CHAPITRE VI
EFFETDE L'ALTÉRATION DE LA MONNAIE SUR LE COMMERCE INTÉRIEUR, ET POUR TOUS CEUX QUI VIVENT DE LEUR INDUSTRIE
Il a donc été établi avec assez de netteté que l'ensemble des marchandises étant en équilibre avec la masse de la monnaie, si la quantité des marchandises n'augmente point, et que celle de la monnaie s'accroisse au contraire, il en résulte un changement dans le rapport qui existait entre les premières et la seconde, et ainsi la même quantité de marchandises achètera, ou devra acheter, une plus grande quantité de monnaie.
Mais si L'augmentation des signes monétaires n'est que le fait du souverain, cette augmentation n'est qu'une augmentation numéraire, qui est plutôt une diminution delà valeur intrinsèque de cette monnaie. D'où il suit que chaque signe monétaire étant démuni d'une partie de sa valeur, n'achètera plus la même quantité de marchandise qu'auparavant, et qu'il faudra qu'il soit donné plus de signes monétaires, de façon que le total do> valeurs réelles équivaille a la \aleur réelle ancienne, qui était aussi la nominale.
Cette Mie est beaucoup plus vraie que la précé-
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dente, et on verra quelles différence! considérables dans les conséquences Baissent de ce que l'augmentation <ln nom l)i «• des -ijnrv monétaires n'a pas compagnée parune augmentation de ls matière représentée par ces signes, nomme dans le cas où ls I i au e aurait été inondée d*esj métalliques, ou mieux
comme dans le cas présent de! Amérique.
11 devient dès lors aisé dé se rendre compte, dans l'ensemble, de l'effet que va produire toute dépréi tion, ou affaiblissement de la monnaie, sur la vie économique d'un pays. D'un coté, les marchandises vont tendre à augmenter de prix dans la proportion même où la monnaie a baissé de valeur ; d'un autre côté, à cause de l'accoutumance à compter en numéraire, ceux qui ont fourni de l'argent vont être remboui en monnaie qui sera démunie de sa valeur, et qu'ils seront obligés de prendre comme si elle était bonne. Le créancier, n'exigeant que la valeur numéraire et non la valeur réelle, perdra nécessairement toute la diminution de valeur de la monnaie, et ledébiteur gagnera autant que le créancier perd.
Avant d'aller plus loin, il est très utile de faire justice d'une opinion a la vérité soutenue par beaucoup de légistes et de législateurs, suivant lesquels les ressortissants d'un Etat, obligés de se soumettre à la volonté du souverain, devront tous recevoir la monnaie affaiblie comme si elle était de bon aloi, et qu'il n'y a en conséquence aucune raison pour les marchands d'augmenter le prix de leurs marchandises, puisqu'ils sont assurés que leurs concitoyens prendront la mauvaise monnaie sur le pied de 1r bonne.
Sans marquer ici que ce raisonnement ne peut s'appliquer au commerce avec l'étranger, duquel le
l'altération et ses effets 37
commerce intérieur dépend étroitement, on peut répondre facilement que :
i° Quand l'Etat, par une diminution directe de la valeur des pièces ou une émission e\cessi\edu papiermonnaie, affaiblit la monnaie, il fait en somme une opération semblable à celle qui consisterait à changer les poids et les mesures. Si demain l'Etal décidait que [e kilo ne pèse plus que 5qo inanimés, pourrait-il faire que l'acheteur d'une marchandise accepte le nouveau poids pour le poids ancien. Evidemment non : indifférent aux apparences, il demanderait plus de poids fictif jusqu'à ce qu'il ait le poids réel. Revenons-en donc toujours aux notions élémentaires en matière de monnaie. Quand la monnaie est d'or elle tire sa valeur de la quantité ou du poids d'or fin qui y est contenu. Un poids d'or déterminé acbète un poids déterminé de marchandises. Si ce poids d'or est diminué dc^ 2^3, il n'y aura plus, si l'on veut faire'un marebé juste, à mettre dans l'autre plateau delà balance que le i/3 des marcbandises qu'on aurait mis auparavant. Quand c'est l'Etat qui diminue le poids île fin en affaiblissant les monnaies, il peut bien donner le change à ceux qui sont éloignés des réalités et que le compte numéraire hypnotise, mais pas à ceux qui, chaque jour, vivent au milieu des biens véritables, qui sont le travail et les marchandises. Ceuxci exigeront rapidement, si l'affaiblissement est des :>. 3, 3 fois phis de monnaie qu'avant. Et ils éviteront ainsi la confiscation que l'Etat voulail réaliser. Encore une fois, c'est eu vain que le Prince veut faire violence à la réalité. L'autorité est impuissante à dominer le sens commun et la raison. Il est bien entendu qu'on peut tout attendre du Pouvoir ; mais des lois qui vont contre les réalités de la vie et del'in-
I I PROMU VII l)F I \ MOflAII
(t'irt sont parfaitement Inopérantes. Il fi'\ de
force assez grande, pas <Je vigilance assez soutenue qui puissent être effective torsqu'ellei sent dû
contre le sentiment général des hommes. Qu'on souvienne du nombre de siéclei qu'il a fallu poUrt, des réformes excellentes et secondaire lées. Ainsi L'introduction des chiffra arabes, pour
tant plus commodes que les chiffres romains, a mandé un très longtemps ; et toute la puissance d'un empereur romain n'a pu l'aire que soient ajouté* l'alphabet deux lettres nouvelles, bien que les sujetn'eussent que des avantages à retirer de ce changement.
