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CHAPITRE III

ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE (Suite)

(évocation -reproduction)

Nous avons laissé înteatiounellemeat en suspens dans le précédent chapitre la question du siège des souvenirs, et nous nous sommes borné à chercher à démontrer que ce ne pouvait pas être les centres de perception sensitivo-moteurs ou sensoriels. Cela ne nous aiderait en rien d'avoir établi ce siège dans une autre région du cerveau, au point de vue de l'étude du mécanisme de l'évocation et de la reproduction, qui se serait trouvé ainsi en quelque sorte préjugé, tandis qu'au contraire cette^étude va pouvoir nous apporter des renseignements à cet égard. Comme le dit Ebbinghaus, nous ne savons guère qu'une chose de la mémoire, c'est qu'elle reproduit soit librement et spontanément, soit sous certaines influences, des états psychiques antérieurs. Comment se fait cette reproduction ?

Il est nécessaire de distinguer deux choses : l'acte par lequel l'état antérieur est reproduit, et les conditions qui provoquent cet acte, c'est-à-dire la reproduction proprement dite eiVécocation,

Évocation. — Le phénomène de l'évocation comporte l'étude de toutes les influences et de toutes les conditions

préparatoires de la reproduction. Ici encore on se heurte aux mêmes difficultés que pour la fixation et la conservation. On connaît assez bien ces conditions et ces influences, on ne sait pas en quoi elles consistent, à quelles transformations physiologiques elles correspondent, sur quoi elles agissent et quels états physiologiques elles provoquent. Ce sont tous ces points qu'il nous faut analyser.

Mais auparavant je crois indispensable de rappeler quelques indications de l'anatomie du cerveau. On sait que Técorce cérébrale est divisée en une série de centres adaptés à différentes fonctions tant motrices que sensorielles. On est loin de connaître le siège précis de tous ces centres, mais quelques-uns sont assez nettement déterminés.

Tels sont ceux des mouvements de la face, et des membres, dans les circonvolutions frontale et pariétale ascendante, le centre de la vision dans le lobe occipital et le pli courbe, celui de l'audition dans le lobe temporal. Pour le langage on est arrivé à une précision un peu plus grande que pour les centres sensoriels proprement dits. C'est ainsi que Taphasie motrice est due à une lésion localisée au pied de la troisième circonvolution frontale (centre de Broca, centre du langage articulé), que la lésion du lobule pariétal supérieur entraîne la cécité verbale, de même que la lésion de la première temporale provoque la surdité verbale, lorsque ces lésions siègent dans l'hémisphère gauche. Il existerait aussi pour le langage écrit, un centre spécial, centre de l'agraphie, au niveau du pied de la deuxième frontale, mais cette localisation n'est rien moins que prouvée.

En outre de ces centres fonctionnels distincts, dont les limites sont d'ailleurs peu précises, les recherches de Flechsig ont montré que la constitution de l'écorce cérébrale n'était pas partout la même. Dans certains points elle est constituée

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surtout par des cellules auxquelles aboutissent ou d'où émanent des fibres qui la relient à la périphérie, fibres de projection, d'où le nom de centres de projection donné à ces régions, et dans d'autres points se trouvent des neurones de caractères un peu différents des précédents et de fibres reliant entre eux les centres de projection, fibres d'association, d'où le nom de centres d'association, qui a été donné à ces régions. Les centres moteurs occupent les circonvolutions ascendantes frontales et pariétales; les centres sensoriels et les centres d'association occupent toute la partie postérieure du cerveau, lobes temporal, pariétal et occipital. Reste donc le lobe frontal qui présente une sorte de zone latente dans sa plus grande étendue en avant de la frontale ascendante, et où les lésions ne semblent déterminer ni troubles moteurs, ni troubles sensitifs ou sensoriels. Mais ce lobe frontal est relié à tout le reste de Técorce cérébrale par de longs faisceaux d'association qui s'épanouissent dans toute l'écorce cérébrale et principalement dans toute la région postérieure.

De sorte qu'on peut distinguer trois modes d'association dans le cerveau : des centres proprement dits d'association, intercalés entre les centres de projection, des fibres courtes réunissant des centres voisins ou différents points d'un même lobe, des fibres longues réunissant les centres symétriques des deux hémisphères et les différentes régions de chaque hémisphère au lobe frontal.

Nous avons donc trois sortes de centres étages : centres de projection, centres d'association, et lobe frontal. A chacun de ces centres est dévolue une fonction spéciale, qui va nous apparaître par l'analyse même des faits.

Pour comprendre le phénomène et, si possible, le mécanisme de l'évocation, nous allons voir ce qui se passe pour le

langage. Si en effet Tétude des aphasies ne nous permet pas de saisir d'une façon plus simple ou plus claire que n'importe quel autre acte psychique le mécanisme de la mémoire, au point de vue de révocation elle peut, au contraire, nous aider singulièrement.

Nous avons vu tout à Theure que les trois formes du langage articulé, entendu et vu, avaient trois centres différents. Quand le centre moteur, qui met en jeu les muscles nécessaires à rémission et à Tarticulation des mots, est détruit, il y a aphasie motrice ; quand c'est le centre de Tauditioa des mots, lequel est un point distinct du centre de Toiue en général, qui est altéré, i^ y a surdité verbale ; enfin si c'est le centre visuel des mots, lequel est distinct aussi du centre de la vision ordinaire, qui est détruit, il y a cécité verbale. Dans ces formes d'aphasies ce sont les noyaux eux-mêmes, les centres préposés à la transmission des mouvements ou à la réception des sensations qui sont intéressés, d'où le nom d'aphasies nucléaires que leur donne Pitres, en les subdivisant en motrices et sensorielles.

