ANALYSE DE LACTE MNESTQUE. — EVOCATION
des centres cérébraux qui vont amener par leur état moléculaire et dynamique la représentation du fait passé, c'est le travail même de ces centres, qui se mettent en action difficilement, d'où résulte le sentiment de Teffort.
Et ce sentiment où le percevons-nous ? Est-ce au niveau des centres récepteurs ou des centres d'association, où seraient soi-disant conservés les images et les souvenirs ? Non, c'est au niveau des lobes frontaux, c'est-à-dire dans les centres de perception, dans les centres appelés par certains les centres intellectuels. C'est là que nous éprouvons quelquefois de la fatigue et même de la douleur, quand le travail de reconstitution du souvenir se fait trop lentement. C'est cette partie du crâne qu'instinctivement nous serrons d^ns notre main lorsque nous réfléchissons d'une façon soutenue, que nous y soyons sollicités par une personne étrangère ou par un événement quelconque.
Notre volonté entre en réalité pour si peu de chose dans révocation des souvenirs, c'est une telle illusion de croire que c'est sous l'influence de nos efforts libres et volontaires qu'elle a lieu, que si nous abandonnons la recherche du souvenir récalcitrant, le travail interne du cerveau n'en continue pas moins tout seul, et qu'au moment où nous nous y attendons le moins, le souvenir nous apparaît tout à coup nettement. La constatation même de cette inconscience dans l'évocation, inconscience que tout le monde traduit en disant : c( Plus je chercherai, moins je trouverai ; ça me reviendra quand je n'y pensera] plus », n'est-ce pas la preuve que la volonté, que lefïort ne jouent aucun rôle actif, et ne sont que le sentiment par lequel se traduit le travail latent d'organisation du souvenir. Le sentiment de Teffort que nous avons pendant la recherche d'un souvenir n'est donc pas la cause, mais 4a conséquence de l'évocation de ce souvenir, de sorte
que si, au premier abord, on peut croire qu'il s'agit dans ce procédé d'évocation de quelque chose d'analogue à ce qui a lieu dans le cas d'évocation par un état émotionnel ou cénesthésique, il n'en est rien en réalité. On se trouve ramené au mode d'évocation par association d'états moléculaires correspondant à des impressions déterminées, mais dont la production est plus lente et plus difficile.
Il reste néammoins un fait, c'est que le processus de l'évocation une fois commencé continue généralement à se dérouler d'une façon automatique, sans que la volonté, ni même la conscience, y prennent part, et cela malgré que le cerveau continue lui aussi à fonctionner sous d'autres influences et dans d'autres directions d'une façon consciente. Ce parallélisme d'un travail conscient et d'un fonctionnement inconscient du cerveau n'est pas un des phénomènes les moins curieux à constater, ni les moins instructifs au point de vue de la psychologie générale. Nous pouvons tirer aussi de ces considérations un autre enseignement que nous retrouverons plus tard à propos du siège de la mémoire, c'est que le sentiment des changements moléculaires des centres capables de recevoir et de reproduire des impressions isolées (centres sensoriels et sensitifs) ou combinées (centre d'association) se perçoit ou plutôt se forme au niveau d'autres centres supérieurs, à savoir très vraisemblablement les lobes frontaux. Il y a bien des présomptions pour que ce soit là aussi que la perception totale d'un objet se fasse, et que la mémoire s'en conserve.
En résumé nous nous trouvons en présence de deux processus d'évocation : l'un par reconstitution d'un état moléculaire antérieurement produit par des excitations d'ordre déterminé (évocation par association de ressemblance ou de contiguïté, par le langage, ou par les impressions nouvelles
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analogues ou identiques aux anciennes) et qui, suivant sa facilité et sa rapidité d'organisation, donne lieu à l'évocation simple ou à l'évocation dite volontaire ou avec effort ; l'autre par développement d'un état dynamique cérébral dont le potentiel correspond à celui d'états moléculaires anciens, correspondant eux-mêmes à des impressions données, qui se trouvent ainsi évoquées, quand ces états moléculaires sont reconstitués (évocation par les états émotionnels et cénesthésiques). On pourrait désigner ces deux processus sous le nom d'évocation moléculaire et d'évocation potentielle.