Et ici, où il ne s'agit de rien moins que de ce qui est le moyen par lequel les hommes échangent entre eux les biens qui sont nécessaires à la durée de la vie. ou à sa commodité, où il s'agit d'une question vitale, d'une question sur laquelle les hommes de tous les lieux et de tous les temps ont une opinion arrêtée, ou mieux, un instinct indéracinable, comment supposer que l'action du prince ait des chances de réussir ?
Une seule catégorie de persounes peut être trompée, comme on a l'a déjà dit. pendant un temps ; c'est celle qui tire sa subsistance des revenus des biens fictifs, c'est-à-dire des rentes. Et encore ces personnes ne le sont-elles que précisément parce qu'il répugne à l'homme de changer d'habitude. Si depuis plus d'un siècle, la monnaie est restée saine, et que le compte numéraire n'ait pas apporté de déboires aux nationaux, on les voit continuer à recevoir, sans rien comprendre au changement qui- s'est opéré, la mauvaise monnaie comme si elle était bonne.
Au lieu que. chez ceux qui vivent de leur travail.
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qui savent combien d'heures il y a clans la journée, qui vendent des biens réels, qui sont en contact intime avec les cboses, instantanément, pourrait-on dire, le vieil instinct se réveille : le sens de conservation personnelle, la rigueur des habitudes du commerce ramènent leur esprit à la juste estimation de la valeur de la monnaie. Aussitôt qu'elle est trop abondante, ils perron eut obscurément sans doute et plus par instinct que par raison, le danger et cherchent à l'enri à se dédommager de la perte.
La puissance publique ne peut forcer la nature. Quand on chasse le naturel, il revient au galop. Ht si les fabrieateurs de décrets voulaient bien demander aux paysans leur avis sur la monnaie, ils verraient qu'on ne leuH'ait point prendre des vessies pour des lanternes. l.sbek, venant à Paris, observe que le Roi de France est si puissant qu'il lui sulïit de dire qu'un morceau de papier est de l'or, pour que les Français le croient. Isbek n'a pas mité les campagnes ; il aurait vu qu'on n'y croyait pas le Roi. Notre République est encore plus puissante que Louis XV ; mais les paysans et les commerçants ne l'ont point crue davantage.
2° La fiction imite la nature : les espèces étant plus abondantes, sont plus offertes, et les marchandises restant dans la même quantité qu'a\aiil, deviennent plus rares, donc plus chères.