Mais ces différents centres, que Charcot et d'autres à sa suite considéraient comme les centres des images verbales , sont associés entre eux. Le fait que c'était dans un point assez circonscrit du centre auditif ou visuel que se faisait l'impression des mots entendus ou vus pouvait en effet fortifier cette opinion que les images verbales avaient un caractère particulier, et que les centres nerveux emmagasinaient bien réellement les images, puisque, lorsqu'ils étaient détruits, ces images ne pouvaient plus être évoquées. Mais si l'on veut bien regarder les choses de plus près, je crois qu'on découvrira sans peine la raison de cette illusion, et cette raison réside dans les associations mêmes des centres du langage.

Si on compare le souvenir complet d'un mot à n'importe

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quel autresouvemr,on s'aperçoit immédiatement qu'il ea diffère par Télémeat moteur qui y tient une place considérable. Quels que soient les souvenirs que nous examinons, ils ne se composent jamais que d'images sensibles, perçues du dehors. Le langage seul renferme des images sensibles et des images motrices. Le souvenir de mouvements faits en dehors de nous ne crée pas en effet des images motrices, mais des images visuelles ou tactiles, c'est-à-dire sensibles. Les véritables images motrices sont celles qui nous viennent de nos propres mouvements. Le langage seul est composé d'images motrices, audi* tives et visuelles, ces dernières pouvant même faire défaut. Or le^ centre des mouvements nécessaires à l'articulation des mots, mouvements très complexes, puisque le larynx, la langue^ les lèvres, pour ne citer que ces trois organes, entrent en jeu, est très nettement circonscrit, comme d'ailleurs tous les autres centres moteurs. Il ne renferme qu'un certain nombre de cellules et un certain nombre de fibres. Ces fibres sont au moins de deux sortes : les unes, sont chargées de transmettre l'excitation aux muscles du larynx, de la langue et des lèvres, les autres de le relier aux centres de l'audition et de la vision. Mais ces centres-là sont beaucoup plus étendus que le centre moteur du langage. Les fibres d'association émanées de ce centre, et qui ne forment qu'une partie des fibres qui en partent ne peuvent donc atteindre qu'une région limitée des deux centres sensoriels. C'est avec tout notre centre auditif que nous entendons les mots, c'est avec tout notre centre visuel que nous les voyons écrits, mais ce n'est que le petit groupe de tellules en connexion avec les fibres émanées du centre moteur du langage qui transmet les impressions auditives et visuelles des mots. On comprend dès lors comment, si ces deux points limités sont détruits, on conserve l'audition des mots en tant que son et la vision des mots en tant que forme, mais non en

tant que mots ayant un sens particulier. De même aussi, lorsque le centre auditif ou le centre visuel sont détruits dans une assez grande étendue, mais que les points limités en rapport avec le centre du langage articulé sont conservés, Touïe et la vue peuvent être obscurcies, il y a un degré plus ou moins marqué de surdité ou de cécité ; mais Tintégrité des groupes cellulaires reliés au centre moteur du langage étant respectée l'audition et la vision des mots sont conservées. Il n'y a donc pas de centres des images auditives et visuelles verbales. Il y a seulementune région circonscrite du centre auditif et ducentre visuel qui est en connexion avec le centre moteur du langage. Les images verbales ne sauraient pas plus se fixer dans les centres de réception ou d'émission, que les autres impressions, ainsi que nous avons cherché à le démontrer dans le chapitre précédent. Lorsque ces centres de réception ou d'émission sont détruits ou en état d'inertie fonctionnelle, il est évident qu'ils ne peuvent plus transmettre des vibrations qui ne déterminent plus en eux d'état moléculaire correspondant à une excitation donnée soit externe, soit interne, voilà tout.

On peut donc dire qu'il y a un centre de la surdité verbale et un centre de la cécité verbale, mais non pas des images auditives verbales et des images visuelles verbales. Adoptons donc pour la commodité de la discusion cette terminologie.

Les trois centres que nous venons de voir dans le langage sont unis chacun aux deux autres. Mais cette association ne saurait pas plus nous expliquer la formation de l'image-souvenir d'un mot que les associations des divers centres impressionnés par un même objet ne nous a fait comprendre la formation du souvenir de cet objet. Tous les auteurs ont donc admis un centre d'idéation groupant en un seul faisceau les images motrices, visuelles et auditives verbales; ils ont varié à l'infini les schémas capables de faire comprendre toutes les

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variétés cliniques d'aphasies, mais quelle que soit la complexité de ces schémas il a toujours fallu admettre Texistence de ce centre, indéterminé bien entendu.

Les trois centres du langage sont donc unis non seulement entre eux, mais encore avec ce centre dldéation, et les aphasies qui résultent des ruptures de ces voies d'association sont appelées très justement par Pitres aphasies d'association. Dans les unes ce seraient les voies d'association psycho-nucléaires qui seraient rompues, d*où une variété d'aphasie sur laquelle nous allons revenir, car elle nous intéresse tout particulièrement, Taphasie amnésique, de la paraphémie et de la paragraphie dans la parole et dans l'écriture spontanées.

