ANALYSE DE L ACTE MNÉSIQUE. — FIXATION
peu après Tavoir resseutie, il faut qu'entre cesdeux momeats il se soit passé quelque chose. Rien u'est venu renforcer mon impression première ; mou pouvoir d'évocation, qui tient à mon bon fonctionnement cérébral, n'a reçu aucune modification. Toutes les conditions paraissent donc identiques, et cependant une image que je ne pouvais pas évoquer, même avec effort, surgit spontanément, et à partir de ce moment je peux volontairement l'évoquer. Cela ne peut se comprendre que si Ton admet la nécessité d'un certain temps pour que la mémoire s'organise.
Je laisse pour plus tard l'examen de cette question de l'organisation de la mémoire. Ce que je veux mettre en relief en ce moment c'est l'importance du facteur temps dans la fixation des impressions. Ce facteur se montre encore lorsqu'il s'agit de la rapidité avec laquelle on apprend. Il est établi, en effet, que plus on apprend rapidement et plus vite on oublie. On connaît l'exemple de cet acteur qui, obligé au pied levé de suppléer un camarade le jour môme, apprend son rôle eu quelques heures et le sait assez pour le jouer le soir. Mais le lendemain il l'a complètement oublié et est obligé de le rapprendre en entier. Et ainsi plusieurs jours de suite. Et il expliquait que cela lui prenait moins de temps et donnait moins de peine que s'il avait dû l'apprendre d'une façon réfléchie et avec attention.
L'attention, soit passive, soit active et volontaire, a en effet une grande influence sur la fixation des impressions. Tel fait, qui s'est passé maintes fois devant nous sans que nous y prêtions attention et que nous serions incapable de préciser, ni même de nous rappeler, peut prendre tout à coup une importance extrême et telle que jamais plus nous ne l'oublions. Telle parole, dite par une personne, ne nous frappe
pas et nous ne la retenons pas ; prononcée par une autre, elle nous pénètre profondément et se fixe d'une manière indélébile. Qui de nous n'a entendu quelqu'un dire : « J'entends encore X. me dire telle chose » ? Or cette chose, d'autres la lui ont dite ; on le lui rappelle et il ne s'en souvient pas.
Il est en effet un état qui, plus que l'attention, contribue à fixer les impressions, c'est l'émotion, ou pour mieux dire le ton émotionnel, qui les accompagne. C'est lui qui entraîne l'intensité de l'attention, et c'est de cette intensité de l'attention que dépend à son tour la pénétration et la fixation de l'impression.
La volonté agit de la même manière que l'émotion. L'application réfléchie, soutenue, pour apprendre quelque chose, pour garder une impression, contribue à la fixation d'une façon remarquable, mais que je crois moins sûre et moins solide que le ton émotionnel. Quand on réfléchit sur une chose pour la retenir, on ne fait en somme que chercher tous les rapports qu'elle peut avoir avec d'autres choses connues, pour avoir ainsi des points de repère aussi nombreux que possible. C'est ainsi qu'on se crée des moyens mnémotechniques, d'autant meilleurs souvent qu'ils sont plus bizarres. Dans ce cas, on arrive, en envisageant l'objet dont on veut garder le souvenir sous toutes ses faces, dans ses moindres détails, à multiplier les impressions qu'il vous donne. Ces aspects, si nombreux qu'on les suppose, ne sont jamais très nombreux. Les associations d'idées qu'ils éveillent sont plus ou moins solides, mais ne le sont jamais beaucoup, puisqu'on a été obligé de les chercher et qu'elles n'ont pas surgi spontanément. Elles n'ont donc pas une grande stabilité. De sorte que lorsque ce n'est qu'au moyen de l'attention volontaire que la fixation des impressions se fait, elle présente une beaucoup plus grande
ANALYSE DE l'aCTE MXKSIQUE — FIXATION 40
fragilité, que lorsqu'elle se fait sous Tinfluence de Tatteution due à un état émotiounel. Car cet état émotionnel est une réaction générale du cerveau ; le fait à retenir est incorporé à cet état d'une façon indélébile, et il suffira que l'un soit évoqué pour que Tautre se reproduise et réciproquement.