Ainsi il est aisé d'imaginer que ceux qui appartiennent à cette classe, qui comprend les commerçants, les industriels et tous ceux qui vivent de leur travail vont tenter de se dédommager de la perte que leur t'ait subir la baisse de la valeur de l'argent. Ils vont hausser les prix ; s'ils ne le faisaient point, ils perdraient vite tellement, qu'ils devraient renon-
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cer à travailler. Il ae semble pas Inutile ici de faire remarquer combien inopérantes sool tontes les me sures que peut en général prendre le gouvernement pour éviter la hausse des prix. Encore une fois, le i poil dans lequel Be trouvent les marchandises el la monnaie, n'est pas modifiable par <!<•- règlements, pas plus crue le rapport qu'il \ a entre deux chirTn 4 étant le double de 2, aucune loi ne pourra faire que f\ soit le double de 3. Quand l'État Neut taxer, il ne fait, pas autre chose que de vouloir changer un rapport quasi mathématique. Et il est superflu l'insister sur cela. Si les consommateurs trouvent que le- prix sont trop élevés, il ne leur reste qu'à ne pas acheter, mais s'ils n'achètent plus, aussitôt ]e commerce et l'industrie s'arrêtent, ou du moins périclitent. Et alors il faut bien se souvenir que c'est par le commerce el l'industrie qu'une nation s'enrichit ; tout se tient ; et on montrera bientôt qu'il n'y a pas d'extrémité plus grave pour un pays que l'arrêt de son commerce.
Examinons seulement maintenant avec le détail qui convient ce qui doit se passer, ce qui se passe toujours quand le souverain affaiblit la monnaie, au regard de ceux qui vivent de leur travail, ou du commerce.
Pour que la justice soit observée, il faut de toute nécessité que, si la monnaie ne vaut plus que le tiers de sa valeur nominale, le marchand exige trois fois plus de numéraire. Mais ceci est une vue juridique, et non économique. Dans la réalité, il faut observer qu'il n'est pas constant que les marchandises haussent dans la proportion même où la monnaie a baissé de valeur. Il y a des cas ou plutôt des temps où les marchandises' ne haussent pas du tout, ou bien où elles haussent à la vérité, mais pas autant qu'il le faudrait. Ceci se produit, non pas pour des raisons tirées de la puissance de la loi,
i/altÉRAI h>\ n SES il i BTS \ I
niais pour des raisons pratiques très fortes. Pour qu'il y;iil prix il faut qu'il \ ait vente ; pour qu'il y ail vente, il faut un acheteur. El si, par hypothèse, la misère est 'grande dans un pays, il va .de soi que les acheteurs seront rares. Par conséquent, la demande étant très faible, les prix le seront aussi. C'est pourquoi ce serait une erreur que d'imaginer que, parce qu'on affaiblit la monnaie, les prix hausseront automatiquement. Il se peut qu'ils ne haussent pas. Mais, alors, ce sont, encore une fois, les vendeurs qui perdent ; et le commerce et l'industrie sont eux à peu près nécessairement arrêtés.
En somme, donc si l'affaiblissement des monnaies entraîne une hausse correspondante des prix, cette hausse n'est pas absolument obligatoire, ou plutôt n'est pas toujours aussi considérable, ni aussi durable qu'elle devrait l'être. Il s'ensuit que L'affaiblissement des monnaies, ou bien entraîne une perte pour le commerce, ou bien une perte pour les acheteurs, et enfin une perle pour les deux.
Voyons ce qui peut se passer pour le commerce.
Prenons un exemple, et envisageons-le dans trois hypothèses différentes :
i" La monnaie est affaiblie de 2/3, les prix ne haussent que du double.
I ne paire de chaussures valait 2 5 francs quand le franc valait 100 centimes. Quand le franc vaut 3o centimes, les chaussures se vendent 5o francs. On voit aussitôt que là où le vendeur percevait 25 francs, il ne touche plus que 5o ( 3o, soit i5 francs. Il y a une perte pour lui de 4o %.
Ceci n'est vrai qu'en apparence ; car le vendeur lui-même ne paie toutes choses que le double et non le triple, et il ne perd rien en réalité. Ainsi, s'il ache-
U PROI'-I I \ll Dl. I. \|<A\ s
tail Bt| < baussures nu marchand de g ' l'i]
\c> rendait 25, el que maintetiSAl il les achèi 15, et qu'il les vende 5o, il toujours lc -, & j
(l.u)l. supposons qu'en fia d'année, il ait mia aup, \;mt io.ooo francs de côté, il en mettra :;<;.ooom. tenant, mais ces 20.000 franco oe valent réellement que 6.000 fraih-s. Et le marchand s'en .(percevra bien le jour où, Je commerce étant plus florissant, les pril auront triplé, ou bren lc jour où il commercera avec l'ctrauger. 11 sentira alors qu'il a fait une perte de
•io %.
2" La monnaie est affaiblie des 20 : les pril triplent.
