ANALYSE DE L ACTE MNESIQUE. — CONSERVATION
et auditive, et voyons comment peut se former l'association de ces deux images ; et même, comme il s*agit là d'une forme du langage, où les questions de connexions entre les centres corticaux et les rapports avec la mémoire sont l'objet de controverses, prenons un exemple plus simple encore, une cloche et le son qu'elle donne. L'image visuelle de la cloche va se fixer dans le centre visuel ; Timage auditive du son va dans le centre auditif. Chacune impressionne un certain nombre de cellules, mettons un groupe V et un groupe A. Si je ne faisais que voir la cloche sans l'entendre, le groupe V serait impressionné de la même manière ; si je ne faisais qu'entendre la cloche sans la voir, le groupe A serait également impressionné de la même manière. Comment donc peut-il se faire que du fait que j'entends et je vois en même temps la cloche, ces deux groupes s'associent de telle sorte que plus tard, lorsque je me représenterai l'un, l'autre s'évoquera ?
Une association anatomique a-t-elle pu s'établir ? Cela ne paraît pas possible. On peut admettre en effet comme vraisemblable que les excitations d'ordre visuel produites par la cloche ébranlent un nombre limité de fibres nerveuses aboutissant aux cellules du groupe V ; et, de même, que le son delà cloche excite certaines fibres nerveuses auditives seulement aboutissant au groupe de cellules A. Mais s'il est vrai que de nombreuses fibres nerveuses, soit directes, soit émanant de neurones d'association interposés, réunissent le centre visuel et le centre auditif, il est difficile de comprendre comment la vibration du groupe V ira précisément se propager vers le groupe A ou réciproquement. Aucune connexion préétablie n'existe entre ces deux groupes cellulaires, comme il en existe entre la périphérie intéressée par la vue et le son de la cloche et les groupes cellulaires V et A. Si de ces deux
groupes une vibration quelconque se- propage, elle se fera dans toutes sortes de directions ; et aussi bien vers d'autres centres associés à celui dont ils font partie respectivement, que vers celui qui est seul intéressé simultanément. Et en admettant même que les vibrations des groupes V et A ne se propagent qu'entre les centres visuel et auditif, il y a toutes sortes de chances pour qu'elles ne suivent pas justement une voie qui, à travers mille intrications, les {erait s'atteindre réciproquement. Bien plus, si on faisait cette supposition, il faudrait en conclure que celte voie va être désormais différenciée de telle sorte que la mise en activité d'un des groupes V et A retentira forcément sur l'autre, d'où la représentation associée de la vueet du son de la cloche dans le souvenir. Une semblable différenciation ou adaptation, bien établie pour les groupes cellulaires du système nerveux, est au contraire inconnue pour les fibres de transmission dont la spécificité est aujourd'hui rejetée par la majorité des physiologistes.
Mais si nous devons repousser l'association anatomique sous cette forme, comme, en réalité, l'association des images ne peut se faire que par les voies anatomiques reliant les centres où se forment ces images dans le cerveau, il nous faut chercher une autre interprétation. Ici encore nous avons fait abstraction des images concomitantes qui ne se rapportent pas à l'objet principal. Si nous examinons les choses dans leur ensemble, nous constatons qu'en même temps que notre nerf optique est excité par la vue de la cloche, il reçoit des impressions de tous les objets environnants, et qu'en réalité tout le centre visuel est ébranlé, la rétine tout entière étant impressionnée. Il en est de même pour le centre auditif. De sorte qu'enfin de compte ce ne sont pas seulement lesgroupes
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V et A de cellules visuelles et auditives qui sont irapressionnés, mais tout le centre visuel et tout le centre auditif. Dès lors toutes les suppositions faites pour expliquer comment ces deux groupes cellulaires pourraient se transmettre leur vibration, en choisissant, par je ne saisquelle vertu, le chemin plus ou moins compliqué qui les réunissait, tombent tout naturellement. Les deux centres visuel et auditif étant mis en état d'activité ensemble et étant associés ensemble, c'est la représentation, non seulement de la cloche vue et entendue qui se constitue, mais encore de tout ce qui a été vu et entendu eu même temps. Seulement, dans cet ensemble c'est Tétai d'activité des groupes V et A qui l'emporte, qui est le plus conscient, et paraît ainsi former seul le souvenir.
