‹ Le problème de la souffranceChapitre 3 sur 9 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La souffrance se rattache à la solidarité

et à l’évolution.

Après avoir compris ce qu’est la souffrance en son apparition, il nous faut faire une enquête sur les extensions diverses de la souffrance, que l’expérience nous présente.

Nous distinguons des souffrances strictement personnelles. En qualité d’être sensible, un homme particulier est capable de souffrir. Dans toutes les directions où sa vie se manifeste sous forme de fonctionnement, l’ignorance, l’oubli ou le mépris de la règle l’exposent à la souffrance. Mais seul il est responsable et seul il est atteint. Ces souffrances-là ne nous surprennent pas trop et elles ne nous paraissent pas incurables; il y a dans l’éducation et dans la domination de soi-même des ressources admirables pour préserver de mieux en mieux les générations humaines futures des atteintes de cette douleur personnelle.

Mais l’expérience et la réflexion nous montrent que ces souffrances sont fort rares. Supposons d’abord que la souffrance ait vraiment et uniquement une origine personnelle. C’est un fonctionnement déréglé dont l’individu s’est rendu coupable qui a provoqué cette douleur. Elle est donc strictement personnelle à son apparition, mais il est bien impossible qu’elle reste longtemps personnelle. La condition absolue ce serait la solitude totale, l’isolement

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féroce de celui qui souffre. Par sympathie tous ceux qui l’approchent ressentent quelque chose de cette douleur. Et en dehors de toute sympathie proprement dite la solidarité étend à des étrangers, à des indifférents peut-être, à coup sûr à des innocents le retentissement de cette souffrance purement personnelle. Mais de plus notre supposition ne peut se réaliser elle-même que dans un état d’isolement complet. Il est infiniment plus probable que l’origine de cette douleur n’est pas non plus strictement personnelle, mais que par solidarité d’autres que celui qui en souffre ont contribué en quelque manière à son apparition. Ainsi nous nous apercevons que beaucoup plus importantes sont pour notre étude les souffrances solidaires, vraisemblablement nombreuses.

Il ne s’agit pas pour nous d’apprécier, de juger la solidarité, mais bien d’envisager ce que son intervention produira à l'occasion de la souffrance. En premier lieu nous voyons que la solidarité généralise la souffrance. Si même il se trouve des individus exceptionnellement favorisés qui pour eux-mêmes ne ressentent aucune atteinte de la douleur, nous sommes certains que la souffrance d’autrui ne les laissera pas indemnes. C’est un accroissement redoutable du lot des souffrances humaines que le fait de la solidarité. Mais c’est en même temps une sorte d’égalisation des destinées humaines, c’est un bénéfice, un privilège supprimés.

Ensuite nous comprenons que la solidarité rend plus digne, plus belle la souffrance. Tant qu’elle apparaît comme un élément fâcheux du sort individuel, provenant de la conduite personnelle et s’enfermant étroitement dans les limites de la vie personnelle, c’est un instinct sûr qui nous pousse à la cacher, comme une misère, comme une

faiblesse. Mais du moment qu’elle passe d'un individu aux autres, qu'elle intéresse une collectivité, elle nous paraît plus acceptable et nous pouvons mieux la montrer. Souffrir se trouve le moyen pratique de prendre part à la vie commune, manifestant l'étroite solidarité entre les membres qui constituent la collectivité. Souffrir avec sa famille, avec son pays, porter sa part des douleurs communes c'est une forme des liens de parenté ou du patriotisme.

Par là nous parvenons à cette pensée plus haute encore que la solidarité moralise la souffrance. Fait de nature, nécessaire, inéluctable, la douleur devient par la solidarité fait de sentiment et de volonté. Par amour les pires souffrances deviennent acceptables ; quand il porte son caractère douloureux, le lien de la solidarité nous devient plus précieux. En réalité la souffrance nous coûte toujours, mais précisément elle est accueillie avec des sentiments généreux quand nous sommes avides de prouver la sincérité et la profondeur de nos dispositions par des sacrifices. Inutile de faire des efforts d’imagination et d'inventer des preuves inédites d'héroïsme, il suffît d'accueillir la souffrance solidaire sans murmurer.

En raison de ces trois caractères que la solidarité imprime à la souffrance, nous constatons que, en vertu de la solidarité, les hommes souffrent non en proportion directe de leur culpabilité et de leur méchanceté, mais en proportion inverse, d’autant plus qu'ils sont innocents et que leur moralité est plus élevée. Le fait de la solidarité favorise les petits, les pauvres, les humbles, les déshérités. La solidarité ne leur procure rien de pénible, ils sont déjà trop chargés. Mais en revanche elle étend quelque chose de leurs misères aux forts, aux puissants, aux favorisés.

Encore une fois on peut ramener cet effet de la solida-

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rite à l’idée du fonctionnement faussé. La société humaine n est pas un simple aggrégat. Les individus humains communiquent réellement les uns aux autres et on peut dire que leurs differentes existences engrènent les unes sur les autres. Le fonctionnement harmonique devrait entraîner d’un même mouvement, d'une même allure, tous ces organismes divers non isolés, mais réunis. Malheureusement le fonctionnement social n’a pas gagné encore cette homogénéité. Aussi il doit en résulter certaines souffrances spéciales et la solidarité se charge de réaliser cette perspective. Par la solidarité se manifeste cette douleur sociale du fonctionnement collectif faussé et par elle aussi se régularise, s’organise mieux ce fonctionnement.