Ce ne sont donc pas quelques associations plus ou moins stables, plus ou moins naturelles et logiques, d'ailleurs en petit nombre, qui sont mises eu jeu. C'est tout^ le cerveau qui réagit sous l'influence de l'impression. Tandis que dans le premier cas, à une impression, décomposée en ses éléments, renforcée par les associations de ces éléments avec d'autres images servant de points de repère, correspond une fixation peu stable, dans le second, au contraire, où l'impression, vague quelquefois, imprécise, est accompagnée d'un état émotionnel plus ou moins intense et d'associations d'idées surgissant spontanément, parce qu'elles sont fortement établies, la fixation se fait d'une façon indélébile ou tout au moins très forte.
Si nous résumons les conditions de ia fixation, nous voyons donc que tout d'abord l'intégritg anatomique et physiologique de la cellule est indispensable ; que la circulation et la nutrition du cerveau doivent être aussi normales que possible; que l'intensité de la fixation n'est pas proportionnelle à l'intensité de l'excitation et que celle-ci ne doit pas dépasser certaines limites ; que la rapidité de succession et la durée des impressions ne doivent pas dépasser une certaine moyenne, dont le minimum est fixé par le temps nécessaire pour qu'une impression devienne consciente ; que la persistance de la fixation est en raison inverse de la facilité et de la rapidité avec lesquelles elle s'est faite ; que la répétition n'assure que faiblement la fixation, et que l'attention agit d'autant plus fortement qu'elle s'accompagne d'un état émotionnel.
SoLLiER. — Prob. de la méni. 4
Conservation. — Nous arrivons au point le plus important du problème de la mémoire, au point le plus admis et cependant le moins démontré, celui de la conservation des impressions. Nous venons de supposer que les impressions reçues par le cerveau y laissaient une trace, une empreinte quelconque^ Nous nous sommes bien gardé toutefois de nous demander comment et où pouvait se laire cette fixation. C'est maintenant le moment de nous poser cette question.
(( Avant de savoir il faut nous figurer, a dit justement Guyau. » Les façons de nous représenter le mécanisme de la conservation des images dans le cerveau n'ont pas manqué. Pour ne citer que les principales, Spencer * a comparé le cerveau à un piano mécanique pouvant reproduire un nombre d'airs indéfini. Taine '^ en fait une sorte d'imprimerie fabriquant sans cesse et mettant en réserve des clichés innombrables. D'autres la comparent à une plaque photographique, d'autres encore, comme Guyau ^ à un phonographe. Toutes ces comparaisons plus ou moins ingénieuses sont fort grossières et ne tiennent guère compte que d'un élément : la conservation. Mais la conservation sans la reproduction n'est pas la mémoire. Il n'y a pas lieu d'insister davantage, comme le remarque M. Ribot, sur les habitudes du monde végétal qu'on a comparées à la mémoire. « 11 ne faut jamais perdre de vue, dit il, que nous avons affaire à des lois vitales, non à des lois physiques, et que les bases de la mémoire doivent être cherchées dans les propriétés de la matière organisée, non ailleurs. » Je crois, au contraire, que nous pouvons étudier les phénomènesdela mémoire et de l'esprit en général à la lumière des lois physiques, et que nous trouverons en certaines applica-
(1) Principes de Psychologie. (Trad. franc. Paris, F. Alcan.)
(2) U Intelligence,
(3) La Mémoire et le phonographe, Rev. Philos., 1880. T. I, p. 319.
ANALYSE DE l'ACTE MNÉàlQUE — CONSERVATION 51
tioûs de force que nous fournit la science moderne des analogies très intéressantes avec le fonctionnement du cerveau.
Nous trouvons dans la fibre musculaire une ébauche de la mémoire. Si après une excitation la fibre musculaire revient à sou état primitif, il n'en est pas moins vrai qu'à la suite de chaque action elle devient plus apte à l'action, plus disposée à la répétition du même travail. Cet accroissement de puissance par le fait du fonctionnement, cette tendance à un meilleur fonctionnement sous l'influence de l'exercice se remarque d'ailleurs dans tous les organes de l'économie. Il n'est donc pas surprenant de rencontrer la même chose dans le système nerveux. Mais cela peut-il s'appeler de la mémoire ? Non sans doute, mais il n'en ressort pas moins que ce qu'on a désigné sous le nom de trace-disposition pour expliquer la reproduction des images n'est pas spécial au système nerveux, ni encore moins à la cellule corticale.
