 26
Bade 24
Saxe 28
Prusse 25
Da 50" au 55" lalilude . . . < p^-Zs iî
Angleterre et Galles. 19
Irlande . 18
Ecosse 19
Au nord du 5o“ latitude . . < Norvège 17
Suède 17
On voit que la mortalité française est moindre que celle des pays de sa latitude et même que celle d’un grand nombre de pays situés plus au nord.
On ne peut donc pas espérer la voir diminuer bien sensiblement.
En matière d’hygiène, les Anglais sont nos maîtres; ils n’ont pas craint de prendre, en sa
l.E PROBLÈME DE LA DÉPOPULATION.
laveur, des mesures souvent rigoureuses; ils oui dépensé beaucoup d’argent intelligemment employé ; le goût de la propreté est très répandu en Angleterre. La petitesse des maisons dont chacune ne loge, le plus souvent, qu’une seule famille, enfin l’aisance de plus en plus générale de la population, sont des éléments de succès. Nous ne pouvons donc pas espérer faire mieux qu’eux. Voyons donc quelle différence existe entre eux et nous au point de vue de la fréquence des maladies dites « évitables ». Dans les villes françaises, ces maladies causent 227 décès annuels pour 100 000 habitants. Dans les villes anglaises, ce chiffre, malgré tout ce qu’on a pu faire, est de 221. La différence est presque insignifiante; supposons que la France entière en bénéficie, elle comptera 2 300 décès annuels de moins. Au point de vue humanitaire, c’est beaucoup; au point de vue de la population, ce n’est rien.
L’hygiène très sévèrement pratiquée pourrait peut-être abaisser la mortalité infantile, mais cela, à une condition presque irréalisable, c’est de mépriser souverainement la liberté individuelle. J’en citerai un exemple. Le comité consultatif d’hygiène publique de France, dont j’ai l’honneur de faire partie, a été consulté par le ministre de l’Intérieur sur la suite à donner à une pétition qui réclamait l’interdiction des biberons à tube. Le comité a été unanime à
LE l'ROBI.ÈME DE 1,A DÉPOl'ULATION.
renouveler l’anallième, cent fois lancé déjà, contre ce biberon meurtrier, mais unanime aussi à déclarer que grâce à la liberté de l’industrie, on ne peut en interdire la fabrication; grâce à la liberté du commerce, on ne peut en interdire la vente ; grâce à la liberté des pères et mères de famille, on ne peut en interdire l’usage. On ne peut que le déconseiller, ce qu’on fait depuis 20 ans sans aucun succès, car les conseils des savants ne peuvent rien contre une réclame bien organisée. Presque toutes les réformes que l’on proposera se heurteront à des obstacles de ce genre.
Sauverait-on, au moyen de mesures très rigoureuses, un nombre notable d’enfants de la mort, que l’on n’améliorerait pas pour cela l’état de la population française : une loi démographique très connue nous enseigne qu’on n’aboutirait qu’à abaisser d’autant la natalité.
Rappelons-nous en effet l’état démographique des départements malthusiens ; les deux parents meurent après avoir procréé deux enfants dont l’un est mort avant de s’être reproduit : sauvez celui-ci de la mort, vous empêcherez l’autre de naître; la population n’y aura rien gagné.
La mortalité des adultes et celle des vieillards contribuent aussi à accélérer la natalité. La mort d’un adulte laisse un emploi vacant, et permet la création d’un nouveau ménage et la
I,E PUOHLÈME DE 1-A DÉPOPULATION.
naissance de nouveaux enfants. Il en est de même d’un vieillard riche: son héritage facilite rétablissement de ses enfants; et il en est de même aussi d’un vieillard pauvre; il constitue pour ses descendants une charge qui peut les empêcher de se marier et d’avoir des enfants; sa mort favorise donc la natalité. Ainsi s’explique la loi du parallélisme des mouvements de population que les statisticiens ont mainte fois observée.
Ainsi un abaissement sérieux de mortalité, s’il pouvait être obtenu (nous avons vu combien cela serait difficile), serait suivi, toutes choses égales d’ailleurs, d’un abaissement de la natalité ; on aurait donc une population plus âgée, plus chétive, mais non pas plus nombreuse.
On peut comparer une société humaine à un bassin d’une capacité donnée, et muni d’un flotteur, de façon à le tenir toujours rempli d’eau. Il y a un robinet d’entrée (c’est la natalité et l’immigration); mais il ne s’ouvre que dans la mesure où est ouvert le robinet de sortie (ce robinet de sortie c’est la mortalité et l’émigration). Impossible d’ouvrir l’un sans ouvrir l’autre.
On })eut com[)arer encore une société humaine à une forêt d’une étendue déterminée. Dès que le bûcheron fait des clairières dans la forêt, les rejets et les stolons bourgeonnent de toutes parts, et la forêt so reconstitue, sans
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qu’on ait à s’occuper de son peuplement. S’il en est autrement, c’est qu’il y a quelque vice, quelque germe malfaisant qui contrarie l'effet bienfaisant de la nature. 11 faut alors que le forestier recherche cette cause de stérilité et la supprime; qu’il éloigne la dent dévastatrice des chèvres et les autres animaux nuisibles cjui détruisent les jeunes pousses de sa forêt. Mais que dire de celui qui, contre un pareil malheur, n’imaginerait autre chose que d’écarter la hache du bûcheron et de conserver ses arbres indéfiniment ! Il n’arriverait qu’à vieillir inutilement sa futaie, et, finalement, serait vaincu dans cette lutte contre la mort ; car, la loi des sociétés vivantes, des forêts comme des nations, c'est le renouvellement perpétuel des êtres.
L’œuvre impossible tentée par ce forestier ignorant n’est autre cfue celle que conseillent des médecins trop confiants dans leur art.
La lutte, d’ailleurs très nécessaire, qu’ils veulent soutenir contre la mort, pourra, sans doute, conserver un certain nombre de malheureux dont la mort prématurée doit nous loucher. Mais elle n’a, au point de vue du chiffre delà population, aucune espèce d’intérêt. Outre qu’elle ne peut abaisser la mortalité que d’une quantité insignifiante, cet abaissement môme de la mortalité ne peut avoir d’autre effet que de diminuer encore le nombre des naissances.
La France a peu de décès, si peu qu’il fau-
drait mie espèce de prodige pour qu’elle en eût moins. Pourquoi attacher le salut de la patrie à la réalisation de ce prodige?
La France a extrêmement peu de naissances, beaucoup moins qu’il n’est naturel à un peuple d’en avoir. N’est-il pas logique de vouloir la faire rentrer dans la règle commune?
Pourquoi, au lieu de monter dans la maison par l’escalier, vouloir y monter le long du mur?