Mais cette association des deux centres visuel et auditif — auxquels il convient môme d'ajouter tous les autres centres qui ont pu être intéressés simultanément par les impressions externes et internes, comme je l'ai dit plus haut — ne fait que reculer la difficulté, et ne nous permet pas encore de comprendre où se conserve l'image de l'objet, ou pour mieux dire la modification cellulaire à laquelle elle correspond. Nous savons cependant quelque chose de plus : c'est que les soi-disant associations entre les groupes cellulaires impressionnés dans chaque centre cérébral ne peuvent pas s'établir entre eux directement, ou môme par l'intermédiaire des neurones des centres d'association, et que c'est seulement dans leur ensemble que les centres, auxquels appartiennent ces groupes cellulaires, s'associent. Nous avons vu d'autre part que l'on ne pouvait admettre qu'une impression laissât une modification permanente dans une cellule, et qu'il était môme impossible de supposer qu'une cellule pût se différencier et s'adapter à un genre spécial d'excitation. En montrant que ce n'est plus seulement une cellule ou un groupe de cellules
qui doivent conserver limage, mais tout le centre spécial dont font partie cette cellule ou ce groupe, nous ne sommes pas plus avancés, et nous pouvons encore moins admettre que ce soit le centre tout entier qui garde Tempreinte de l'excitation.
Mais une notion nouvelle ressort du rapprochement de ces différents faits. On considère toujours l'état statique du cerveau et non sou état dynamique. Or c'est celui-là seul qui devrait être examiné. En effet toute excitation portée sur une partie du cerveau y provoque un état dynamique spécial, constant pour une même excitation, qui se reproduit chaque fois que cette excitation l'atteint, et qui ne peut correspondre à aucune autre. Toute cause provoquant dans cette partie du cerveau le même état dynamique produira donc le même effet que l'excitation qui Ta provoqué déjà et à laquelle il correspond d'une manière absolue.
Pour la mémoire c'est ce qui se passe. Sous l'influence d'une certaine excitation X, un état dynamique spécial E se produit. De même que l'excitation X ne ressemble à aucune autre, de même l'état E n'est égal à aucun autre. En effet, l'excitation X est composée d'un certain nombre d'excitations élémentaires en plus ou moins grand nombre, d'intensités variables, de durées variables aussi, qui permettent de la distinguer de toute autre, de même que les visages humains, composés des mômes éléments, sont tous différents les uns des autres. Ces excitations élémentaires agissent sur un nombre plus ou moins grand de cellules cérébrales, y déterminent un état d'activité plus ou moins fort, et de plus ou moins de durée. On comprend qu'en vertu des connexions anatomiques préétablies et fixes entre le point d'origine périphérique de l'excitation et son point d'arrivée central, à chaque excitation X correspond un état dynamique E, qui est
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dans un rapport absolu et constant avec elle, de telle sorte que toute excitation X', si approchante qu'on la suppose de X, ne peut déterminer le même état E, mais un autre E'. La complexité extrême et le nombre considérable des cellules cérébrales et de leurs prolongements permettent de comprendre que les combinaisons sont aussi nombreuses que peuvent l'être les impressions. L'état E ne pouvant être déterminé que par la combinaison des excitations élémentaires entrant dans l'excitation X, chaque fois que cet état sera provoqué la représentation de X apparaîtra.
Une comparaison fera bien comprendre comment les choses se passent. Si je place un objet devant une plaque photographique, il va se produire sur cette plaque, sous l'influence des excitations lumineuses d'intensités et de qualités diverses, des réductions du bromure d'argent, dont Ïë9 molécules vont subir un arrangement spécial qui me donnera l'image de l'objet. Tout autre objet aussi semblable que possible 0', mais non identique au premier, déterminera un arrangement moléculaire différent et spécial. Si je pouvais, par un procédé autre que Timpression lumineuse, produire sur la plaque photographique l'arrangement moléculaire déterminé par l'objet 0, il me serait impossible de ne pas l'attribuer à lui. C'est ce qui se produit dans le cerveau, avec celte différence que l'arrangement moléculaire n'est pas définitif, qu'il se transforme sans cesse, et que ses transformations correspondent à des excitations différentes. Ce perpétuel changement, ce renouvellement incessant, cette adaptation continuelle, ne sont-ils pas d'ailleurs la caractéristique de la matière organisée, vivante, et comment a-t-on pu imaginer des modifications permanentes dans une matière dont le changement est la condition même d'existence? A chaque excitation, à chaque impression, correspond donc dans le cerveau
un arrangement moléculaire particulier. Or si l'on veut bien remarquer qu'avec un simple jeu de 32 cartes il peut y avoir 35^.883.858.560 parties essentiellement diiïérentes, on ne sera pas surpris que les combinaisons qui peuvent se faire entre les cellules des centres nerveux satisfassent largement et d'une manière en quelque sorte indéfinie à toutes les variétés, à toutes les nuances des impressions qui les frappent. Voilà ce qu'il y a de fondamental et qui exclut toute conservation des impressions dans les centres de perception.