Dans les autres ce seraient les voies d'association internucléaires qui seraient atteintes, donnant lieu à la perte (sans symptômes concomitants de lésions nucléaires) des facultés de répéter, de lire à haute voix, d'écrire sous dictée ou de copier. A la vérité cette classification nouvelle de Pitres est plus complète que celle de Bastian et de Charcot, généralement adoptée en France et en Angleterre, et plus conforme aux faits d'observation clinique que celles de Wernicke et Lichteim, que suivent de préférence les auteurs allemands et italiens. L'étude de ces aphasies et de ces paraphasies nous montre que l'évocation se fait dans d'autres centres que ceux de réception. Dans les aphasies nucléaires il n'y a pas suppression de l'évocation mais suppression de la fonction de certains centres. Dans les paraphasies, ou aphasies d'association, il y a suppression de l'évocation, mais les centres du langage fonctionnent. L'évocation se fait donc en dehors de ces centres. Or, quel que soit le point où elle se fait, il faut que quelque chose correspondant aux images à reproduire soit conservé. S'il y a conservation des impressions dans le cerveau, ce ne peut donc être que dans les régions mêmes

^i LE PROBLÈME DE LA MEMOIRE

OÙ se fait l'évocation, et celle-ci ne se faisant pas dans les centres moteurs ou sensoriels, la conservation doit elle-même se faire en dehors d'eux.

Est-ce dans les centres d'association ? Pas davantage, car il existe des formes de paraptosies dans lesquelles les voies d'association sont conservées et où cependant révocation ne se fait plus. Ces associations sont du reste beaucoup plus nombreuses encore qu'on ne les représente. On ne considère «n effet que l'hémisphère gauche quand on parle de la fonction du langage, mais l'ivémisphère droit doit cependant y jouer son rôle aussi. Et si ce n'est qu'en un certain point de cet hémisphère gauche que se réfléchissent les impressions sensorielles pour se mettre en rapport avec le centre moteur du langage articulé, il n'est pas douteux qu'en ce point aboutissent aussi des fibres qui apportent les impressions sensorielles de l'hémisphère droit. S'il en était autrement il suffirait d'être sourd de l'oreille gauche congénitalement pour être sourd-muet, puisque les mots ne pourraient impressionner que le centre auditif gauche et que cette perception ne pourrait se faire. Il faut donc que les sons produits par les mots soient perçus par l'hémisphère droit et transmis par les voies d'association interhémisphériques au centre auditif gauche, où elles se répartissent comme si elles étaient entrées par le nerf auditif gauche. Malgré l'entre-croisement des voies optiques on peut faire un raisonnement analogue pour le centre dit des images visuelles verbales, que je préfère dénommer centre de la cécité verbale.

Tout concourt à nous faire admettre l'existence d'un centre didéation, centre psychique où se feraient la conservation et l'évocation des souvenirs. La reproduction des images de ces souvenirs se ferait, elle, par l'intermédiaire des centres fonctionnels moteurs ou sensoriels. De sorte que révocation

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est fonction du centre psychique, et la reproduction l'est du centre récepteur, ou émetteur s'il s'agit de la parole articulée. La synthèse du mot paraît, elle, être fonction des centres d'association.

Ce qui est certain c'est qu'il y a indépendance du mot et de la représentation de l'objet qu'il désigne. Tantôt, en effet, nous nous rappelons un mot et ne savons plus ce qu'il signifie, à quel objet il se rapporte, tantôt nous nous rappelons un objet et nous sommes incapables de nous souvenir de son nom. Outre les associations des divers éléments moteurs et sensoriels entre eux pour constituer un mot, il faut donc encore association des impressions de l'objet avec les premières.

La synthèse de ces diverses impressions combinées du mot et de l'objet ne peut se faire que dans un centre indépendant des centres du langage et des centres récepteurs des impressions ordinaires. On ne peut admettre que ce soit grâce aux voies d'association. Celles-ci sont des voies de transmission, neutres en quelque sorte, qui ne sauraient rien conserver ni par conséquent reproduire. Il faut donc que ces impressions multiples aillent se grouper dans un centre spécial où se forme l'idée complète de l'objet. •

Mais si Ton considère la façon dont ces associations s'établissent et dont la synthèse se fait, on constate que les impressions reçues les premières, et les plus fortes aussi, sont celles qui proviennent de l'objet. Ce n'est qu'après avoir été perçue un certain nombre de fois que l'image auditive verbale s'y associe; puis plus tard l'image motrice du mot qui le désigne; enfin plus tard encore, et même pas toujours, l'image visuelle verbale. On ne doit donc pas être surpris de voir le souvenir des choses persister plus longtemps que celui des mots, et dans le souvenir des mots les images auditives et motrices le

plus fortement associées, et le plus fréquemment, survivre aux images visuelles, comme le montre bien la perte de l'orthographe chez beaucoup de vieillards.