Une paire de chaussures valait 25 li . elle se
vend maintenant 70 francs ; comme ces francs valent ' 33 centimes seulement, il a toujours 20 francs en bonnemonnaie.il ne gagne ni ne perd.
3° La monnaie est affaiblie des 20 ; les prix haussent pas. Le vendeur perdra évidemment les 2 3.
Qu'on remarque bien qu'on n'envisage ici que l'opération elle-même de la vente, ou mieux les rapports entre la marchandise argent et la marchandise chaussures. Mais il est clair que les vendeurs sont aussi des acheteurs, comme on l'a déjà indiqué dans le premier cas. Il faut bien que ces vendeurs se procurent les biens nécessaires à la vie, d'abord, puis qu'ils achètent ce qu'ils vendent. Que les prix de toutes choses aient triplé, doublé, ou soient restés les mêmes, les vendeurs ne gagnent jamais plus qu'avant en valeur réelle ; la seule chose qui puisse leur arriver, c'est de perdre, comme lorsque les marchandises ne haussent pas autant qu'il le faudrait.
Il apparaît néanmoins que, comme pour l'ordinaire, les prix haussent, moins sans doute qu'il ne le
l'altération et hh iii lis 43
faudrait en stricte justice, mais beaucoup cependant ; les vendeurs, continuant à gagner à peu près autant qu'avant, sont prhilégiés par rapport à nui qui \ivcntde leurs revenus, qui n'ont pas augmenté. L habitude de compter par francs numéraires est H forte que les rentiers, touchant toujours le même nombre de francs, s'imaginent que ce sont les vendeurs, qui en touchant plus de francs numéraires, réalisent des bénéfices immodérés. Ce qui est absurde. Mais il reste que ceu\ qui rendent se dédommagent de la perte, et perdent moins que ceux qui ont des revenus fixes. Cette apparence trompe bien des gens ; elle en trompe encore beaucoup ; elle a trompé tous ceux qui sont éloignés des alfaires, et qui ne se rendent pas compte que ce ne sont pas les commerçants qui se sont enrichis, mais que ce sont les rentiers qu'on a frustres. Ils sont dans la situation d'un homme qui aurait sa maison incendiée, et qui accuserait son voisin d'enrichissement illicite, sous prétexte que sa maison a été épargnée par le feu.
Or, que se passe-t-il habituellement ? Il se pas>c habituellement que les prix haussent, à l'origine, dans la proportion où la monnaie a baissé de valeur, et même parfois, en période de papier-monnaie, davantage. Parce qu'il se trouve peu de personnes qui n'aient que le nécessaire, et alors, la majorité des acheteurs prend sur son superflu pour acheter des marchandises plus chères, d'autant plus que la masse de ceux qui louent leurs services se font paver plus cher et qu'ils peuvent ainsi dépenser davantage. Mais le temps vient rapidement où les rentiers d'abord, puis ceux qui n ont pas été augmentés daus la proportion de l'affaiblissement, se trouvent épuisés ; et alors les vendeurs sont obligés de baisser la main. En sorte qu'on
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observe, ordinairement qu'après us certain nombre de mois, la hausse des prix se trouve être inférieur* qu'elle devrail être. Par exemple, m la monua
afVaibl io des 2/3, lc^ prix se foouvent.en général avoii un peu plus que doublé, liais il ira saua dire quon ne peut fixer une règle générale, le niveau dea | > i i x.
dépendant essentiellement des forces respectives des acheteurs et des vendeurs.
Il reste seulement que, de quelqu qu'on
prenne la chose, il se produit au hout de peu de temps une diminution dans le Burhaussemenl dea marchandises. Et la conséquence naturelle en est que le commerce et l'industrie, n'étant plus rémunéra teurs, s'alanguissent, et qu'il y a risque qu'il ne s'ensuive un appau\ li^sement et une gêne si consi dérables pour ceux, qui tirent leur subsistance de leur travail qu'ils préfèrent renoncer à un métier déjà incertain par lui-même.
C'est ainsi qu'on voit que ceux qui se flattent que l'affaiblissement des monnaies est de peu de conséquence, puisque les vendeurs de marchandises ou de travail se dédommagent en vendant plus cher, sont dans l'erreur, pour ce que ce dédommagement est toujours incertain, et surtout de courte durée.