‹ Le problème de la monnaieChapitre 39 sur 44 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

pas en rognant quelques millions ici où là, mais en faisant une banqueroute partielle.

De quelque nom qu'on appelle l'opération, c'est toujours d'une banqueroute qu'il s'agit. Même en émettant à nouveau du billet, on croit avoir suffisamment montré (pie l'Etat, par là, payant en valeur numéraire ses dettes, n'en pave en réalité que le tiers, aujourd'hui, et demain, l<i quart, ou le cinquième. N'est-ce pas là une banqueroute déguisée ? Et pour le reste, il se produit une spoliation nouvelle de ceux qui possèdent, spoliation qui amène on dépouillement plus entier que ne le ferait une banqueroute. Il ne faut pas s'attacher aux mots et s'épouvanter de fantômes. La banqueroute est moins grave en définitive et fait moins perdre que toutes les mesures par lesquelles on se flatte de l'éviter. Et si le mot fait trop peur, qu'on en emploie un autre. Pour les rentes on a la conversion. Pour les régions libérées, on aura d'autres moyens et d'autres mots. Pour l'étranger, on aura la remise. Pour les dépenses courantes on renverra des fonctionnaires, on supprimera des services.

Sans doute cela exige un autre gouvernement que celui que nous avons. Mais que le gouvernement actuel ne se lasse pas d'illusions. S'il se porte à des mesures arbitraires et honteuses, au lieu de parler et d'agir net, le temps viendra vite où il sera débordé par l'indignation populaire. Un gouvernement qui n'a pas su préparer la guerre, qui n'a pas su signer la paix, et qui nous a menés à la ruine n'a plus beaucoup d'erreurs à commettre.

La pire serait démettre encore du papier. Si l'industrie et le commerce en étaient vivifiés, ce ne serait pas pour longtemps. Il s'en suivrait une prospérité brusque

r8o oncli biov

et fausse, fausse en ce qu'elle no se crée que pai une véritable spoliation des autres ci to) eus. On ne fabrique

l>a> de l'argent en >i\ semaines. Si on en fabrique, n'est (jue de la faUsse monnaie. En réalité, on n<- fait que le prendre ailleurs pour Le changer de pla

Et puis, quelle est la lin ? \ nouveau l'arrêt, l nouveau l'impasse, à nouveau le mur. ou plutôt le gouffre, le gouffre plus profond et plus large Alors, l'expérience des siècles montre que, dans cette extrémité, la* méfiance, sournoise d'abord, puis hurlante, jette bas les établissements les plus solides. Le décri arrive, et c'est la pire des catastrophes.

Justement, disent alors les partisans de l'inflation ; rien n'est plus dangereux que le décri, c'esl à-dire le retour brusque à la monnaie saine. Tous ces effets de l'affaiblissement des monnaies, qui sont signalés el bien connus, ne sont si pernicieux (pie parce que l'inflation ne dure pas toujours. L'inflation n'est dangereuse que parce qu'elle cesse. Car, si le rentier ne touche en effet que le tiers de ce qu'il devrait toucher, il vient assez rapidement un temps où il trouve déplacements plus rémunérateurs, où tous les biens à revenu fixe ne sont plus tenus par des contrats, et où, par conséquent, chacun pourra tripler ses revenus. Tout ainsi rentrera dans l'ordre.

Cette remarque est sérieuse et mérite qu'on s'y arrête. Il faut, en effet, la discuter avant d'en terminer avec toutes les questions qui sont soulevées par l'inllation fiduciaire ; d'après les partisans de cette thèse, les effets détestables qu^en a signalés ne seraient pas de si grande conséquence, puisqu'on y découvrirait un remède général, le temps. Et il faut dire, en effet, que, à première vue, si l'inflation devait toujours durer, ses conséquences seraient infiniment moins fâ-

CONCLUSION l8l

cheuses. Gepcntlant, à y regarder de plus près, on va bien voir que la remarque que font les "partisans de l'inflation, et dont ils se flattent qu'elle peut répondre à toutes les objections, n'est pas plus solide que toutes les raisons qui peuvent être données pour légitimer en raison et en fait L'augmentation numéraire de la monnaie.