Reproduction. — L'évocation amène la reproduction si les centres récepteurs sont dans leur intégrité complète. S'ils ne le sont pas, on a alors l'impossibilité de reproduire l'état moléculaire et dynamique correspondant aux impressions anciennes, de même que les impressions nouvelles devant atteindre ces centres ne sont plus perçues. C'est ce qui se produit par exemple dans la surdité et la cécité verbales. De même, dans l'aphasie amnésique, c'est l'évocation qui fait défaut, alors que la reproduction et la reconnaissance sont conservées. Il y a donc indépendance de l'évocation et de la reproduction. On peut constater cette indépendance dans d'autres cas. Dans la réminiscence, par exemple, et plus encore dans l'hallucination il y a reproduction sans évocation. Cela démontre assez clairement que ces deux phénomènes se passent dans des centres différents, et il est évident que c'est le centre où se fait l'évocation qui est aussi celui où se conserve la mémoire, quelle que soit d'ailleurs la façon dont on conçoive pour le moment cette conservation. Ce qu'il est assez facile de contrôler quand il s'agit de la mémoire verbale, à cause du petit nombre des centres du langage et de leur situation dans un seul hémisphère, devient au contraire très
difficile, sinon impossible, quand il s'agit de souvenirs d'impressions ayant leurs centres de réception dans les deux hémisphères, parce qu'il est exceptionnel que les centres bilatéraux soient atteints également et surtout complètement. La diminution d'intensité des images se rapportant aux centres altérés et faisant partie d'un souvenir complexe ne peut guère être constatée.
Nous avons assez insisté précédemment sur le mécanisme par lequel se faisait l'évocation pour n'y pas revenir à propos de la reproduction. Tout ce que nous avons dit de l'état 'moléculaire et du potentiel à propos de la première s'applique à la seconde. Ce qui importe, c'est de remarquer seulement que ces deux phénomènes se passent dans dés centres différents d'abord, et se traduisent par des manifestations différentes aussi.
Entre la reproduction et l'évocation il y a autant de différence qu'entre l'excitation et la perception (j'entends par ce dernier mot le phénomène qui se produit dans les centres récepteurs sous l'influence de l'excitation). Si on voulait se servir d'une comparaison, on pourrait dire qu'il y a la même différence qu'entre le son qui fait vibrer la plaque d'un phonographe et cette vibration, entre cette vibration elle-même et le tracé qui la traduit sur le cylindre. Lorsqu'on remet ce cylindre en mouvement, et que le stylet suit les sinuosités du tracé qui y est inscrit, les mêmes vibrations se reproduisent, et ces vibrations donnent naissance aux mêmes sons. Cette comparaison due à Guyau*, encore qu'elle ne soit pas absolument juste, comme nous avons essayé de le démontrer, présente cependant une certaine commodité pour faire comprendre, comment une excitation peut déterminer, dans les
* Op. cit.
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centres récepteurs du cerveau, un état qui est corrélatif de cette excitation, et peut la reproduire tout en étant absolument différent matériellement, et comment cet état des centres récepteurs peut à son tour déterminer dans les centres d'aperception, de mémoire, un état qui n'offre non plus avec l'excitation et avec lui-même aucun point de comparaison matérielle. Si on fait tourner le cylindre du phonographe sans que le microphone soit en rapport avec lui, le stylet suivra bien tous les sillons du tracé mais les vibrations correspondantes ne se produiront pas. Il y aura évocation sans reproduction. Si, par un procédé autre que la rotation du cylindre enregistreur, les vibrations qui correspondent à son tracé peuvent être produites, le son sera émis. 11 y aura reproduction sans évocation. Nous assistons là, en somme, a une transformation de forces, comme il s'en produit dans toute espèce de machine, et il n'est pas plus difficile de comprendre que la forme sous laquelle se conserve une impression diffère de cette impression elle-même, que de comprendre pourquoi la lumière électrique ne ressemble en rien au courant qui la produit. Nous reviendrons du reste] sur ce point à propos de la théorie générale de la mémoire.