Par suite de Tassociation des mots et des objets nous arrivons à les identifier dans notre souvenir. Le mot devient une des composantes de la représentation de l'objet. Dès lors, de même que Todeur d'orange nous rappelle une orange avec tous ses attributs, de même le mot orange suffit pour nous la rappeler aussi. Le mot n'a donc rien de spécial dans l'évocation des souvenirs et ne diflète donc pas des autres éléments constitutifs d'un objet. Il n'offre qu'une particularité, c'est d'être constitué à lui tout seul de trois espèces au moins d'impressions, fortement associées entre elles, et formant une synthèse spéciale, qui arrive à avoir une certaine autonomie. Il finit par se produire entre la représentation d'un objet et son expression verbale ce qui se produit pour n'importe quel mouvement automatique secondaire. Il n'est plus nécessaire, et il deviendrait même gênant, pour l'exécuter rapidement, d'en avoir la représentation consciente. Lorsque nous parlons rapidement sur un sujet donné nous ne nous représentons que les grandes ligues, mais non le détail des objets auxquels se rapportent tous les mots que nous employons. Le passage de l'idée, du concept de l'objet au concept du mot se ferait, d'après Wernicke, par l'intermédiaire du centre auditif verbal ; d'après Bastian, Charcot, etc., par un des quatre centres d'images verbales qu'ils admettent. Huglings Jackson et Stricker font jouer un rôle très faible aux excitations sensorielles et un très important aux centres moteurs. Pitres remarque avec raison que presque tout le monde, dans la conversation courante, est moteur phonétique et que l'idée éveille directement le mot sans intermédiaire d'images sensorielles. Elles sont en effet parfaitement inutiles

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du moment qu'on admet un centre psychique relié aux divers centres du langage. A quoi bon se représenter d'abord un mot écrit ou entendu pour l'articuler ensuite, puisqu'il y a des connexions directes du centre moteur avec le centre d'idéation? Il est bien plus simple que l'incitation, l'évocation, émanée du centre d'idéation atteigne directement le centre qui doit entrer en action. Il n'est pas pour cela nécessaire d'admettre que cette incitation n'agit que sur le centre moteur ; elle peut, et doit même vraisemblablement mettre eu vibration aussi les centres sensoriels puisque chez certains sujets la représentation auditive et visuelle du mot surgit en môme temps que son expression motrice, et que d'ailleurs tous ces centres sont réunis entre eux et au centre psychique. Il n'y a pas succession mais simultanéité de représentation verbale.

Que l'incitation qui, partie du centre psychique supposé, et destinée à mettre en jeu, d'une part les centres cérébraux dont la vibration correspond à un objet déterminé, et d'xiutre part les centres du langage dont la vibration correspond au mot qui est le signe de cet objet, n'atteigne que les premiers et pas les seconds, il y aura ce qu'on appelle aphasie amnésique. Cette forme d'aphasie, récemment étudiée avec beaucoup de finesse par Pitres S prouve nettement que l'évocation des mots se fait dans d'autres centres que les centres moteurs et sensoriels du langage. Nous devons nous y arrêter un moment.

Comme le remarque Pitres, « la mémoire verbale est plus complexe, plus perfectionnée, plus intimement liée aux fonctions psychiques que la mémoire commune. Cependant les mêmes lois président à la conservation et à la recollectiou des images des mots et des choses. » Il distingue avec soin

(1) Vaphasie amnésique et les diverses formes de Vaphasie. Progrès méd., 1898.

SoLLiER. — Prob. de la niém. 7

Tamnésie verbale par défaut d*é vocation et celle p^r défaut de reviviscence. La première est caractérisée par la perte d'évocation des mots avec conservation de la reviviscence et de la reconnaissance des images verbales. Elle produit l'aphasie amnésique. La seconde résulte de la destruction organique ou de l'inertie fonctionnelle des centres corticaux de réception ou d'émission du langage. Elle se confond cliniquement avec les grandes formes élémentaires de l'aphasie sensorielle, notamment la surdité verbale et la cécité verbale. Pour que les centres du langage entrent en activité il faut toujours qu'ils y soient sollicités par des incitations étrangères. « Quand nous voulons parler, l'idée éveille les images des mots qui la doivent revêtir. Mais si, pour une raison quelconque, l'idée présente n'éveille plus les images verbales qui lui sont adéquates, le langage est compromis. Il l'est autrement et par un autre mécanisme que si les centres des images sensorielles ou motrices des mots étaient détruits ; mais il l'est tout de même. Le malade conserve inyosse, la faculté de parler ou d'écrire ; il peut répéter les mots qu'on prononce devant lui, écrire d'après copie ou sous dictée ; mais il ne peut plus évoquer spontanément, au moment opportun, les images verbales qui lui seraient nécessaires pour revêtir sa pensée par des mots appropriés. En d'autres termes, Vaphasie sensorielle et Vaphasie motrice sont les manifestations symptomatiques de l'excitabilité organique ou fonctionnelle des centres des images sensorielles ou motrices des mots, Vapliasie amnésique est le signe révélateur de la rupture des communications entre les centres psychiques intacts et les centres inaltérés des images verbales. » J'ai tenu à citer tout entier ce passage de Pitres, parce qu'il montre bien que dans les aphasies motrices et sensorielles il n'est pas question de mémoire et que la perte du langage n'est pas le fait d'une amnésie, tandis que dans

ANALYSE I>B L'ACTK MNÉSIQCE — ÉVOCATION 99

l'aphasie amnésique c'est biea la mémoire qui joue le rôle important, et encore pas toute la mémoire, mais une partie seulement, l'évocation.

La question se trouve donc, grâce à cette forme d'aphasie, très restreinte. En effet le souvenir est conservé puisque ridée de l'objet à nommer est intacte, et de plus que le sujet en reconnaît le nom quand on le lui dit. D'autre part le langage articulé, la lecture et l'audition sont parfaitement possibles. Il n'y a donc que le passage de l'idée au mot qui n'a plus lieu.