La première réponse qui vient à l'esprit, et elle ne manque point de force, est la suivante.

i° Os etrets redoutables de l'inflation se produisent dans le premier moment, et ce premier moment peut durer de longues années. Ce premier moment est celui pendant Lequel des ruines définitives se produisent. Une comparaison peut donner une idée de ce qui se passe : si une tempête survient sur la mer, et que de nombreux vaisseaux la subissent, et que beaucoup d'entre eux sombrent, il ne servira de rien de dire que dans huit jours, la mer sera de nouveau calme et la navigation sans dangers. Les navires coulés Le seront bel et bien. La remarque des inflationnistes a ceci de plaisant qu'elle ne tient aucun compte de ce premier moment qui est le seul qu'on doive envisager ; il va de soi que dans cinquante ou cent ans, la vie continuera sur le globe et qu'on aura parfaitement oublié ce qui s'est passé dans ce temps. Mais il n'en reste pas moins que des ruines se seront produites en ce temps, et que ceux qui en sont les victimes en souffrent pour le moment. Et c'est tout ce qu'on veut avancer.

Il se peut que l'inflation ne produise pas des effets aussi pernicieux quand elle est faite très lentement ; par exemple, si on diminue la valeur intrinsèque des monnaies de 1/6 tous les 10 ans. Mais, alors, ce sont les premiers effets qui ne sont pas redoutables. Mais

r8a (xmcixme

dès l'instant que l'inflation esl brusque et consid< et cjuo ses premiers effets sort redoutables, le temps n*es1 pas le moins du monde un remède. effets w s*eu seront pai pi xhiîts. El s'il

sont produits, commenl supposer qu'on en arri pour la collectivité, à trouver an remède dam le mal même, dans un temps où précisément le commerce H l'industrie sont languissants, et od les rentiers, qui trouvent leur subsistance dans le hrarail des autn n'ont plus devant eux que des gens qui no traraillent que peu, et d'une manière qui est peu r-'nnir Aussi bien, à imaginer que des placements plus rémunérateurs soient trouvés avec le temps, ce ne sont pas les mêmes qui en profiteront. Et le mal que certains auront souffert dans le premier moment est sans dédommagement.

2° On peut encore opposera la remarque des partisans de l'inflation une objection générale : c'est un raisonnement par l'absurde. S'il est vrai que l'inflation est indifférente en soi, ou qu'on puisse, avec le temps, en atténuer les mauvais effets, et qu'en somme, elle ne soit funeste que parce quelle cesse, il n'y a qu'à continuer à émettre des billets. Car enfin, il serait tout à fait ridicule de la part d'un gouvernement d'acheter delà monnaie à un prix élevé alors qu'il a à sa disposition un moyen qui lui coûte si peu qu'il ne coûte réellement rien. Pourquoi des milliers de travailleurs et des capitaux immenses seraient-ils perdus à exploiter des mines de métaux précieux, alors qu'une planche à billets peut faire le même office qu'elles, avec une dépense infime ? L'Etat n'aurait donc qu'à altérer indéfiniment la monnaie, en le faisant avec prudence. Comme il n'y a personne qui ne sente l'absurdité d'un pareil raisonnement, qui est pourtant

conçu sio\ t8.°)

logique, on doit conclure qu'une remarque qui amène à une telle conclusion esl inexacte en elle-même, et sans force et sans rai><>n.

Mais alors, disenl tes inflationniste, que ptopow l-oii;* Il u'\ a que trois sobiiitioe possibles, Ou bien stabiliser les <' m i>si< m>, (»u bien les augmente?, ou bien diminuer la circulation. La stabilisation nVsl pas un remède. Klle ne lait que sanctionner les con-" séquences funestes de L'inflation. L'augmentation a pour elle qu'elle donne des ressources, momentanément, à l'État Mais, sans contredit possible, la diminution de la circulation esl la pire des extrémités. Elle tend au retour à la monnaie saine. Mais alors, ave/ vous réflécbi aux conséquences?

Ces conséquences peuvent se résumer en une courte formule. Les débiteurs perdront tout ce que les créanciers ont perdu par l'inflation, et. commeilsserontdans l'impossibilité de paver, il s'ensuivra des banqueroutes dans tout l'Etat, et un second appauvrissement plus étendu que le précédent. Car il doit suivre du retour à la nu mnaie saine une diminution de tous les prix, et nul n'ignore que la diminution de tous les prix est la ruine du commerce. Et tous les contrats qui ont été passée en monnaie faible ou dépréciée devront être exécutés en bonne monnaie. Comment le débiteur pourra-t-il payer ce qu'il doit, dans un temps où tous les bénéfices du commerce, le taux des rettfc qui n'avaient augmenté que par suite de l'inflation, seront diminués des > 3? Comment, par exemple, pourrai-je donner 7 ou 8 % d'intérêt, que je ne donnais que parce que mes bénéfices avaient triplés, dans le temps où ces bénéfices seront réduits, numérairement, au tiers? Enfin, qu'\ ^aimeraient les rentiers, et surtout les rentiers de l'État? 11 sera tout à t'ait impos-

