‹ Le problème de la mémoire: essai de psycho-mécaniqueChapitre 15 sur 20 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ANALYSE DE L'ACTE MNÉSIQUE (Fin) (reconnaissance — localisation)

Reconnaissance. — Au point de vue psychologique, la reconoaissance est une des opérations les plus importantes de Tacte mnésique, puisque c'est par là que nous savons qu une représentation actuelle correspond, non à une image présente, mais à une image passée. C'est la caractéristique de ce qu'on a appelé la mémoire psychique, par opposition à la mémoire organique constituée par les opérations précédentes. Sans la reconnaissance la mémoire est incomplète. Une représentation que nous ne reconnaissons pas comme appartenant au passé ne peut être considérée comme un souvenir, bien que ce soit un phénomène de mémoire. C'est ainsi que la réminiscence et la reviviscence ne sont pas à proprement parler des souvenirs, mais seulement des représentations reproduites. J'ai fait remarquer dans le premier chapitre qu'il y avait avantage à conserver cette appellation de reconnaissance, et qu'elle n'était pas remplaçable exactement par celle de localisation dans le temps, ni même dans le passé. Je n'y reviens pas»

Comment se fait cette reconnaissance? Comment distinguons-nous un souvenir d'une perception ? L'acte de la reconnaissance est-il immédiat ou subordonné à d'autres opérations préalables ? Hôfiding soutient la première opinion»

Lehniann, au contraire, prétend que la reconnaissaace est due aux idées reproduites qui accompagnent la sensation répétée, idées que l'observation intérieure peut découvrir quelquefois, et qui, dans d'autres cas, n'entrent pas dans la conscience. Reid avait déjà soutenu la première, et l'explication de Taiiie a quelque analogie avec la seconde.

Tout d'abord comment distinguons-nous un souvenir d'une perception, ce qu'on a appelé un état secondaire d'un état primaire? Y a-t-il entre les deux une différence de nature ou une différence de degré ^Reidj Garnier, Cardaillac croient à une différence de nature, et disent que les états secondaires ressemblent aux états primaires comme un portrait à Toriginal. On ne saurait admettre une semblable opinion au point de vue physiologique. Tout d'abord nous ne percevons que nos états intérieurs produits dans le cerveau par les impressions extérieures, et non les impressions extérieures elles-mêmes. Ce sont tes impressions transformées, c'est-à-dire ayant produit un état moléculaire et dynamique spécial dans les centres nerveux, qui sont perçues ou aperçues, comme Ton dit, consciemment. Ensuite, comme nous l'avons vu, la reproduction de ces impresssions sous forme de souvenirs ne peut se faire que dans les mêmes centres, présentant le même état moléculaire et dynamique. Si cet état moléculaire et dynamique était différent de celui qui s'est produit autrefois sous l'influence des excitations externes , ce seraient d'autres images, d'autres représentations qui surgiraient. Ce ne serait donc pas des souvenirs.

La plupart des philosophes anglais, et Hume en tête, ainsi qu'un certain nombre de psycho-physiologistes, ne voient entre la perception et le souvenir qu'une différence de degré, d'intensité, l'image-souvenir étant seulement plus faible que

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rimage de l'objet réel. Ce qui paraît donner à cette théorie une certaine vraisemblance, ce sont les cas où il y a confusion entre un état secondaire (souvenir) et un état primaire (perception). C'est ainsi, par exemple, que si le souvenir est extrêmement intense il y a une hallucination, c'est à-dire qu'on rapporte à un objet actuel, à des impressions extérieures présentes, l'image passée de cet objet. De môme aussi quand la sensation est très faible : il est presque impossible d'établir une limite précise entre le moment où on perçoit un son qui s'affaiblit et celui où on se le rappelle seulement après qu'il a cessé. On peut citer des exemples analogues pour les diverses sensations, mais il est juste de remarquer, à mon avis, que ces faits n'apportent pas à la théorie un grand appui. S'agitil bien de souvenir dans ces cas ou simplement de sensations prolongées, tenant à ce que la vibration du système nerveux survit pendant un certains temps à l'excitation ? Nous avons pris soin de dire au début que l'on ne saurait considérer cette vibration prolongée comme un phénomène de mémoire. 11 ne reste donc qu'une chose à l'appui de la théorie de Hume, c'est l'hallucination.

Or que se produit-il dans Hiallucination ? Quel est le centre qui entre en vibration ? Est-ce le centre récepteur ou le centre d'aperception et d'évocation ? S'il n'y avait qu'un seul centre pour la réception de l'excitation et sa perception consciente, si la mémoire avait son siège dans les mêmes centres que les représentations, tout souvenir serait une hallucination. Admettons au contraire, comme je l'ai fait, que la conservation des souvenirs se fasse dans d'autres centres que la réception des impressions, et les choses deviennent assez faciles à comprendre. Prenons, par exemple, une hallucination de l'ouïe, dans laquelle le sujet croit entendre une phrase entendue autrefois par lui. Au moment où elle a été réellement pro-

noncée, elle a d'abord frappé le centre auditif du langage, et de là l'excitation s'est transmise au centre précepteur, où elle a déterminé un état spécial d'un certain potentiel, puis le centre auditif verbal est revenu à son état antérieur. Si , sous une influence quelconque, ce centre verbal entre en vibration et présente le même état moléculaire et dynamique que celui qu'y a déterminé l'excitation produite parla phrase entendue autrefois, le centre d'aperception se trouvera influencé exactement de la même manière que si c'était l'excitation auditive verbale qui avait provoqué la vibration du centre auditif. Il y aura donc une véritable perception nouvelle. Pour qu'il y ait souvenir, il faudrait que l'état dynamique du centre auditif verbal fût provoqué par une excitation partie du centre d'aperception.