Il y a plus. On rencontre celte trace-disposition non seulement dans le monde organique, mais encore dans le monde inorganique. Nous trouvons même là un terme de comparaison que je m'étonne de n'avoir pas vu citer encore pour expliquer le phénomène de la mémoire : je veux parler de l'aimantation. Lorsque je mets au contact d'un barreau d'acier un morceau d'aimant, ou que j'y fais passer un courant électrique, je détermine dans ce barreau d'acier une modification, sur la nature de laquelle on n'est d'ailleurs pas fixé, mais qui persiste pendant un temps plus ou moins long.
Il y a donc, comme dans la mémoire, fixation de l'impression et conservation. Plus je répète le contact, plus je le prolonge, et plus l'aimantation de mon barreau augmente et persiste, absolument comme la mémoire sous l'influence d'impressions répétées et prolongées. Seconde analogie. En voici une troisième : lorsque les excitations portées sur le
52 LE PllOBLÈME DE LA MEMOIRE
cerveau sont trop intenses, elles ne peuvent pas plus s'y fixer que lorsqu'elles sont trop faibles. Il en est de même pour le barreau d'acier. Sa capacité d*aimantation n'est pas infinie, et n'augmente pas, au delà d'une certaine limite, avec l'intensité du courant d'aimantation. Quatrième analogie : avec le temps l'aimantation diminue, absolument comme les souvenirs qu'on ne réveille pas de temps en temps. Mais il y a plus, et, cinquième analogie, il sulïit de mettre un morceau d'acier non aimanté au contact du barreau aimanté pour que ^on aimantation persiste, de môme qu'il suffit de laisser au contact d'un souvenir une impression qui lui a été associée pour le faire persister avec la même netteté. Il n'y a pas jusqu'au phénomène de la reproduction, le seul vraiment caractéristique de la mémoire, qu'on ne retrouve dans l'aimant, puisqu'il peut créer lui-même autant de fois un nouvel aimant qu'on mettra à son contact de morceaux d'acier. Mais de même qu'un courant d'induction détermine dans un barreau d'acier un état qui correspond au phénomène de l'aimantation, de même une excitation sensorielle peut déterminer dans le cerveau un état qui corresponde à un phénomène de mémoire ; l'état d'aimantation est aussi différent du courant d'induction qui Ta déterminé, que l'image-souvenir lest de l'excitation sensorielle, et cependant cet état d'aimantation peut reproduire le phénomène de l'aimantation dans un autre barreau d'acier, absolument comme le courant d'induction, mais avec une intensité considérablement moins grande. De même aussi la modification inconnue produite dans le cerveau par l'excitation sensorielle peut reproduire, d'une façon plus ou moins atténuée, l'impression primitive.
Si j'insiste sur ces analogies ce n'est pas pour établir la moindre ressemblance de nature entre les phénomènes psychiques et les phénomènes électriques, comme certains psy-
ANALYSE DE l'AGTE MNÉSIQUE — CONSEIIVATION o3
chologues ont teadance à le faire, mais simplement pour montrer que Ton peut trouver dans le monde purement physique des forces capables de modifier la matière de façon à lui donner des qualités nouvelles sans paraître modifier sa forme, ni sa structure moléculaire, qualités passagères d'ailleurs, et qui, lorsqu'elles sont disparues, la laissent dans son état primitif.
Ch. Ricliet S dans des expériences sur les animaux, montre qu'à la suite d'une excitation de la moelle et des nerfs il persiste une vibration plus ou moius prolongée. Une grenouille décapitée, après qu'on lui a donné des convulsions par choc de la tête, conserve pendant un certain temps des convulsions tétaniques ; une anguille dont on a coupé la tête, présente pendant longtemps dans le tronçon postérieur des mouvements de reptation. Il considère la persistance de cette excitabilité comme une sorte de mémoire élémentaire. Mais il ne faut pas confondre la persistance d'une excitation et le souvenir d'une impression. Souvenir indique rappel, reproduction, et par conséquent cessation pendant un certain temps. On ne saurait en aucune manière regarder la mémoire comme la prolongation d'une excitation.