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sible $ l'Etat de payer les arrérages qu'il paie actuellenient; puisque les sources de revenus <\<- l'État, l'impôt et les monopoles ne donneront plus que la moitié

tout «m plus de ce qu'ils donnent maintenant. El comme il est bien connu que si l'Etat peut fctre à | près*indéfiniment créancier., il ne peut être débiteur

d'une manière excessive, pour ce qu'il esl le maître, et

'qu'il diminue ses dettes en ne les payant pas, leretoui â

la monnaie saine mène directement à la banqueroute.

Il y a pire, car, ou la déflation est lente et alors on thésaurisera les billets, et les marchandises seront pas achetées; ou elle est brusque, et tous porteront inconsidérément à acheter des marchandas Les marchandises hausseront d'abord d'une certaine manière, et, en fin de compte, ceux qui les détiennent périront au milieu de leurs richesses que personne ne pourra plus acquérir. Il s'ensuivra des faillites eno et toute la nation sera dans un état si misérable que personne ne voudra plus commercer avec elle.

Que le retour à la monnaie saine soit brusque ou rapide, il ne va pas sans troubles redoutables, dans son exécution même. Tout le monde voudra abandonner son argent, payer ses dettes dans le temps que la monnaie est dépréciée; et ceux qui ne le pourront, se voyant exposés à être tenus de rendre en bonne monnaie ce qu'ils ont reçu en monnaie dépréciée, élèveront des protestations indignées. Les réclamations des débiteurs, qui seront fortes, et faites par un nombre considérable d'hommes, seront nécessairement écoutées par l'Etat, qui est lui-même un très grand débiteur, et qui ne pourra faire la loi contre lui. Quelle diminution dans la moralité ne doit-on pas craindre ! quelle perturbation de toutes les idées ! quelle ruine pour tout l'État !

CONÇU SIOS

Et enfin, pour le commerce extérieur^ s'il est admissible que par le relotir à la saine monnaie la

spéculation ne puisse plus jouer que peu sur les changes, si ce change peut être rapidement amélioré, il ne le sera pas longtemps, puisque ce retour à la monnaie saine, par le trouble apporté" dans toute la nation, entraîne L'anéantissement du commerce, 'et que l'extension du commerce est la seule voie sure, nalu relie et durable de soutenir le change.

Concluons donc, disent les inflationnistes» que la stabilisation de la circulation serait un des meilleurs moyens d'éviter les catastrophes. Mais comme par ailleurs, les émissions nouvelles apporteraient à L'Etat une aide momentanée, et qu'on ne voit pas comment il trouverait autrement cette aide qui lui est si nécessaire, qu'on se laisse porter à fabriquer encore du billet. Sans doute la hausse de tous les prix s'ensuivra, mais la hausse des prix n'csl-elle pas favorable au commerce '} Et, s'il est constant que les rentiers seront encore lésés, il faut bien entendre qu'ils le sont déjà tellement qu'un peu plus ou un peu moins n'a pas d'importance. Le mal est fait. 11 n'y a pas à y revenir. En tout état de cause, de deux maux, il faut choisi! le moindre. Et les rentiers sont après tout moins nécessaires au pays que les commerçants et les industriels, qui créent la richesse et permettent au travail de s'employer.

On a déjà vu ce qu'il fallait répondre à cela, en se plaçant au point de vue même de L'intérêt du commerce. Mais il faut maintenant apporter un dernier argument, ou plutôt, car ce n'est pas un argument à proprement parler, faire état d'un ensemble de remarques. „

Quand les inflationnistes parlent des mauj

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dfrawuitfl vue kl reloui a la monnaie vnn' doil apporter, tis oui malheureusement raison. Revenii à Is monnaie saine, c'«ee1 aHer à Is pin des eaiaslropfa au moins clans les conditions où oe résout m ferait spontanément.

Mais toute la question est de savoir si i • retour .1 Is monnaie saine n'est pas nécessaire, n'est pas obiig toire, non pas en raison, ruais en fait. Toute Is nues* lion est de savoir si on peut l'éviter, si, autrement dit, la suite naturelle et forcée de l'inflation n'est pas la déflation, et d'autant plus brusque que l'inflation a été plus considérable.

