DU COMMERCE
La monnaie française n'a pas perdu tout à coup les s/3 de sa valeur ; niais elle les a perd Us très rapidement. En lin igiS.la circulation était de 212 milliards, et en fin 1 9 1 9, elle était de 3g milliards. D'après ce qui a été dit louchant 1rs effets do l'affaiblissement des monnaies, on suppose bien qu'on a du assister à une hausse des prix correspondante. Et c'est, en effet, ce qui s'est passé. Les prix, en juillet 1920, avaient en général quadruplé, par rapport à ce qu'ils étaient en 1 9 1 3 .
Ce résultat était inévitable. 11 aurait été bien étrange que ce qui s'est produit dans tous les autres siècles ne se produisît pas aujourd'hui. Les mêmes causes ont accoutumé de produire les mêmes effets. La vente n'étant qu'un échange d'une marchandise quelconque contre une marchandise monnaie, il était bien clair que la marchandise monnaie devait baisser de valeur dans la proportion même ou elle était plus abondante, et que plus il \ avait île monnaie, plus les marchandises devenaient chères. La loi de l'offre et de la demande joue aussitôt. Aussi bien, ce résultat était-il conforme à la stricte justice. Si les mar-
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chandisea Q'avaienl p.t^ augmenté, Les marchanda auraient été aussi odieusement spoliés qu- l'ont éU les rentiei s.
Etudions d'un peu plus près ce quis'esl pas Pendant la guerre, le grand acheteur, parce que c'étaît lui (jui avai! les plus grands besoins, el au le plus d'argent, puisqu'il le créai! .1 -.1 rolon c'était l'Étal. Toutes les industries, tous les commet travaillaient pour lui. directement ou indirectement. Il n'y avait pas de crainte que l'on manquât d'argent. La planche à billets sauvait la trésorerie de toutes les difficultés. Et on ne manquait pas de légitimer, que dis-jc, de sanctifier les émissions nouvelles en s'écriant : le patriotisme, le triomphe du droit, le salut de la civilisation, la sécurité du monde, la défense nationale exigent qu'on fabrique du papier-mounaie. Ceci est tout simplement admirable : on voit mal ce que tous ces grands mots viennent faire ici. Il y avait au moins un autre moyen d'avoir de l'argent pendant la guerre, c'était d'emprunter. Qu'on veuille bien penser une seconde que notre dette extérieure et intérieure se monte à 280 milliards. On se demande avec stupeur pourquoi on n'a pas demandé 26 milliards déplus à l'emprunt. Au point où on en était, il n'était pas plus difficile de trouver 3o6 milliards que 280. Et on aurait évité l'inflation fiduciaire. En Amérique aussi, au xi\c siècle, on avait appelé le dollar-papier, the blood-stained greenback, le papier teint de sang. Ce qui n'a pas manqué de faire bausser les épaules de ceux qui ont étudié la question ensuite. L'émission de papier-monnaie, aussi bien en Amérique qu'en France, est tout simplement due pour moitié à l'ignorance, et pour moitié à la couardise. Ces mots sont beaucoup plus à leur place ici que les
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déclamations démagogiques tic L'ordre de celles qu'on a rappelées à l'instant.
Quoi qu'il en -soit, ['Etat s'est mis à inonder le pays de papier. Le papier étant en abondance, il y en avait trop pour l'ensemble des marchandises. Ce sonL les acheteurs, e1 surtout l'Etat, qui ayant des cofTres bien remplis, et facilement remplissables ont fait la hausse en offrant beaucoup de numéraire. Les prix ont haussé) El ils se sont maintenus pendant tout le temps que l'Etat a payé des allocations, des primes, et des foui DÎtures. D'autre pari, l'armistice et la paix honteux1. Sonl leS moins prévenus voyaient qu'ils ne nous donneraient rien, avaient suffi au gouvernement pour faire croire à tout le pays que les Allemands paieraient. Personne ne savait comment, et pour cause ; mais l'opinion était formée à écouter aveuglément lés mensonges de l'Etat ; celui qui ne croyait pas à toutes ces belles promesses était mis au ban deshonnêtes gens. lies civils qui avaient inventé le mot de défaitiste, en faisaient un large usage à ce propos. Et le pays continua à dépenser joyeusement les billets de banque.