On confond quelquefois les deux termes reproduction et reviviscence. Ces deux phénomènes sont de même nature, mais d'intensités différentes. Dans la reviviscence, telle qu'on l'observe par exemple chez les hystériques, dans ce qu'on appelait des états seconds, dans certaines attaques qui ne sont que des retours à des états anciens de personnalité, c'est tout l'organisme qui entre en jeu. Les sujets se retrouvent exactement dans les mêmes conditions organiques qu'à une époque antérieure déterminée de leur existence. Objectivement on peut s'en rendre facilement compte par l'état de
leur sensibilité sous ses diverses formes. Ils réticent donc réellement leur existence passée et s'y croient encore tellement, qu'ils ne reconnaissent plus les personnes et les objets qui les entourent, si ces personnes et ces objets ont été en rapport avec eux à une époque postérieure à celle où les ramène Tétat dynamique du cerveau. Au lieu qu'un seul centre entre en action, comme cela se produit le plus souvent dans les hallucinations, c'est tout le cerveau qui est en état d'activité, et de la môme façon qu'il l'a été déjà autrefois. Il y à donc une sorte d'hallucination générale du passé tout entier, de l'époque où le cerveau a présenté ce même état d'activité. Ce n'est pas le souvenir de tels ou tels objets en plus ou moins grand nombre qui se produit, c'est le souvenir de ces objets et de l'état émotionnel etcénesthésique qui en a accompagné l'impression.
Dans le souvenir ordinaire, la reproduction de cet état émotionnel et cénesthésique ne se fait pas, et l'image seule de l'objet se reproduit. Pourquoi cette disparition des éléments personnels des souvenirs ? Gomment se produit-elle ? Est-elle le résultat d'un choix fait par le sujet? Pourquoi dans certains cas la reproduction complète, c'est-à-dire la reviviscence, a-t-elle lieu, et non dans d'autres? Les spiritualistes auraient vite résolu la question en disant que c'est l'esprit qui choisit les images dont il a besoin et néglige les autres. Mais cette explication enfantine est trop commode et ne saurait nous satisfaire, car l'hypothèse d'un esprit indépendant et libre est plus dilïcile à comprendre encore que le problème qui se pose en ce moment devant nous.
Je crois qu'on peut admettre que les choses se passent de la façon suivante. Il faut remarquer d'abord que, dans l'état normal, certains souvenirs seuls sont capables d'être revécus, et que d'autres ne sont jamais que reproduits. Or, ceux
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qui s'accompagnent de reviviscence de la personnalité du rnoment où ils se sont formés, sont des souvenirs dans lesquels les impressions d'ordre émotionnel et cénesthésique tiennent une grande place et quelquefois la plus importante. Ensuite, ou sait que les impressions cénesthésiques résultant du fonctionnement normal des organes n'entrent que pour une petite part dans les images des événements ordinaires de la vie, dont les impressions sensorielles, sensitives et kinesthétiques, sont de beaucoup les plus intenses. Il y a lieu d'observer aussi que ces impressions sensorielles étant beaucoup plus vagues qu'elles, beaucoup moins conscientes, et agissaqt sur le cerveau par l'entremise de nerfs beaucoup plus enchevêtrés, offrant des voies coupées par de nombreux ganglions, et très peu directes, ne forment en quelque sorte, dans les circonstances ordinaires de l'existence, qu'une espèce de fond commun, n'offrant que des variations extrêmement faibles d'un moment à l'autre, sur lequel se greffent les impressions sensorielles précises, rapides, intenses et conscientes.
Lors donc qu'un événement provoque en nous des impressions cénesthésiques et émotionnelles très fortes en même temps que des impressions sensorielles, qui peuvent être très faibles au contraire, le souvenir qui en reste est surtout composé des premières, qui, par association, entraînent les secondes. Mais comme les premières représentent un état spécial de notre personnalité, c'est le souvenir même de cette personnalité qui est évoqué, que l'état potentiel du cerveau qui lui correspond soit provoqué par des conditions n'ayant rien à voir avec les éléments sensoriels du souvenir de l'événement en cause, ou qu'il le soit par ces éléments eux-mêmes, représentés par des impressions sensorielles nouvelles identiques à celles d'autrefois. Il y a alors reviviscence, et cette reviviscence n'est en somme qu'un souvenir plus complet,
mais qui n'est plus complet que les souvenirs ordinaires, que parce que les éléments qui Tont constitué à l'origine ont été eux-mêmes plus nombreux et ont compris non seulement des impressions sensorielles, plus ou moins banales d'ailleurs, mais encore des impressions cénesthésiques intenses, ayant déterminé un état émotionnel particulier, une personnalité spéciale et forte à un moment donné. L'élément personnel l'emportant sur 1 élément sensoriel au moment de l'impression, le souvenir présente ces deux éléments dans le m,^me rapport. La reviviscence n'est donc en somme que le souvenir d'un état de personnalité.