Encore un coup, rappelons que le pouvoir du souverain a des limites, et qu'il n'\ a pas une question où il faille tenir compte du sentiment et de l'opinion de tous les liommes aulant que dans la question de la monnaie. L'expérience des siècles montre que le décri s'est toujours produit, et a toujours été accompagné de ce cortège de maux que les inflationnistes signalent. Soudain, la méfiance, et principalement en France, arrive : le billet est décrié, et la méfiance va plus loin que la raisonne le demande. On s'expose d'autant plus à'ce danger qu'on l'a plus dissimulé. Et le danger du décri devient plus grand encore pour une autre raison, qu'on va dire.

Le grand risque de l'inflation, c'est que le temps n'est pas une sauvegarde. On finit par s'y accoutumer. Et alors, dans un temps où les finances de l'Etat sont obérées, dans un temps où une partie importante de la population (région du Nord et de l'Est) voit sans cesse reculer le moment où elle sera dédommagée de ses pertes, que l'Etat seul peut diminuer, le gouvernement est assez naturellement porté a augmenter encore l'inflation. Pour éviter la banque-

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route, pour laquelle il faut du courage, al devant l'immensité des maux qu'on peut prévoir, on éloigne de soi l'échéance fatale on faisant de nouvelles émis sions. Et alors, plus on augmente la circulation, plus en diminue la valeur intrinsèque de la monnaie, plus le retour à la monnaie saine est dillicile et lourd en conséquences funestes : mais plus aussi le risque du décri devient grand. L'extrémité à laquelle on arrive quand on a commencé à fabriquer du billet en excès esl telle, que l'on esl pour ainsi dire contraint de continuer dans cette soie, el alors, plus on y persiste, plus le retour à la monnaie saine esl dangereux et plus il est inévitable.

Ce qui s'est passé au début du x\ui° siècle, et pendant le Directoire, en Amérique au cours du \i\c siècle, devrait ouvrir les yeux. Qu'on ne dise pas que uous en -(Munies si éloignés, même maintenant. Le jugement récent du Tribunal de Nérac, qui tient compte de la valeur intrinsèque de la monnaie, est un signe que l'on commeuce à se poser les mêmes questions, qui précèdent toujours le décri. Bien plus, la difficulté (pie rencontre le commerce extérieur, amène beaucoup d'exportateurs à chercher à se passer de la monnaie.

El si la déflation esl inévitable, le seul souci «lu Gouvernement doit ètie d'en prendre la direction, sinon, elle se fera seule, par le mouvement irréfléchi et lésordouné de tout le peuple. Le retour à la monnaie *ainc doit être réalisé. Il y a différents moyens : il faut Ure très prudent. Peut être pourrait-on commencer par émettre l'or en circulation, mais an donnant aux nèces de ao francs la valeur nominale de 5o francs; on ■fait au moins quelque eliose (Mitre les main>. et ion plus une espérance : on stabiliserait la perte. Il audrait surtout, pour que les effets sur les contrats

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fussent étudiés, qu'une loi prudente

intervînt. \u W" siècle, l'ordonnance de Charles VI de liai, est \r modèle le moins imparfail qu< nom ayons ed ces matières, el dont on pourrait utilement s'inspirer. Mlle distingue entre la monnaie ayant cours au moment du contrat, et celle ayant cours au moment du paiement; el c'est, en général, la premii (jui est due, sauf dans certains cas soigneusement délimités. L'article 1895 du Code civil \ est directement opposé. Mais si Ton étudie les raisons pour lesquelles cet article a été introduit dans le Code, on verra bien qu'elles ne valent plus aujourd'hui. On ne dit ici qu'un mot des moyens qui pourraient être envisagés pour éviter que le retour à la monnaie saine n'achevât notre ruine. Il va de soi que ce nest pas en dix lignes qu'on peut résoudre une si question : elle ne fait du reste pas l'objet de ce li\

C'est en considérant ce dernier risque que fait courir l'inflation, risque le plus terrible de tous, qu'on en vient à être effrayé de l'inconcevable ignorance, de la coupable légèreté de ceux qui ont fait du papier-monnaie, surtout après cette guerre. L'inflation portée au point où nous la voyons a ceci de funeste qu'elle produit d'abord pendant qu'elle dure les difficultés que nous avons tenté d'exposer, et qu'elle en produit de plus redoutables encore quand elle cesse, et elle ne peut manquer de cesser, si l'on continue à imprimer du billet.

EU même si une loi sage intervient pour limiter les conséquences redoutables du retour à la monnaie saine, il faut toujours craindre que toute la vigilance du gouvernement, toute sa force ne soient mises en échec par un irrésistible mouvement de l'opinion, qu'on ne commande pas aussi facilement qu'on le

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