Mais bientôt, quand l'Etat ne paya plus, quand rémission fut arrêtée, le commerce et l'industrie n'eurent plus devant eux que le marché particulier.il était composé de rentiers à peu près ruinés, denou\cau\ riches (fournisseurs de guerre, et étrangers), qui ne savaient pas utilement dépenser leur argent, de militaires démobilisés, réduits à la portion congrue, et des services de l'Etat, plus misérables encore. Les acheteurs devinrent subitement rares. L'Allemagne, sur laquelle on comptait, en dormant à poings fermés, ne payait pas. Les prix commencèrent à baisser. La baisse fut alors (octobre 20) foudroyante. [1 s'en-
AnTHiYs. — iVohlt'me de la monnaie.
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suivit tout naturellement Parrétde beaucoup d'usii ••I une npuvellc diminution de la consommation, Li baisse fut d'autant plus brusque qu'une canipaj do presse, inspirée par le gouvernement qui tentait de détourner les soupçons el les colères sur tous les commerçants, pour éviter qu'on ne roîc qu'il était, lui, l'auteur de tous ces maux, en affaiblissant la mon naie, fut déclenchée et poursuivie avec une extraordi naire inconscience.
Sans doute, la crise ne s'est pas produite qu'en France ; elle a commencé au Japon, a traversé les Etats-Unis et l 'Angleterre et est venue s'abattre sur li France ensuite. Mais dans les 'pays à monnaie saine, Ja crise est une crise ordinaire, suivie d'une liquidation qui ruine quelques personnes, mais non l'Etal entier. Elle est du reste infiniment moins ample ce que les prix en Amérique n'avaient guère liai. que du double, tout au plus, et non du quadruple. -En Amérique, l'abondance de l'or avait amené la hausse. Mais si chacun avait de plus grande» dépenses, chacun avait plus d'argent pour les solder. Au lieu qu'en France, la hausse n'étant produite que par une abondance excessive de fausses richesses, chacun voyait ses dépenses croître, mais non pas son revenu augmenter. En Amérique, l'excès de numéraire provenait de ventes réalisées au dehors. En France, ceux qui avaient de grosses disponibilités en numéraire les avaient perçues sur le reste de la nation. C'est essentiellement différent.
L'essai de dédommagement du commerce avait donc été de courte durée.
Si l'on examine maintenant avec plus de détail ce qui s'est passé, non seulement pour le commerce et l'industrie, mais pour tous ceux qui vivent de leur
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travail, on remarque qu'il se produit une série de décalages entre le moment où la monnaie est affaiblie, et celui où les marchandises haussent ; puis entre le moment où les marchandises haussent et celui où les salaires sont augmentés : un autre encore-entre le moment où les salaires augmentent et où les appointe inents des employés croissent ; un dernier enfin, pour ce qui regarde les traitements des fonctionnaires.
Tous ces décalages se font dans l'ordre qui vient d'être indiqué, et cet ordre est décroissant, au point de vue du rapprochement ou de L'éloignement des réalités, OU, si l'on aime mieux, au point de vue de la nécessité des dépenses. En effet, les marchands son t les premiers à s'apercevoir que l'argent est plus abondant. On achète davantage. Les ouvriers, qui n'ont que le nécessaire, aussitôt que les denrées sont plus chères, ne peuvent plus vivre. Les employés, qui sont payés davantage, en principe, à cause des dépenses de décènœ qu'ils sont tenus de faire, se restreignent plus facilement dans l'achat dc^ vêtements, par exemple, que les ouvriers dans l'achat de la nourriture. Ils sentent moins vivement la nécessité de l'augmentation. Les fonctionnaires, dont les traitements comportent une part pour les dépenses de représentation, et qui ont des règlements qui semblent intangibles, sentent encore moins vivement que les employés qu'il les faut augmenter.
Mais, pour tous, quand ils commencent à se sentir gênés, il va encore falloir un certain temps pour qu'ils obtiennent satisfaction. Pour l'augmentation des salaires, on discute : on échange des vues : cela est néanmoins assez rapide, parce que les ouvriers sont assez bien organisés. Les employés, moins groupés,
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rieur. Pour les fonctionnaires enfin, il i.mi une loi, si c'est assez dire qu'il faul beaucoup de temps. Il faut même tellement qu'il se passe poui ,i déjà observé pour les impôts. Quand l'augmentation est réalisée, il est trop tard, c'est I dire nus Is rie commence à baisser. Et alors, ils courent le risque de ne jamais rien toucher.
A ce propos, il convient de remarquer en passants quelles difficultés on s'expose quand on affaiblit la monnaie. Il faut sans cesse modifier les traitements des fonctionnaires. Le budget est à peu près impossible à établir. On se sauve — si c'est là se sauver — avec des douzièmes provisoires, avec des comj> spéciaux, avec des artifices de trésorerie, toutes mesures qui mettent manifestement le désordre dans les finances. Au reste, on s'aperçoit vite que l'inflation n'a rien arrangé; au contraire. On réduit toutes dépenses, et les fonctionnaires sont bien mal vécus de demander un supplément de traitement.