Dans le souvenir ordinaire, d'un objet quelconque pir exemple, ce rapport de l'élément personnel et de 1 élément sensoriel est absolument renversé, et l'élément personnel est même presque négligeable, car il n'a qu'une intensité extrêmement faible et il est de plus commun à un nombre plus ou moins grand d'impressions sensorielles successives. Nous ne négligeons donc pas par un libre cboix l'élément personnel de nos souvenirs. Il se néglige lui -môme par la seule raison qu'il n'y joue ordiuairement qùun rôle à peu près nul, et qu'il représente une sorte de constante^ quand notre fonctionnement organique est normal, et qui ne saurait par conséquent modifier en rien le rapport réciproque de nos impressions d'abord, de nos souvenirs ensuite.
Cette distinction entre la reviviscence et la reproduction nous apparaît à tout instant dans les circonstances journalières de la vie. Si nous avons appris un aphorisme, par exemple, au cours de nos lectures, il nous est souvent bien diUicile de nous rappeler les conditions dans lesquelles nous avons fait cette acquisition. Mais que ce même aphorisme ait été émis devaut nous dans une occasion grave pour nous, où nous étions dans un état émotionnel particulier, nous nous en
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souvenons avec tous les détails de cette circonstaoce et» comme Ton dit, « il nous semble y être encore ». Nous ressentons la même émotion qu'alors, avec toute la différence d'intensité, d'ailleurs, qui existe entre un souvenir et une impression actuelle. Dans le premier cas il y a reproduction simple, dans le second reviviscence.
La clinique nous montre d'une façon plus nette encore cette reviviscence, qui, cependant, chez des personnes non malades, mais très impressionnables, peut être déjà assez vive. Mais dans les cas pathologiques nous saisissons sur le lait le rôle des impressions cénesthésiques, et, d'une façon générale, celui de la sensibilité générale, dans la reviviscence. C'est ainsi qu'en faisant varier par des procédés quelconques rétat de la sensibilité de sujets hystériques, et en provoquant des états de sensibilité et de cénesthésie ayant déjà existé » antérieurement, on amène le retour de l'état de personnalité
J qu'ils avaient au moment où leur sensibilité présentait la
même répartition et la même intensité. Et toutes les impressions qui s'étaient produites alors, se reproduisent avec une vivacité telle que le sujet croit y assister réellement et pour la première fois. Et si, par un procédé sur lequel j'ai insisté ailleurs S on modifie l'état de la sensibilité, on voit se dérouler dans l'esprit du sujet tous les événements qui ont accompagné autrefois cette modification. Or, comme ces variations de la sensibilité correspondent chez les hystériques à des variations dans l'activité des centres cérébraux, et par conséquent dans leur état moléculaire et dynamique, nous avons là la confirmation que c'est bien à cet état du potentiel cérébral que tient l'évocation et la reproduction des impressions passées, c'est-à-dire des souvenirs.
(l) Genèse et nature de l'Hystérie, 1897, 1. 1. (Paris, F. Alcan.)
Les hystériques nous fournissent encore cette démonstration sous une autre forme. Que par suite d'un ébranlement quelconque de leur système nerveux, une émotion violente par exemple, leur sensibilité disparaisse et qu'ils se trouvent ramenés à un certain degré d'anesthésle qu'ils ont déjà présenté à l'occasion d'une émotion d'un autre ordre, d'un événement tout à fait différent de l'événement actuel, et on les voit se représenter immédiatement les circonstances-de l'émotion, de l'événement d'autrefois. N'est-ce pas là une preuve bien manifeste de ce que nous avançons? Et si j'ajoute que chez ces sujets on peut, en dehors des circonstance^ où ces phénomènes se produisent spontanément, les provoquer expérimentalement, en dehors de toute suggestion et par des procédés uniquement physiques et physiologiques, d'une façon en quelque sorte mathématique, on conviendra que l'hypothèse que je propose a un grand caractère de vraisemblance et même de vérité. J'aurai d'ailleurs à revenir sur ces faits à propos du siège de la mémoire.