Abordons maintenant la question même de la conservation des images. Et d'abord que faut-il entendre par images? Lorsqu'une excitation sensorielle vient atteindre un nerf elle produit en lui une certaine vibration qui se transmet directement au cerveau, s'il s'agit d'un nerf crânien , en passant pour certains par le bulbe ou la protubérance, ou indirectement s'il s'agit d'un nerf périphérique, en passant par la moelle et suivant un trajet plus ou moins compliqué. Mais
(1) Art. Cerveau. Dictionnaire de Physiologie (Paris, F. Alcan) , et Mémoire élémentaire. Rev. Philos., 1881, t. I, p. 540.
quelle que soit la voie suivie, Texcitation aboutit toujours en un point spécial du cerveau, où aboutissent les fibres nerveuses émanant du point de la périphérie qui a été atteint par l'excitation. Le trajet de celte excitation est donc déterminé d'une façon absolue et ne peut être modifié par quoi que ce soit. Elle peut être arrêtée en cours de route dans les différents centres réflexes qu'elle traverse, et ne pas aboutir au cerveau^ mais si son intensité est suffisante, si rien ne vient la dériver, elle atteint le cerveau dans des points parfaitement déterminés, centres dont quelques-uns sont connus, dont beaucoup sont encore à délimiter. A partir de ce moment que devient-elle?
Pour les uns, avons-nous vu, elle détermine dans ces centres de perception, ou de réception, eux-mêmes une modidification permanente, pour d'autres celte modification se produit dans d'autres centres (centres d'association pour Flechsig, centre d'aperceptiou, qui serait le lobe frontal, pour Wundt) ; mais quel que soit le point où elle se fasse, tout le monde admet une modification permanente, soit sous une forme matérielle, par une sorte de changement moléculaire dans les cellules de perception, soit sous une forme dynamique, consistant dans une tendance à reproduire rimpression produite par Texcitation. C'est à ces traces, à ces résidus, à ces traces-dispositions, — tous ces mots recouvrent la même inconnue — que Ton a donné le nom d'images, mot fort malencontreux, car il éveille malgré soi chez beaucoup l'idée d'une chose concrète, que la comparaison du cerveau avec une plaque photographique n'a pas peu contribué à répandre. Dans l'hypothèse de la conservation des impressions dans les cellules de Técorce, voici en somme à quoi se réduit une image : Une excitation X atteint une cellule A ; celle-ci est modifiée d'une certaine façon et devient
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A' — La perception de la vibration qui a transformé A en A' devient pour le sujet l'équivalent psychique de l'excitation X. C'est Vimage, ou si Ton aime mieux c'est la représentation de X. De telle sorte que chaque fois qu'une cause quelconque transformera A en A', — si après l'excitation l'état A' a disparu et que A ait repris sa forme première — , ou fera vibrer A, — si l'état A a persisté — les choses se passeront pour le sujet comme si c'était encore X qui aurait agi. On dit alors qu'il y a souvenir, l'impression ressentie par le sujet dans le second cas étant immédiatement différenciée de la perception primitive, pour des raisons que nous aurons à examiner plus loin (Reconnaissance).