L'anatomie pathologique pourrait nous être ici d'un grand secours, en nous montrant ce qui se passe quand des centres sensoriels sont complètement détruits. Malheureusement les conditions d'une bonne observation au point de vue qui nous occupe sont très difficiles à rencontrer. 11 faut, en eiïet, une double lésion intéressant complètement un centre spécial, et les centres sur lesquels on peut faire ces observations ne sont guère que ceux de la vue et de l'ouïe. De ces deux c'est celui de la vue qui a certainement fourni le plus matière à renseignement. Or dans aucun cas de destruction bilatérale du centre optique il n'y a eu cécité absolue ; même dans le célèbre cas de Forster * il y avait conservation d'un certain degré de vision centrale.
Jamais d'ailleurs la destruction n'est absolument complète. On ne peut donc pas tirer de ces faits de conclusion positive. Il est cependant vraisemblable que la destruction des centres de perception entraine la perte des représentations qui sont du ressort du centre détruit. Seulement cela ne prouve pas que ces centres conservent des modifications permanentes correspondant aux impressions qu'ils ont reçues, mais sim-
(1) Ueber Rindenblindheit (Arch. f. Ophthalm, t. XXXVI), 1890.
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plement que leur intégrité est nécessaire à la représentation des impressions passées comme elle Test à la perception d'impressions actuelles. L'état moléculaire qui correspond à une excitation donnée n'a en effet aucun rapport de forme avec cette excitation ; de même l'aperception consciente ou le souvenir conscient de cet état moléculaire peut n'avoir aucun rapport de forme avec lui. Il n'en est pas moins vrai que l'excitation, pour devenir consciente, devra d'abord être transformée au niveau du centre dit de réception; et, de même, le souvenir devra déterminer dans ce centre un changement moléculaire correspondant à l'excitation pour pouvoir s'objectiver.
De sorte que le centre de réception devient un intermédiaire entre l'état subjectif et l'état objectif, et que lorsqu'il vient à être détruit la transformation réciproque de l'un à l'autre ne peut plus avoir lieu. Le souvenir peut donc avoir son siège ailleurs que dans les centres de réception et cependant ne pas pouvoir se manifester, lorsque ce centre est détruit, sous une forme objective. On en a un exemple frappant dans les paraphasies, si finement analysées par Pitres, et en particulier dans l'aphasie amnésique, où l'on voit « des gens incapables de parler d'une façon intelligible, de lire à haute voix, de répéter correctement deux mots de suite, réciter sans fautC; avec une articulation irréprochable, des prières ou de longues séries de chiffres, ou chanter, etc. ». « 11 faut bien admettre, dit Pitres, qu'il y a des associations mémotechniques, qui se font par d'autres voies que celles par où passent les incitations idéo-motrices directes, et les excitations sensorio-motrices ordinaires. » Mais ces voies nouvelles on ne les connaît pas. Cependant tous les auteurs qui ont étudié le langage, qui se prête mieux que toute autre manifestation psychique à une dissection de ses éléments, ont admis, en
dehors des différents centres sensoriels et moteurs, où se couserveraient d'après eux les images visuelles, acoustiques, et motrices du langage, un centre d'idéation, de synthèse. Et Pitres, distinguant dans une nouvelle division les aphasies nucléaires (l*' motrices, 2*" sensorielles) et les aphasies d'association (1° psycho- nucléaires, 2° inter-nucléaires), montre comment l'interruption entre ce centre psychique, ce centre d'idéation et les centres sensoriels donne lieu à ce qu'on appelle l'aphasie amnésique, et l'interruption de ce même centre, avec les centres moteurs, produit la paraphasie.
Où sont ces neurones de la psychicité, c'est ce que nous chercherons à établir plus loin. Pour le moment ce qu'il nous importe de retenir, c'est que les centres de perception ne sont en réalité que des centres de réception des excitations périphériques, nécessaires à la transformation qui les rend capables d'être perçues et évoquées ensuite ; mais que ce n'est pas eux qui sont le siège des perceptions ni des souvenirs.