Or, que nous apprend l'auatomie pathologique dans les cas peu nombreux où on a eu l'occasion de faire Texamen histologique de sujets atteints d'aphasie amnésique, au nombre de dix actuellement? Tout d'abord les lésions n'atteignaient pas un même point du cerveau.

Je cite ici Pitres de nouveau : « Dans les 10 cas elles siégeaient sur l'écorce de l'hémisphère gauche, au niveau des régions pariétale et temporale, dans l'aire ou sur les confins immédiats des centres de la vision et de l'audition des mots. Le plus souvent (8 fois sur 10) elles portaient sur le lobule pariétal inférieur, y compris le pli courbe, mais quelquefois elles ne s'étendaient pas jusque-là. Il ne semble donc pas que ce lobule puisse être considéré comme le centre unique et exclusif de l'évocation mnésique des mots puisqu'il n'est pas toujours altéré quand cette évocation est compromise.

« Au fond, cela ne doit pas nous surprendre. Nous avons vu, quand nous nous sommes occupés de la théorie de la mémoire, que si la reviviscence des images mnésiques se passait dans les cellules pyramidales des centres perceptifs et était nécessairement abolie par le fait de la destruction organique de ces centres, leur évocation était le résultat d'excitations partant des neurones disséminés dans toute

l'écorce cérébrale, où s'élaborent les opérations psychiques. Si cette conception est exacte, il est tout naturel que les lésions provocatrices de l'aphasie amnésique siègent au voisinage immédiat des centres sensoriels verbaux, mais qu'elles n'y aient pas une topographie absolument fixe. Elles n'agissent pas, en effet, en détruisant un centre spécialisé, exclusivement affecté à l'évocation, mais en rompant une partie des voies commissurales qui réunissent les centres différenciés des images verbales aux parties de l'écorce dans lesquelles s'opèrent les actes psychiques supérieurs.

(c 11 faut bien avouer cependant que cette théorie n'aplanit pas toutes les difficultés soulevées par l'analyse des faits cliniqueç. En effet, si les choses étaient aussi simples que nous venons de l'indiquer, c'est-à-dire si l'amnésie d'évocation était le résultat d'une rupture des relations existant normalement entre les centres psychiques et les centres sensoriels, non seulement l'idée présente ne devrait plus éveiller l'image verbale correspondante, mais la reviviscence de l'image ne devrait plus être susceptible d'évoquer l'idée représentée par elle. Or l'observation nous apprend que dans l'aphasie amnésique les choses ne se passent pas tout à fait ainsi : l'idée n'évoque plus le mot, mais le mot réveille toujours l'idée. Pour expliquer celte particularité, il faudrait admettre que les communications psycho-sensorielles ne suivent pas le même chemin que les communications sensorio-psychiques. Cette hypothèse n'a rien d'absolument invraisemblable. Et si Ton supposait en outre, que les fibres, transmettant les excitations des centres psychiques aux centres sensoriels, cheminent dans l'écorce du lobe pariétal, on comprendrait du même coup pourquoi les lésions donnant lieu à l'aphasie amnésique siègent de préférence dans la région du lobule pariétal inférieur. »

ANALYSE DE l'aCTE MNÊSIQUE — ÉVOCATION 101

Je crois qu'il n'est pas besoin de créer des voies nouvelles pour admettre deux voies difïérentes, Tune psycho sensorielle et l'autre sensorio-psychique capables d'expliquer comment il se fait que l'idée ne puisse plus évoquer le mot alors que le mot évoque encore l'idée. En efïel, nous avons vu que les trois centres du langage moteur, visuel et auditif, étaient reliés entre eux d'une part et aux centres psychiques de l'autre.

D'un autre côté, l'amnésie verbale ne se montre que pour certains mots, en plus ou moins grand nombre. Si l'on suppose que ce ne sont pas les voies directes, reliant les centres du langage aux centres psychiques , qui sont atteintes, mais celles qui réunissent les centres d'association de ces centres du langage aux centres psychiques, les choses se comprennent plus facilement. En eflet, un mot vu ou entendu, atteignant un centre intact, y produit une excitation qui se propage jusqu'au centre psychique et y provoque l'idée à laquelle il est ordinairement lié, c'est-à-dire les images de l'objet qu'il désigne avec lesquelles il s'est combiné. C'est le mécanisme habituel. Mais lorsque l'incitation psychique se produit, elle n'agit plus sur tel ou tel centre à l'exclusion des autres. C'est le mot tout entier dans ses éléments moteur, auditif et visuel, qu'elle évoque, et pour cela elle agit sur les centres d'association de ces divers éléments. Si ces centres d'association sont altérés, ou si les voies qui les réunissent aux centres psychiques le sont, l'évocation ne peut plus avoir lieu. Il y a donc bien deux voies différentes sensorio-psychique et psycho sensorielle ; l'une relie directement les centres sensoriels aux centres psychiques, l'autre relie les centres d'association des centres sensoriels aux mêmes centres psychiques.

Nous nous trouvons ainsi ramenés à la déduction tirée de

ranatomie pathologique, que c'est au niveau des centres d'association, dans le voisinage des centres sensoriels, que se fait révocation.