Conservons, pour la commodité, ce terme d'images, maintenant que nous avons établi ce qu'il fallait entendre par là. Une première question se pose, à savoir si la conservation supposée des images peut se faire dans les centres de perception , comme beaucoup de psychologues l'admettent avec Bain. Admettons que cela soit et voyons ce qui va se passer. Ch. Richet* l'a exposé delà manière suivante : « Le muscle M, après maintes excitations et contractions, reviendra exactement à l'état primitif : il y aura retour presque parfait à la constitution organique normale. Mais la cellule cérébrale nerveuse A, après excitation ne sera plus jamais A ; ce sera A' ; et après chaque excitation elle sera modifiée, devenant tour à tour A', A'', A'", etc. ; de sorte que les réactions consécutives, identiques pour le muscle, qui est M et sera toujours M, seront très variées pour la cellule cérébrale, qui sera successivement A', A'^ A"".... La réaction a de la cellule A ne sera plus a mais a^, quelque peu différente de a ». Si réellement A était modifié à chaque nouvelle excitait) Art. Cerveau. Dictionnaire de Physiologie,
lion la mémoire serait abolie du même coup. En effet, Texcitation X atteint la cellule A; elle la modifie de telle sorte qu'elle devient A^ A cet état A' correspond la représentation que nous avons de X, et que nous désignerons par x. Pour qu'a soit éveillé en nous et constitue un souvenir il faut que rétat A', auquel elle correspond, soit lui-même reproduit. Or cela n*est pas, si Ton admet avec Gh. Richet qu'une nouvelle excitation X, identique à la première, modifie la cellule A' et la transforme en A". A cette modification ne pourra plus correspondre la représentation a, équivalent psychique de X. Il y aura une nouvelle représentation ni. De sorte que X, excitant la même cellule cependant, sera représentée successivement dans l'esprit par a et a'. Si A'' se substitue à A', comme A' s'est substituée à A, et que jamais l'état A' ne puisse être repris par la cellule A, on ne comprend pas comment l'image a pourrait elle-même reparaître. Elle se trouve effacée par a-, comme la cellule A' se trouve remplacée par la cellule A'^
Si donc, d'une part, on est forcé d'admettre que, les voies anatomiques étant déterminées et fixes, une même excitation partie d'un même point de la périphérie, avec la même intensité, doit aboutir à la même cellule cérébrale, et si, d'autre part, on admet que cette excitation détermine, chaque fois qu'elle se produit, une modification permanente de la cellule cérébrale, on arrive à ce résultat paradoxal que la persistance de la modification produite par une excitation empêche le souvenir de cette excitation dès qu'une nouvelle excitation semblable se produit. Il devient impossible de comprendre comment, si les souvenirs sont fixés dans le point même de la perception, nous pouvons simultanément percevoir une impression actuelle et nous souvenir que nous l'avons déjà eue, et même distinguer les souvenirs multiples que nous en avons.
ANALYSE DE l'ACTE MNÉSIQUE — CONSERVATION 57
Pour concilier ces deux choses incompatibles : réveil de l'image ancienne, et modifications successives et permanentes de la cellule qui en est le siège, essayons de diverses hypothèses, que les auteurs eux-mêmes n'ont pas émises, faute d'avoir vu cette incompatibilité.
A l'état A' de la cellule A correspond la représentation a de l'excitation X. On peut supposer un processus interne, diflérent de X par conséquent, qui, grâce aux connexions de A avec les autres cellules de l'écorce, fasse vibrer cette cellule A' et éveille ainsi la représentation a, sans amener de modification nouvelle de la cellule A\ La conscience que nous aurions de la voie différente de Texcitation nous permettrait de distinguer entre la perception et le souvenir de X. Et ainsi, chaque fois que A' serait ainsi mis en état de vibration, là représentation a se produirait.
On pourrait admettre cette hypothèse si, une fois que A' a été constituée par l'action de X sur A, X n'agissait plus jamais sur A^ Or cela n'est pas; c'est au contraire sous Tinfluence de nouvelles excitations X que l'image a reparaît le mieux, et nous avons vu que si elles déterminaient de nouvelles modifications A^ A'", etc., l'image a serait submergée et que la mémoire n'existerait plus par conséquent.
Supposons maintenant que X, après avoir transformé la cellule A en A^ ne soit plus capable de la modifier quand elle se répète, mais seulement de la faire vibrer de façon à réveiller la représentation a. Il nous faut d'abord préciser ce que peut et doit être cet état A' si nous l'admettons. Est-ce un état statique, est-ce un état dynamique?
Sous l'action d'une excitation X il se produirait une modification A' de la cellule A. 11 est évident que cette transformation, de quelque nature qu'on la suppose, est un état dynamique. L'excitation cessant, cet état dynamique cesse
58 LE PDOBLBME DB LA HBMOIRB
lui-même, au bout d'un temps plus ou moins long, peu importe. L'état statique qui lui succède correspond-il à l'état primitif de A, ou au contraire est ce l'état A' qui persiste, c'est ce qu'il s'agit de savoir. Mais ce qui nous importe pour le moment c'est de savoir qu'à l'état dynamique provoqué par l'excitation X, succède un état statique, état de repos, quand elle cesse. Ceci nous expliquerait comment la représentation a se produit, puis semble disparaître pour reparaître et disparaître encore. Elle tiendrait à l'état dynamique de la cellule, et ne se montrerait que lorsque cet état dynamique se reproduit. Elle traduirait l'activité, le fonctionnement de la cellule A, comme le mouvement traduit l'activité des centres moteurs. Elle ne disparaîtrait pas quand la cellule est au repos, mais y persisterait en puissance. Je crois que c'est ainsi que devrait s'expliquer la disparition apparente et la réapparition des souvenirs, qui ont fait dire à M. Ribot que l'oubli était la condition de la mémoire. Comme je l'ai fait remarquer autrefois, il serait préférable dédire que c'est le passage du conscient à l'inconscient. En efïet, pour nous rappeler un événement nous sommes obligés de faire abstraction de tous les autres. Mais nous ne les oublions pas en réalité, puisque dans un moment nous allons pouvoir en réveiller les images à leur tour.