MunkS Wilbrand, et Nothnagel plus tard, ont admis qu'il devait y avoir dans le cerveau des éléments différents pour la perception et la représentation, et qu'on ne pouvait pas attribuer ce double rôle aux mêmes cellules corticales. Munk considère que l'incitation va des éléments de perception aux éléments de représentation, et tandis que les premiers reviennent au repos, elle laisse dans les seconds des modifications matérielles qui ne s'effacent que lentement. Ces éléments de représentation sont en quelque sorte chargés potentiellement, suivant son expression, des souvenirs -images. S'ils sont détruits ou incapables de fonctionner, on perd la connaissauce des choses acquises antérieurement, les impressions sont nouvelles et inconnues ; c'est ainsi qu'il y a cécité ou
(1) Sehsphaere und Raumvorstellung. Inter. Beitrasge zur wissensch. Medicm. Festchrift f. Virchow, 1891.
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aurdité psychiques. Ce que Munk appelle les éléments de perception nous l'appelons éléments de réception ; les centres de représentation et de souvenir sont une seule chose. Cependant, tandis que Munk considère que ces éléments sont répartis sur deux couches de l'écorce et tellement rapprochés qu'on ne peut léser les uns sans atteindre les autres, je suis porté à admettre avec Nothnagel qu'ils sont répartis dans des territoires anatomiques distincts.
Nous avons vu déjà, d'ailleurs, que les associations entre les divers centres récepteurs des divers ordres d'excitations provenant d'un même objet ne pouvaient pas suffire à expliquer la formation de l'image complète de cet objet, et qu'il devait y avoir une région du cerveau où cette synthèse se faisait vraisemblablement.
Nous avons vu également qu'elles ne pouvaient pas expliquer la distinction entre divers souvenirs d'un même objet. Cette distinction implique la reconnaissance, c'est-à-dire la différenciation immédiate entre la perception et le souvenir. Or si c'était seulement au niveau des centres de perception que se conserveraient les souvenirs, cette différenciation ne pourrait se faire, puisque ce sont les mômes éléments cellulaires qui doivent être rais en activité dans le cas d'excitation périphérique (perception) et d'excitation centrale (objectivation du souvenir) . La seule différence porterait sur la moindre intensité du souvenir. Or, comme le remarque Bergson S un souvenir fort ne pourrait se distinguer d'une perception faible. Cela n'est d'ailleurs pas absolument juste, car on sait q^'un souvenir extrêmement intense produit une véritable hallucination, donnant au sujet l'impression qu'il est en présence de l'objet lui-même. Ce qu'il faudrait dire, c'est qu'une percep-
(1) op. cit.
tion faible pourrait donner Timpressioa d'un souvenir intense.
On voit tout de suite que ce n'est pas une question dintensité qui est seule en jeu, mais que ce qui importe aussi et surtout c'est le sens de l'excitation, c'est la voie qu'elle suit, pour arriver au centre d'aperception. Quand un souvenir nous apparaît, la voie d'excitation du centre dit de perception est centrifuge; elle est centripète dans le cas de perception.
Quand il y a hallucioation l'excitation ne vient pas du centre d'aperception ; elle naît sur place dans le centre de réception ; l'excitation atteint donc le centre d'aperception absolument comme si c'était une excitation périphérique qui ait mis en vibration le centre de perception.
Nous arrivons donc à cette conclusion que les impressions ne laissent aucune empreinte, aucune trace de leur passage dans les centres sensoriels, dits de perception, et que ces centres ne sont que des centres de réception destinés à faire subir à l'excitation périphérique une transformation qui la rende apte à être aperçue par la conscience, ou même simplement aperçue, car ainsi que nous le verrons, la conscience n'est pas nécessaire pour qu'il y ait souvenir. C'est donc ailleurs que dans ces centres que se produit la conservation des impressions, et le point de départ de leur reproduction par conséquent. Nous nous en tiendrons là pour le moment nous réservant d'examiner plus tard en quelle région du cerveau, centres dits d'association (de Flechsig) ou lobe frontal, se produit cette conservation, à l'aide d'expériences et de méthodes nouvelles.