Nous arrivons donc à celte conclusion que la représentation des images verbales se fait au niveau des centres moteurs et sensoriels du langage, que leur évocation a lieu dans les centres d'association, et que le souvenir, comme l'idée, se produit au niveau d'un autre centre, que nous appelons centre psychique et dont nous réserverons provisoirement le siège.

Nous pensons montrer plus loin que ce n'est pas l'évocation proprement dite qui se fait au niveau des centres d'association, mais simplement la représentation d'ensemble des images d'un mot ou d'un objet, et que la véritable évocation se produit au point même ou siège la mémoire.

Tout ce que nous venons de dire de la mémoire des mots s'applique aux autres souvenirs. Comme ceux du langage les souvenirs des objets quelconques sont composés, ainsi que nous l'avons vu, d'impressions simultanées dans divers centres corticaux, et l'anatomie nous montre de plus que les régions de l'écorce, auxquelles sont dévolues les fonctions de réception et d'émission des mots, sont inscrites dans les aires sensorielles et motrices. Cette intrication des centres du langage et des centres fonctionnels généraux de l'écorce fait comprendre combien est intime l'association qui existe entre le souvenir d'un objet et celui du mot qui le représente. De même que l'évocation de l'objet amène l'évocation du mot, l'image du mot amène l'image de l'objet, le mot sous ses trois formes, motrice, auditive et visuelle, étant devenu un des éléments constitutifs de la représentation de l'objet lui-même.

Mais par suite des connexions spéciales qui unissent les

ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQrE — ÉVOCATION 103

différents centres de langage, ceux-ci forment «ne sorte de province relativement indépendante dans le grand Etat que constilaent les autres centres cérébraux. Cette indépendance n'existe pas seulement d'une manière générate, mais entre les centres du langage eux-mêmes, ainsi que le montrent les larmes variées d'aphasies et de paraphasies.

L'étendue restreinte qu'occupent les centres du langage comparativement aux grandes aires sensorielles auxquelles ils appartiennent, et 1-eur limitation dans un seul hémisphère font comprendre comment les diverses formes sous lesquelles sont conservés les souvenirs des mots peuvent être atteintes complètement par des lésions, alors que les souvenirs des objets ne disparaissent pas, les lésions atteignant une aire sensorielle tout entière étant trop graves pour laisser subsister la vie ou tout au moins rintelligence, et de plus devant toucher les deux aires sensorielles symétriques pour pouvoir produire la cessation complète de leurs fonctions spéciales. Aussi, lorsqu'une lésion destructive d'un centre sensoriel survient, ne produit-elle guère que la diminution de la mémoire et de rintelligence, mais non la perte d'une certaine catégorie de souvenirs, car elle n'intéresse qu'un des centres, droit ou gauche, et dans une portion plus ou moins limitée.

Je n'insisterai pas sur révocation des souvenirs par similitude et contiguïté. Que des images semblables s'évoquent, cela n'a pas de quoi nous surprendre, puisque les impressions correspondant à ces images doivent avoir atteint les mêmes points de Técorce cérébrale, ou à peu de chose près les mêmes. S'il n'en était pas ainsi, les impressions n'auraient pas déterminé des images semblables.

Pour ce qui est de l'évocation par contiguïté il faut distinguer, je crois, la contiguïté dans le temps et la contiguïté dans

104r LE PROBLÈME DE LA MÉMOIRE

Tespace. Nous avons vu qu'un souvenir n*est jamais simple, jamais constitué par une seule espèce d'images, qu'à côté de l'impression principale produite par un objet quelconque, il y a une foule d'autres impressions que la conscience néglige plus ou moins, mais qui n'en existent pas moius, et de la combinaison desquelles résulte un état dynamique tout spécial du cerveau et non comparable, ou pour mieux dire non identique à un autre. Or ces impressions concomitantes de l'impression principale sont de deux ordres : les unes proviennent des fonctions organiques, les autres de tous les objets voisins de l'objet principal qui frappent le cerveau en même temps que lui, de sorte qu'un objet, qui nous donne une impression visuelle, étant contigu dans l'espace à une foule d'autres objets qui nous donnent également et en même temps une impression visuelle, les images de tous ces objets secondaires se forment simultanément avec celle de l'objet principal. L'état dynamique qui en résulte ne correspond donc pas à la seule impression de l'objet principal, mais aussi à toutes les impressions secondaires. A la vérité ces dernières peuvent être à la première dans un rapport très faible. On ne peut néanmoins les négliger, car elles concourent à l'ensemble, et, comme nous l'avons vu, permettent de distinguer entre deux souvenirs de date différente du même objet. La contiguïté des images évoquées ne fait donc, en somme, que reproduire la contiguïté des impressions perçues. Tel me paraît être le mécanisme de l'évocation de souvenirs dissemblables, mais dont les objets ont été perçus pendant qu'ils étaient en contiguïté dans l'espace.

Pour révocation par contiguïté dans le temps, c'est un peu différent. Lorsque deux objets dissemblables viennent successivement nous impressionner, les impressions secondaires, venant tant de notre organisme que du milieu dans lequel ils

ANALYSE DE I. ACTE MNÉSIIJUE — liVOC\TIi>N 105

Dous apparaissent, resteat seusibleiiieDt les mêmes, et sout même quelquefois identiques, surtout si la successiou se fait assez rapidement. Dès lors ou comprend que les images combioées, voisines dans le temps, ayant ua fond commua, et ne dilTérant que par les éléments provenant des impressions des deux objets principaux, s'évoquent presque simultanément dans la mémoire.

