‹ Le problème de la mémoire: essai de psycho-mécaniqueChapitre 9 sur 20 · ANALYSE DE L ACTE MNESIQUE. — CONSERVATION · texte numérisé non relu

ANALYSE DE L ACTE MNESIQUE. — CONSERVATION

qu'une modification se produise dans une partie de la cellule et non dans les autres, dans sa partie centrale — quelles sont ses limites ? — et non dans ses prolongements. Enfin il faudrait admettre que chaque prolongement de la cellule A est en rapport avec une cellule différente, ce qui est absolument faux.

En allant au fond des choses, en examinant toutes les hypothèses possibles, capables de justifier des assertions admises presque sans conteste, on s'aperçoit qu elles sont insoutenables, ne reposent sur rien de démontré, et sont même souvent en contradiction formelle avec les faits les plus simples et les mieux établis. Cet examen un peu aride n'est donc pas inutile.

Mais poursuivons. M. Ribot a mis en relief un point des plus importants pour la conception de la mémoire, quand il a dit que la mémoire organique ne suppose pas seulement une modification des éléments nerveux, mais la formation entre eux d'associations déterminées poiir chaque événement particulier, rétablissement de certaines associations dynamiques qui, par la répétition, deviennent aussi stables que les connexions anatomiques primitives. Cette question mérite de nous arrêter longuement.

Le fait qu'il existe des associations d'ordre anatomique entre les divers centres de l'écorce cérébrale, et des associations psychologiques entre les diverses images constituant la représentation d'un objet, n'est pas douteux. Il s'agit seulement de savoir quel rapport existe entre les deux, et ensuite quelles déductions il convient de tirer de ce rapport en ce qui concerne la mémoire.

L'existence des associations entre les diverses images d'un même événement permet de comprendre comment nous dis-

tinguons les divers souvenirs que nous pouvons avoir d'un même objet. Voici une orange que je vois pour la première fois ; elle me donne au moins deux ordres de sensations simultanées : visuelles (forme et couleur) et olfactives. Ces deux ordres de sensations se produisent dans des centres très distincts et môme assez éloignés l'un de l'autre dans l'écorce cérébrale. La seconde, la troisième fois que l'on me présente cette orange je me souviens l'avoir vue une ou deux fois antérieurement. Or, puisque c'est la même orange, ce sont les mêmes éléments cellulaires des centres visuels et olfactifs qui sont impressionnés, comme nous l'avons dit plus haut. Comment, dès lors, puis-je distinguer la perception actuelle des représentations antérieures qui s'évoquent en moi ?

Il faut faire intervenir ici une considération importante Lorsque je prends connaissance d'un objet, je le fais chaque fois dans des conditions différentes, conditions de milieu, conditions personnelles. En admettant même que les circonstances soient identiquement les mêmes, ma personnalité ne l'est pas. Non seulement elle est différente physiquement, car jamais nous ne nous trouvons dans des conditions physiques absolument identiques, mais encore psychologiquement, car elle a été modifiée par toutes les impressions, toutes les acquisitions faites entre les deux moments où le même objet m'est présenté. Or, en même temps que j'ai la perception de cet objet, j'ai une quantité d'autres perceptions simultanées, plus ou moins conscientes, venant tant du monde extérieur, du milieu où se trouve l'objet principal, que de mon milieu intérieur. Le souvenir qui se forme en moi de cet objet n'est donc pas en réalité constitué par les seules impressions qui en émanent, mais par toutes les impressions concomitantes. Les images de l'objet tiendront sans doute dans ce tableau la place principale, mais non la seule. Je pourrai plus tard

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ne me représenter nettement qu'elles, de même que je n'ai guère perçu consciemment qu'elles ; mais en réalité c'est toute ma personnalité qui surgira. Nous verrons plus loin qu'il en est bien vraiment ainsi et que le souvenir que nous avons d'un événement est celui de toutes les circonstances tant externes qu'internes dans lesquelles il s'est produit.

Nous pouvons dès lors facilement comprendre, en admettant même que les perceptions se fassent toujours pour les mêmes excitations dans les mêmes cellules, que nous puissions différencier deux souvenirs d'une même chose. Dans le premier cas, en effet, le souvenir sera constitué par les représentations ABC afférentes à l'objet, plus les représentations D E F G fournies par les circonstances concomitantes, et enfin les représentations x fournies par l'état cénesthésique actuel. Dans le second cas ABC resteront les mêmes, mais D E F G seront remplacées par H I J K, et en admettant même qu'elles soient encore les mêmes, x sera remplacé par x'. De sorte que, quoi qu'il arrive, il y aura toujours une différence entre les deux représentations, et l'on voit qu'en somme c'est l'état cénesthésique, c'est pour mieux dire l'état de la personnalité qui permet de différencier des souvenirs dont tous les éléments paraissent identiques. Les faits et expériences que je rapporte plus loin montrent que si l'on replace un sujet dans des conditions cénesthésiques identiques à celles qui ont existé à un moment donné, tous les souvenirs de cette époque reparaissent aussitôt. La mémoire nous apparaît donc comme la reviviscence d'états de personnalité anciens. Nous verrons ultérieurement comment nous négligeons dans la reproduction de nos impressions passées certaines parties de ces impressions.

Il y a donc deux sortes d'associations à considérer : les unes

entre les différentes impressions émanées d'un même objet, les autres entre ces mêmes impressions et toutes les impressions simultanées auxquelles nous ne prétons que peu ou pas d'attention, qui s'accompagnent de peu ou pas de conscience. Cette division n'est d'ailleurs que pour faciliter la compréhension des choses, car en réalité toutes les impressions simultanées s'associent de la même façon. Mais comment se font ces associations ?

La question semble très facile à résoudre. Nous savons en effet que dans le cerveau existent de grands faisceaux d'association qui réunissent les points symétriques des deux hémisphères d'une part, et les différents centres de chaque hémisphère d'autre part, et qu'en outre, entre les centres de projection existent des centres dits d'association, composés de neurones de caractères un peu différents de ceux des centres de projection, et que certains auteurs, Flechsig entre autres qui les a découverts, considèrent comme affectés spécialement aux fonctions psychiques, et à la mémoire en particulier. Dès lors rien ne parait plus simple que d'admettre que des impressions d'ordres divers émanées d'un même objet, et allant se fixer dans des centres différents, s'associent entre elles, grâce aux nombreuses voies d'association du cerveau.

Malheureusement les choses ne sont pas si simples, et nous avons vu que M. Pitres, pour expliquer certaines variétés de paraphasies, était obligé d'invoquer des voies mnémotechniques d'association, dont il reconnaissait à la fois la nécessité et la non-possibilité de les démontrer. Les nombreuses voies d'association connues sont donc insuffisantes pour nous expliquer tous les phénomènes psychologiques de l'association. Pour nous rendre compte des difficultés, prenons un exemple concret, mais aussi simple que possible : une note de musique représentée par deux images seulement, visuelle

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