Enfin, il est difficile, quand on a augmenté, de baisser les salaires et les appointements. On se heurte à de nouvelles difficultés. D'autant plus que la baisse ne correspond à rien, puisqu'il y a toujours autant de billets en circulation. Et si la hausse recommence, et elle peut recommencer, on retombe dans tou tôles difficultés du début.
Reprenons maintenant avec plus de soin l'étude du mécanisme de la hausse pour le commerce et l'industrie.
Qu'on veuille bien penser d'abord que cette étude serait parfaitement inutile si ce livre ne s'adressait qu'à ceux qui sont mêlés aux affaires. Ils savent comment les choses se passent. C'est le grand public
ESSAI DE DÉDOMMAGEMENT ni COMMERCE I I.)
qui, malgré les apparences, n'a pas l'air de se rendre comple.
Nous allons voir comment la hausse s'est produite. Pour le commerce et l'industrie autres que ceux qui ont en vue la vente ou la production des produits du sol, c'est extrêmement simple.
Prenons un exemple. La série des architectes de la ville de Paris pour les travaux de plomberie stipule que :
Le prix total des travaux comprend :
Celui des fournitures, qu'il y a lieu d'augmenter de 25 % pour frais généraux :
Celui de la main-d'œuvre, qu'il faut augmenter d'abord de 5 % pour assurances. Puis, ce prix obtenu, il faut ajouteras % pour frais généraux.
Enfin, sur le total ainsi obtenu, on ajoute 10 % pour bénéfices. Le calcul de l'entrepreneur va être simple.
S'il pave deux fois plus cher ses fournitures, — rv n'est pas lui qui fait le prix, — et s'il paie doux lois plus cher ses ouvriers, — ce n'est encore une fois pas lui qui fait le prix, — le total de l'ensemble va être doublé, évidemment. Et le lo " ,, de bénéfices' sera toujours un io °n. Mais, portant sur une somme double, il fera deux fois plus d'argent. Mais cette somme, qui est double de celle qu'il percevait avant. quand il veut la dépenser pour sa nourriture, pour ses vêtements, comme tout a doublé, est exactement la même qu'avant, au regard du pouvoir d'achat .
Il y a autre chose. Si la hausse des prix persiste, il va de toute nécessité falloir que l'entrepreneur la pré voie. S'il ne le faisait pas, (pie se passerait-il? Une chose simple : la faillite. Voyons comment. Supposons que cet entrepreneur ait passé un marché
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■<l<; 100.000 franos. Dans ces 100.000 francs, H \ .\ \). [oo francs de bénéfices pour lui '-t ni .<«><> francs de dépenses pour lui. matières, ouvriers, faux frais. Si les |)ii\ haussent entre le moment où il a commencé les travaux el celui où il les finira, et m cette hausse esl de 25 % par hypothèse, dans quelle situation se trouvera l'entrepreneur, les travaux finis? Il toucbi ioo.ooo francs. Mais alors, s'il entreprend un nouveau travail identique à celui qu'il vient d'achever, n'est plus 91. ooo francs que c travail vs lui coûter, mais 91.000 fr., plus 20 %, c'est-à-dire 1 1 i.000 fr. Etcommeiln'a reçu que 100.000 fr., il ne pourra pas l'aire ce nouveau travail. Il ne pourrait le faire qu'en absorbant son bénéfice d'abord, et en empruntant ensuite. Mais on ne voit pas bien ce qu'il pragne à 'une telle manière de faire. On voit fort bien ce qu'il y perd. Il faudra donc que l'entrepreneur compte les marchandises non à leur prix d'achat, mais au prix de remplacement. Et comme il ne connaît pas ce prix de remplacement, le métier d'entrepreneur devient plus difficile que celui de génie politique : dans sa crainte de perdre, l'entrepreneur haussera ses prix au petit bonheur, et sans doute plus qu'il ne faut. Mais n'est-il pas excusable, et d'ailleurs excusé par les pertes qu'il fait quand il se trompe à son détriment :} Afin d'éviter toute discussion, il ne travaillera la plupart du temps qu'à la série, et non à forfait : et il ne sera* pas sûr de s'en tirer.
- Et il en est ainsi de toute l'industrie et de tout le commerce. Rien n'était plus plaisant que ces réflexions que des personnes bien intentionnées faisaient à tout bout de champ, sur les bénéfices monstrueux des vendeurs. .On entendait dire : voilà des gens qui vendent 3oo francs ce qu'ils avaient acheté 100 francs