On peut représenter grapliiquement les choses de la ma nière suivante (fig. 1 1. étant un objet qui donne surtout des impressions visuelles occupe dans l'ensemble de l'image I, résultant de toutes les impressions simultanées reçues à un moment donne, une place prépondérante IPV; les impressions visuelles accessoires sont le présentées par ISV , les impressions cénesthésiques par iC, et les impressions sensitives autres que les visuelles et motrices par ISM. L'état dynamique produit par TSV, IC et ISM est absolument spécial à l'image 1, de sorte que si, pour une raison quelconque, cet état dynamique vient à se reproduire, tout le système I dont il fait partie va se reconstituer, et non seulement le système I, mais le système I' qui a suivi immédiatement I et dans lequel il n'y a qu'une cliose changée, IPV eo IPV, P' représentant l'impression principale de l'objet 0' qui a succédé à 0. Ainsi peut se représenter l'évocation par contiguïté dans le temps.

Mais de mSme que à (ISV, IC, iSM,j correspond un état dynamique spécial, de même IPV et ISVolïrent un état dynamique difiérent de tout autre. De sorte que si IPV vient à se reproduire il entraînera le système (IPV, ISV) que ne pourra contrebalancer le système (IC.ISM). L'évocation de IPV

amènera donc l'évocation des objets ISV, contigas dans l'espace à l'objet quand l'image I s'est formée. Il n'y a aussi de différence entre la première image I et la seconde l que l'appoint (IG, ISM), quantité d'ailleurs peu variable. Ainsi peut s'expliquer l'évocation par contiguïté dans l'espace de souvenirs d'objets dissemblables.

En raison des faibles variations que subit dans la plupart des cas le système dynamique (IC,ISM), on peut le considérer comme une constante et l'éliminer. Le système I formant un système dynamique spécial, chacune de ses parties correspond elle-même à un état spécial, qui correspond à des impressions déterminées. Si ISV reste le môme pendant que IPV se modifiera pour devenir successivement IP'V, IP' V, etc., chaque fois quelSV se reproduira, les états IPV, IPT IF'V se reproduiront également, et ISV seul sera capable de les provoquer. De même aussi IPV, IPT, etc., seront seuls capables de provoquer l'état ISV, et par conséquent les images correspondantes.

Si on admet que chacun des états dynamiques spéciaux, déterminés par des impressions données, doit comporter un potentiel correspondant, on peut représenter algébriquement de la manière suivante le potentiel des états successifs (ISV, IPV), (ISV, IFV), (ISV, IP'T), soit pour les images successives I, r et r. ^

Pot. I := ISV -h IPV Pot. r =: ISV + IP'V Pot. 1" =z ISV + 1P"V

Mais le potentiel I' s'ajoute à I', et celui-ci à I. De sorte qu'en définitive le potentiel de l'état dynamique qui permet d'évoquer en môme temps ISV et IPV, IP'V et IP'V est :

Pot. total = 3 ISV + 3 IPV -h 2 IP'V + 1 1P"V.

La somme ainsi produite n'est-elle égale à aucune autre ; eu d'autres termes aucune autre combinaison de potentiels

ANALYSE DE l'aCTE MNÉSIQÙE — ÉVOCATION 107

ne peut-elle la donner? Nous avons admis plus haut, à propos de la conservation des souvenirs, que la mulliplicité des cellules et des fibres qui en émanent permettait de com> prendre le nombre incommensurable de combinaisons diflérentes les unes des autres qui pouvaient se faire entre les divers centres impressionnés. Et nous avons été amené ainsi à penser^qu'à chaque groupe d*impressiohs correspondait un agencement moléculaire spécial, et par conséquent aussi un état dynamique particulier et déterminé. Je crois qu'on peut parfaitement maintenir cette manière de voir, et admettre cependant que deux agencements moléculaires différents, correspondant par conséquent à des impressioas différentes, peuvent cependant déterminer deux états dynamiques de même potentiel. Avec des éléments de pile différents je peux cependant faire deux couples de même potentiel. Supposons que sur la sphère visuelle, où s'est formé l'image I, il y ait à un moment donné un objet N, autre que 0, qui détermine un état dynamique INV de potentiel égal à IPV. La formule précédente deviendra :

Pot. total =z 3 ISV + 2 IPV + i INV + 2 IP'V + 1 IP"V

c'est-à-dire que l'état dynamique auquel correspondent ces deux formules ayant même potentiel, non seulement évoquera, quand il se produira, les images ordinairement associées de ISV,IPV,IFV, IP'V, mais encore celle de INV. On voit quel trouble cela peut jeter dans la mémoire et dans la conscience du sujet, en ce qui regarde priucipalement sa personnalité, dont la mémoire est un des éléments capitaux. Cette introduction de l'image INV ne résulte en effet d'aucune des lois d'association des idées, soit par ressemblance, soit par contiguïté, et déroute le sujet dans le travail de reconnaissance et de localisation.

A la vérité, dans l'état normal, cela ne se produit pas ou du moins rarement. Cela arrive cependant et nous explique comment nous voyons surgir certains souvenirs qui, malgré tous nos efforts, ne paraissent avoir aucun lien avec ceux qui se déroulent alors. Dans certains états pathologiques au contraire, rien n'est plus commun, et la constatation dece trouble est d'un grand enseignement, et est de nature, je pense, à jeter une assez vive lumière sur la manière dont on peut envisager le mécanisme de la mémoire et de l'esprit en général.