Mais il me parait nécessaire de résoudre dès maintenant un point que j'ai à dessein laissé de côté plus haut, c'est la question de l'influence des excitations sur les cellules des centres récepteurs. Il est évident qu'une excitation produit
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dans les cellules qu'elle a atteintes une modification de l'état moléculaire, une vibration plus ou moins prolongée, qui est le mode de réaction de toute cellule vivante à une excitation quelconque. Mais une fois qu'une cellule a cessé de vibrer ainsi elle doit revenir à son état antérieur. Il n'y a aucune raison pour croire que la cellule cérébrale se comporte d'autre manière et conserve d'une façon permanente, jusqu'à sa mort, la modification ainsi produite. Nous avons vu d'ailleurs que cette hypothèse antiphysiologique, quoique admise par un physiologiste doublé d'un psychologue distingué comme Ch. Richet, ne se soutenait pas davantage au point de vue psychologique. Il y a cependant quelque chose qui est modifié d'une façon indélébile, non seulement dans la cellule cérébrale, mais dans toute cellule vivante, sous l'influence d'une excitation, c'est sa facilité à subir de nouveau la déformation qu'elle a déjà subie. C'est un point bien mis en lumière par Van Biervliet^ Mais il semble admettre que cette différenciation de la cellule est une véritable adaptation à une excitation donnée et consiste dans une véritable modification structurale. « On peut dire, écrit-il, que tout corps solide qui, sous l'empire d'une force agissant momentanément sur lui, a été déformé, ne reprendra plus jamais sa forme primitive. En vertu de leur élasticité imparfaite, les molécules qui ont été écartées les unes des autres, et celles qui ont été rapprochées sous l'action de la force momentanée, demeureront toujours écartées et rapprochées, plus qu'elles ne Vêtaient auparavant. Ces tassements dans certaines directions, ces écartements dans d'autres, iront en s'accentuant à mesure que la déformation momentanée se répétera. Il faudra à chaque fois un efïort moindre pour produire la déformation voulue.
(1) op. cit.^ p. 18.
SoLLiER. — Prob. de la nui m, 6
La trace du passage de tout mouvement déformant dans un corps solide, constitue une trace- disposition. » Gela semble parfaitement exact pour des corps inorganiques, pour un fil d'acier ou un morceau de caoutchouc. Mais ici nous avons affaire à de la matière organisée, qui se comporte de façon toute différente, et qui est susceptible d'accroissement, de diminution, d'expansion et de rétraction, sous des influences nutritives et circulatoires. Et Ton ne saurait la comparer exactement à la matière inorganique. De ce qu'une cellule vivante devient, sous l'influence d'excitations répétées, de plus en plus apte à réagir, cela ne prouve pas du tout qu'elle ne revienne pas après chaque excitation à son état primitif.
Ne voyons-nous pas la cellule musculaire, par exemple, acquérir par le fait d'un fonctionnement répété une plus grande rapidité de réaction? Ne la voyons-nous pas, sous l'influence du repos prolongé, perdre cette énergie et cette rapidité. Que se passe-t-il donc ? Sous l'action des excitations répétées la circulation est activée, les échanges sont augmentés, la nutrition est meilleure, la cellule augmente de volume et de puissance. Eh bien, non seulement la cellule cérébrale présente les mêmes conditions, mais elle est même constituée de telle sorte qu'elle les présente au maximum.
Tandis que la cellule musculaire est limitée dans son mouvement d'expansion et de rétraction, la cellule cérébrale offre au contraire des prolongements extrêmement nombreux dont des faits de plus en plus probants tendent à faire admettre la rétractilité, Tamœbisme, comme on a dit. Nous savons que ces prolongements ont des terminaisons libres par lesquelles ils se mettent au contact des prolongements des cellules voisines, et que les cellules, n'étant plus reliées entre elles par des anastomoses, comme on le croyait autrefois, ont en somme
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une autonomie et une indépendance qu'aucune autre cellule du corps humain ne prescrite.
Admettons une cellule nerveuse n'ayant jamais fonctionné, indifiérente. Qu'une excitation vienne frapper l'extrémité de son cylindre-axe à la périphérie, cette cellule va entrer en vibration. Il va se produire sous cette influence un état moléculaire nouveau. Elle se trouvera dès lors difiérenciée des autres cellules, puisque seule une excitation portant sur l'extrémité de son cylindre-axe pourra l'atteindre directement. Il y a dès lors correspondance complète entre sa vibration et les excitations de son cylindre-axe. Sous l'influence de cette excitation il se fait donc une sorte de dislocation moléculaire; la cellule devient turgescente, ses prolongements s'allongent. Lorsque l'excitation cesse, les molécules reprennent leur place, se resserrent, les prolongements se rétractent.