Ce n'est pas l'intensité qui peut servir à différencier un souvenir d'une perception. Supposons, en effet, que la vibration du centre auditif verbal dans l'hallucination ne soit pas plus forte que celle que produirait l'excitation partie du centre d'aperception, il n'y en aura pas moins une hallucination, faible si l'on veut, mais qui ne sera pas pour cela un souvenir.

Ce qui prête à confusion, c'est le terme d'hallucination. Les philosophes qui se sont faits les défenseurs de cette opinion n'ont pas distingué entre l'hallucination vraie et le souvenir hallucinatoire. Dans l'hallucination vraie, deux cas peuvent se présenter : Le plus souvent elle ne reproduit aucune sensation, simple ou complexe, précédemment perçue. C'est une nouvelle combinaison qui se forme dans les centres cérébraux, absolument comme dans le rêve. Il ne saurait, dans ces cas, y avoir confusion entre la perception et le souvenir. Il n'y a pas souvenir, puisque l'impression perçue n'a jamais existé. Cette impression est rapportée à une excitation exté-

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rieure et voilà tout, parce que le centre récepteur intéressé est mis en activité par une excitation autre que celle du centre d'aperception. Dans le cas où l'hallucination reproduit une sensation déjà perçue, le mécanisme est exactement le même, avec cette seule dilïérence que l'état dynamique du centre récepteur est identique à un état antérieur. C'est celui que j'ai examiné tout à Theure. 11 n'y a pas de souvenir pris pour une perception ; il y a bien perception nouvelle. Ce que nous percevons, en effet, comme je le rappelais plus haut, ce n'est pas l'objet extérieur, c'est l'état déterminé dans les centres cérébraux par les excitations parties de cet objet. Si cet état est produit d'une manière identique par une cause autre que l'objet qui l'a primitivement provoqué, peu importe, le centre d'aperception sera mis en vibration de la même façon dans les deux cas. La différence n'existera que pour le spectateur, qui dira qu'il y a perception si l'état dynamique des centres récepteurs du sujet est produit par une excitation venue d'un objet réel, et qu'il y a hallucination si cet état est provoqué par une autre cause interne. Mais, pour le sujet, il n'y aura pas de différence. L'hallucination vraie ne peut donc en aucune façon servir à étayer la thèse de ceux qui prétendent qu'entre le souvenir et la perception il n'y a qu'une question d'intensité dans la représentation.

Enfin un autre cas se présente, c'est celui où un souvenir est tellement intense qu'il devient hallucinatoire. Mais ici il faut encore distinguer. Ou bien le souvenir existe d'abord et nous apparaît en tant que souvenir. Puis il se développe, prend une intensité considérable et le sujet en arrive à croire qu'il aune véritable perception. Mais jamais il n'est dupe de son illusion, qui n'est que passagère ordinairement. Tandis que le véritable halluciné affirme avoir vu ou entendu, le sujet qui a eu des souvenirs hallucinatoires se rend parfaite-

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ment compte qu'il a été le jouet d'une hallucination. Il s'en rend môme compte sur le moment, puisque bien souvent il est effrayé de ce qui se passe et qui est en contradiction avec ce qui l'entoure. Et nous allons voir tout à l'heure quel rôle joue cette contradiction entre les représentations passées et les perceptions actuelles dans le phénomène de la reconnaissance.

Ou bien il y a reviviscence complète d'un état de personnalité antérieur, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent. Dans ce cas, on ne saurait dire, ni qu'il y a hallucination, ni qu'il y a souvenir. Le sujet ne fait aucune confusion entre ses souvenirs et ses hallucinations. Son cerveau tout entier repasse par les états dynamiques successifs qu'il a traversés autrefois. A chacun de ces états correspondent des impressions externes et internes spéciales, qui se reproduisent fatalement. Cela se passe aussi bien pour les centres d'aperception que pour ceux de réception et d'association, et pendant que cette évolution se produit, les objets présents et les impressions actuelles n'agissent en aucune façon sur ces centres en activité d'une façon automatique. Il ne saurait donc y avoir pour le sujet aucune contradiction entre ce qu'il se représente et ce qu'il perçoit autour de lui actuellement, puisqu'il ne perçoit rien. Il revit donc toute sa vie passée, et les impressions postérieures à l'époque qu'il revit n'existent pas plus pour lui que les impressions actuelles.

Les cas de souvenir hallucinatoire et de reviviscence ne sauraient donc , pas plus que les hallucinations vraies, prouver qu'entre le souvenir et la perception il n'y a qu'une différence d'intensité. D'autre part, il n'y a pas de différence de nature, en ce sens que ce ne peut être que dans les mêmes centres que se produise la modification moléculaire à laquelle

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