Mais ce qu'il s'agit de se demander pour le moment, ce n'est pas si ce pbénomène est réel, c'est de savoir, l'ayant admis, si c'est dans les centres de perception ou en dehors d'eux qu'il se produit. La supposition que nous avons faite plus haut que X, après avoir la première fois transformé A en A', ne peut plus, quand elle se répète, y produire de nouvelles modifications, est elle plausible ? Remarquons immédiatement que les auteurs qui admettent que X détermine la modification A^ d'une façon permanente, repoussent implicitement cette sup-
ANALYSE DE l'AGTE" MNÉSIQUE — CONSERVATION 59
position, puisqu'ils disent que la seconde excitation transformera A' en A'', et ainsi de suite. Et en efiet on se demande pourquoi si X a été capable une première fois d'amener une modification dans une cellule, elle deviendrait incapable par la suite de la modifier de nouveau.
Il y a toutefois une différence qu'il importe, puisque nous faisons en ce moment une critique aussi impartiale que possible, de signaler. Lorsqu'une impression ébranle pour la première fois une cellule cérébrale, l'état de cette cellule est absolument différent de ce qu'il sera plus tard. Elle est vierge et neutre, elle n'est pas encore adaptée à aucune fonction spéciale. On peut donc parfaitement admettre qu'une excitation quelconque détermine chez elle un agencement moléculaire spécial, et qu'une fois cet agencement nouveau produit, il ne puisse plus s'en produire d'autre, et que les excitations nouvelles qui l'atteignent n'aient pas d'autre résultat que de la faire passer de l'état de repos à l'état d'activité, de l'état statique à l'état dynamique. Cette adaptation immuable une fois établie se rencontre pour toutes les autres fonctions du système nerveux dans les centres inférieurs et la moelle, et il n'y a aucune raison pour supposer que la cellule corticale diffère des autres cellules du système nerveux central.
Cette théorie, qui correspond en partie, je crois, à la réalité, a l'avantage de ne pas donner à la cellule corticale des caractères spécia' -.:, distincts des autres cellules nerveuses; de celles de la moelle par exemple. Elle nous permet d'admettre, en outre, la persistance d'une modification de la cellule sous l'influence d'une excitation^ persistance sans laquelle la mémoire ne se comprend pas. Mais elle détruit l'hypothèse en vertu de laquelle chaque excitation nouvelle modifierait la cellule déjà modifiée par les excitations antérieures, hypothèse à tous points de vue inadmissible. Mais
commeat expliquer que nous puissions nous rendre compte de la perception et de la représentation par le souvenir, et des différences entre les souvenirs des diverses excitations successives perçues par une même cellule ; en vertu de quoi la cellule modifiée par une excitation X s'associe-t-elle à une autre cellule modifiée en même temps qu'elle par une excitation Y, X et y émanant du même objet, mais affectant des cellules A et B situées dans des centres plus ou moins distants Tun de l'autre ; comment enfin la destruction des centres de perception n*abolit-elle pas les souvenirs en même temps que les perceptions, si c'est dans les mêmes cellules que se font la perception, la conservation et la reproduction des impressions ?
Admettons donc provisoirement que l'excitation X a déterminé par son action sur la cellule A une modification, dynamique d'abord, statique ensuite, qui l'a fait devenir la cellule A^ Deux cas se présentent alors : ou bien c'est un processus interne, une excitation venue du cerveau lui-même qui va mettre en état d'activité la cellule A^ ou bien c'est une nouvelle excitation venue du dehors. Dans le premier cas l'état dynamique de A' reproduit la représentation deX, c'est le souvenir de X. Dans le second cas la nouvelle excitation X' est évidemment de même nature et a le même point de départ que X. Si elle était de nature différente ou si elle avait un autre point de départ elle ne suivrait pas les mêmes voies et ne pourrait pas aboutir aux mêmes centres cérébraux.