Mais une seconde excitation survient ; cette fois la cohésion moléculaire est moins grande que la première fois. La dislocation, la disjonction se fait donc plus facilement. Enfin sous l'influence d'excitations répétées la cellule a une nutrition plus active, elle augmente de volume, ses prolongements grandissent et se mettent par conséquent plus étroitement au contact des prolongements des cellules voisines. Bien loin de diminuer comme dans les corps solides, l'élasticité de la cellule augmente, ses mouvements d'expansion et de rétraction sont plus étendus, c'est là un fait biologique général, et que la conformation même des cellules nerveuses rend encore plus vraisemblable pour elles. Nous voyons ainsi la cellule non seulement se développer sous l'influence des excitations répétées, mais conserver sa forme générale, et les mêmes rapports entre ses molécules que lorsqu'elle était indifiérente. Une seule chose est changée : elle entre plus facilement en vibration et sa vibration a plus d'amplitude, ce qui tient à la
disjonction de plus en plus complète de ses molécules, et à sa meilleure nutrition, par suite des échanges plus considé râbles exigés par son fonctionnement fréquent. Il est facile de comprendre dès lors que la moindre excitation va provoquer la réaction de la cellule, que grâce à Ténergié et à l'amplitude de cette réaction ses prolongements vont se mettre rapidement et complètement au contact des prolongements des cellules voisines ou des fibres des voies longues d'association, et qu'ainsi elle va susciter des associations fortes et rapides par la propagation de sa vibration aux cellules voisines, avec lesquelles elle a des rapports de contiguïté plus étroits, soit directement soit indirectement par l'intermédiaire des neurones d'association. Cela nous explique comment l'exercice agit sur la mémoire, comment l'évocation des souvenirs se fait d'autant plus rapidement qu'elle s'est plus souvent répétée, comment inversement l'inaction dans laquelle on laisse le cerveau fait diminuer ou même disparaître le pouvoir de rétention ou d'évocation des souvenirs. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur cette question dans le chapitre suivant.
Ce que je voulais établir ici c'est qu'il se produit bien une différenciation de la cellule nerveuse sous l'influence d'une excitation, que cette différenciation tient à ce que cette cellule correspond par l'extrémité de son cylindre axe à un point déterminé de la périphérie et que par conséquent elle ne peut entrer en état d'activité que sous l'influence des excitations portées sur ce point, que toute vibration produite en elle par une autre voie évoquera obligatoirement l'idée d'une excitation localisée en ce point, que la modification moléculaire ainsi produite n'a pas besoin pour cela d'être permanente, que la cellule revient après vibration à son état antérieur, avec cette différence que ses molécules une fois disjointes ont
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une facilité d'autant plus grande à se disjoindre qu'on les ébranle plus souvent ; qu'enfin la constitution même de la cellule nerveuse et ses variations de capacité et d'énergie en plus ou en moins sous l'influence de son fonctionnement ou de son inaction, c'est-à-dire des conditions de la nutrition, expliquent les principales qualités de la mémoire, qui nous apparaît comme essentiellement liée à des processus physiologiques.
Nous avons vu aussi que pour que le souvenir d'une impression puisse se former il fallait que cette impression ne fût ni trop faible, ni trop forte. Nous comprenons en effet maintenant qu'une excitation trop faible ne pourrait pas produire la vibration nécessaire à la disjonction moléculaire dans la cellule, d'où absence d'état actif. La cellule resterait à l'état statique.
Par contre une excitation trop intense aboutirait à la désagrégation complète de la cellule. Il se produirait en elle une tension trop grande et ses éléments ne pourraient plus reprendre leur situation normale, revenir à leur état statique primordial.
Il y a une élasticité organique comme il y a une élasticité inorganique. Une fois que certaines limites sont dépassées il se produit une rupture irrémédiable. Cela vient encore à l'appui du retour à l'état primitif de la cellule cérébrale après que l'excitation a cessé. Si en effet l'état moléculaire qu'elle présente sous l'influence de l'excitation persistait, et si cet état, provoqué dynamiquement, devenait son état statique ordinaire, les nouvelles excitations, en s'a joutant les unes aux autres, en produisant chaque fois un état dynamique plus grand que l'état statique précédent, et cet état dynamique nouveau devenant statique sans régression de la cellule, celle-ci atteindrait vite son élasticité limite et serait bientôt hors
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d^état de réagir. On ne peut donc pas admettre avec Van Biervliet que la mise en jeu de Télasticité cellulaire laisse chaque lois après elle un état difléreat du précédent. La cellule, pour pouvoir résister et vivre, doit reprendre son état statique primitif, après chaque état dynamique momentané. Sinon c'est répuisement rapide et définitif.