Voici en effet ce que j'ai observé maintes fois chez des hystériques, et j'ai publié ces faits déjà, mais à un autre point de vue, dans mon ouvrage sur la Nature de l'hystérie. J'ai montré dans ces recherches que l'hystérie tenait aune sorte d'engourdissement plus ou moins profond, plus ou moins généralisé, des divers centres cérébraux, engourdissement se traduisant objectivement par de l'anesthésie plus ou moins accentuée et une diminution plus ou moins marquée des fonctions en rapport avec les centres intéressés. Si, par un procédé quelconque, on restaure la sensibilité modifiée, et si, par conséquent, on réveille l'activité fonctionnelle des centres engourdis, il se produit, à un moment donné que nous aurons à préciser plus tard, ce que j'ai appelé la régression de la personnalité. Le sujet se trouve ramené à l'époque où il était dans le même état de sensibilité interne et externe que celui qu'on a déterminé de nouveau ; tous les souvenirs de cette époque, qui semblaient perdus, reparaissent, et tous ceux qui lui sont postérieurs disparaissent au contraire. Qu'on pousse plus loiu la restauration de la sensibilité, le réveil des fonctions cérébrales, et on voit le sujet, en même temps qu'il repasse par tous les états de sensibilité qu'il a traversés, retrouver les souvenirs des impressions reçues dans ces différents états successifs. La personnalité se reconstitue ainsi

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étape par étape, parallèlement à la sensibilité, et la mémoire paraît en être le principal facteur ou du moins traduit ces évolutions de la personnalité.

Une première déduction se dégage de ce fait général et grossier, c'est que la mémoire est en rapport direct avec la sensibilité, c'est-à-dire qu'elle est fonction comme elle de l'état dynamique des centres cérébraux. Notre sensibilité, tout en paraissant objectivement la même, croît en réalité d'une façon continue, les centres sensoriels recevant un nombre toujours plus grand d'impressions, et ces impressions étant de plus en plus finement différenciées et perçues avec une plus grande rapidité. Le pouvoir fonctionnel de nos centres sensoriels s'accroît donc continuellement. Si ce pouvoir augmente il faut donc que le potentiel cérébral s'élève.

Or qu'arrive-t-il dans l'hystérie ? Ces centres sont frappés d'une sorte d'arrêt et non seulement d'arrêt, ce qui supposerait un état stationnaire, mais d'un véritable sommeil qui diminue et annihile même quelquefois complètement leur pouvoir fonctionnel. Le sujet se trouve donc dans un état dynamique inférieur à celui qu'il avait au moment où il a été frappé, et ne correspondant à aucun état semblable antérieur. Le sujet ne se trouve donc pas ramené à un état de personnalité antérieur. Mais son fonctionnement est diminué, soit partiellement, soit totalement. Les impressions sont moins nettement perçues et l'on constate que sa mémoire de fixation est plus ou moins faible.

Le pouvoir fonctionnel des centres cérébraux cesse donc de s'accroître comme il le devrait, de sorte qu'à un moment donné le potentiel de ces centres diffère de celui qu'ils présenteraient s'ils avaient continué à fonctionner normalement à la fois de tout ce qu'il a perdu par le fait de Tengourdissement et de tout ce qu'il n'a pas acquis. Lors donc qu'on réveille le

ilO LE PROBLÊME DE LA MÉMOIRE

fonctiannemeiit des ceatres cérébraux, leur potentiel regagne d'abord ce qu'il avait perdu et le sujet se trouve ramené à TéLat de sensibilité et de personnalité qu il présentait au moment où Thystérie est survenue, et ensuite, en s'élevant de plus en plus, toutes les impressions reçues, sinon perçues, au cours de la maladie, et correspondant à un agencement moléculaire spécial, comme nous l'avons vu, pour chacune d'elles, reparaissent avec une plus grande netteté. Il se passe quelque chose de comparable au renforcement d'un cliché photographique où la pose aurait été insuffisante. Nous saisissons là ce que je disais plus haut de Tindépendance de l'état moléculaire du cerveau et de son potentiel. Parallèlement donc à la croissance de ce potentiel des centres nerveux, au fur et à mesure qu'ils se réveillent et reprennent leur activité fonctionnelle, la mémoire et la personnalité se reconstituent et se précisent.

Dans la plupart des cas cette progression de la mémoire et de la personnalité, cette évocation spontanée des représentations passées, liées aux états successifs des centres nerveux, se fait d'une façon régulière. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Il arrive parfois que l'état dynamique qu'on provoque artificiellement par des excitations mécaniques ou sensitives, se soit reproduit deux ou trois fois au cours de lexistence du sujet, sinon totalement, du moins partiellement. Le malade se trouve alors ramené à un état potentiel total, dont la somme est formée par des potentiels partiels, dont quelques-uns se sont produits à des époques très différentes. Il se croit alors simultanément à deux ou trois âges diiTérents. Les souvenirs aCTérents à ces deux ou trois époques sont évoqués avec la môme netteté et le sujet exprime cet état singulier en disant, comme j'en ai cité des cas, qu'il a en même temps 19 ans et 8 ans; et même 16 ans, 19 ans et 8 ans

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