Mais X^ peut être d'intensité égale, inférieure ou supérieure à X. Que va-t-il se passer? L'excitation X agissant d'une façon spéciale sur A en sa qualité de première excitation d'une cellule non encore différenciée, supposons une excitation X'^ que nous pourrons comparer à X' plus exactement que X' à X. D'après ce que nous venons de voir, c'est la même cellule A
ANALYSE DE l'aCTE MXÉSIQUE COXSEUVATIOX 61
qui perçoit l'impression et la conserve sous la forme A', Elle est donc à la fois organe de perception et de mémoire. Est-ce possible ? Si X'^ est égale à X' elle va déterminer une perception égale à celle de X' et voilà tout. Or l'observation nous apprend qu'en même temps que cette perception il y a représentation, souvenir de l'impression X^ Comment la même cellule peut-elle nous donner à la fois une perception du présent et une représentation du passé? Et si nous supposons une série d'impressions X^ X^ X% etc. , comment aurons- nous en même temps une perception de l'excitation X^ actuelle et les représentations de toutes les excitations antérieures ? Comment pourrons-nous les distinguer les unes des autres et les comparer à la sensation présente? puisque c'est un seul et môme état A' de la cellule mise en activité. Il est inadmissible que sous f'influence d'excitations identiques successives elle fonctionne d'une façon différente. Cela devient encore moins compréhensible si on suppose X'^ inférieure ou supérieure à X^
Si d'autre part on admet que A' une fois constituée, différenciée, ne se modifie plus et ne fait que passer de l'état statique à l'état dynamique sous l'influence des excitations successives X^ X'', X''' etc., et revenir ensuite, quand elles cessent, à son état statique initial, on ne peut plus comprendre comment se fixent et se conservent ces impressions successives, puisqu'elles ne laissent aucune modification permanente. Qu'on admette des modifications successives de la cellule A sous l'influence des excitations X, X' X'^ etc., ou qu'on repousse l'idée de ces modifications permanentes, on arrive donc toujours au même résultat : la mémoire est impossible; la même cellule ne peut être à la fois organe de perception, de conservation et de reproduction.
Nous avons supposé que X était toujours de même nature.
Mais daDs la réalité cela n'est pas. X est une excitation de nature quelconque agissant sur un point de la périphérie d où des conducteurs nerveux préélablis la conduisent fatalement à la cellule A. Cette cellule A peut donc recevoir d'autres excitations ayant le même point d'origine. Gonment alors se diflérencieront ces diverses impressions ? Si X a déterminé A' X* va-t-il déterminer une autre modification? Nous sommes alors ramené à Thypo thèse des modifications imprimées par les excitations successives, c'est-à-dire que XS X-, X', déterminant des modifications A" A"' A"'', et chacune de ces modifications effaçant la précédente, le souvenir est impossible. Si d'autre part on veut supposer que la cellule A indifférente est différeaciée sous la forme immuable A', cela nous conduit à supposer que X', X^ X' ne feront qu'ébranler A' et évoquer ainsi la représentation de X', X^ X^De quelque façon qu'on s'y prenne il est impossible de considérer la cellule perceptive Acomme représentative aussi.
En somme, on arrive à cette conclusion que la cellule, non seulement ne conserve pas de modification permanente sous l'inlluence des excitations qui la mettent en activité, mais encore ne peut même pas être différenciée et adaptée à une impression spéciale, à une variété d'excitation quelconque. Il y a cependant quelque chose de changé par le fait du passage d'excitations à travers les cellules de l'écorce, et ce quelque chose nous verrons plus loin en quoi il consiste.
On a émis une autre hypothèse qui , à première vue, semble concilier ces choses contradictoires. On a dit : Le nombre descellules cérébrales, d'après lesévaluations les plus inférieures, serait de 600.000.000. D'autres disent le double. Si une cellule est capable de subir plusieurs modifications, elle ne doit en tout cas en subir qu'un nombre limité. Mais on