Ainsi nous sommes avertis que notre observation est défectueuse et incomplète aussi longtemps qu’elle ne tient pas compte du lien organique qui unit les individus, qu'elle ne se tourne pas vers la réalité de l’espèce. Alors comme membres solidaires de la même espèce nous comprendrons les conséquences de la solidarité, et les souffrances qu'elle multiplie ou qu’elle aggrave ne nous surprendront pas plus que les autres, puisqu’elles attestent également un fonctionnement déréglé. Seulement nous comprenons aussi qu’en relation avec une fonction plus haute et plus générale, la souffrance prend des allures plus importantes et nous fournit des cas plus révoltants ou peut-être plus typiques, plus inoubliables.

Mais il est un cas particulier des souffrances solidaires auquel l attention s’attache maintenant de préférence, ce sont les souffrances de classes. Il s’est formé dans l'évolution humaine et parle fait de l’organisation économique, des classes bien distinctes entre les hommes. C’est en théorie seulement qu’on peut parler de l’humanité et de la

solidarité humaine générale. En pratique l’humanité se trouve partagée non seulement en races, les unes incultes, les autres civilisées — ce qui donne lieu à une sorte de solidarité dans l’inculture et à une sorte de solidarité dans la civilisation et en même temps à une sorte de tutelle, de protectorat, de patronage ou d’exploitation anti-solidariste de la part des civilisés sur les incultes, — mais encore en nations, ce qui donne lieu aux solidarités patriotiques et aussi aux hostilités, aux animosités anti-solidaristes, — mais encore en classes, les unes favorisées, privilégiées, les autres disgraciées, et entre ces classes il y a lutte inévitable, sourde, latente, empirique ou consciente, ouverte, organisée, systématique, avec formation de conscience de classes. Certaines souffrances se présentent à notre étude comme nullement individuelles, mais généralisées. Tous ceux qui naissent dans les mêmes conditions, qui se vouent aux mêmes occupations se trouvent exposés à certaines souffrances, qui sont épargnées à d’autres, tout simplement parce qu'ils appartiennent à une classe sociale différente. C’est là tout l’effort actuel : faire connaître et comprendre quelles sont les souffrances jusqu’ici acceptées comme inévitables, qui en réalité sont factices, produit de l’organisation sociale, et qui par conséquent pourraient être diminuées, atténuées ou si besoin était généralisées, plutôt que supportées éternellement par les mêmes catégories d'hommes. Les souffrances de classes sont celles qu’on étudie présentement avec le plus de passion, et en même temps celles qui sont le plus détestées, le plus exécrées. On peut dire que sur la douleur en général rejaillit l’espèce de colère, d’indignation vigoureuse qu’a soulevée la découverte des souffrances économiquement spécialisées, réservées à certaines classes d'hommes.

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Mais rien ne s’accorde mieux avec notre explication de l’apparition de la souffrance. On peut dire que devant l’organisation économique nécessaire de l'humanité, au fur et à mesure des progrès réalisés, les fonctions nouvelles devenues indispensables se sont créé leurs organes ou les organes nouveaux formés se sont dévolu leurs fonctions sans ordre, sans règle, sans loi. Au lieu du fonctionnement économique réglé, normal, nous avons le fonctionnement fortuit, occasionnel. De là le mal et le malheur. C’est maintenant l’effort humain général qui cherche à rétablir l’ordre, à faire régner la règle. Mais il faut bien s’attendre, — la loi du rythme trouvera là aussi son application, — qu’on passera d’un excès à l'autre. Rien n’est plus difficile à trouver et à maintenir que l’ordre.

D’autre part nous pouvons envisager la souffrance de classes comme un avertissement. Tant que les souffrances étaient individuellement ressenties, elles provoquaient de rares révoltes, elles faisaient quelques insubordonnés. Le meilleur effet était de stimuler l'ambition, en sorte qu’elles amenaient les plus aptes à s’élever à tout prix au-dessus de la classe à laquelle ils appartenaient et qu'ils voulaient fuir. Mais du moment que les souffrances de classes sont collectivement ressenties, l’humanité entière se trouve avertie du fonctionnement faussé de ses institutions économiques, c’est l’annonce de transformations nécessaires. Les meilleurs, les plus aptes ne se désolidarisent plus de leur classe pour chercher âprement la solidarité d’une classe privilégiée. Mais la classe souffrante comme telle réclame sa guérison totale, intégrale. Et ce n’est plus pour quelques-uns, mais pour tous sans exception, en y englobant les incapables et les indignes, qu’est revendiqué le changement de conditions économiques, pour la suppres-

sion des souffrances qu’on ne veut plus tolérer. Parce côté les souffrances de classes viennent se ranger comme une espèce dans un genre nouveau.

La solidarité ne nous lie encore qu'à la race humaine. Mais nous savons qu’un lien plus vaste nous rattache à l’ensemble des êtres vivants, et que l’évolution se produit par l'effort et le concours de tous. Il semble bien qu’à certains moments une espèce a épuisé les développements possibles sous forme lente et progressive et qu’en elle s’éveillent le désir, l’ambition ou l’intuition d’une transformation. C’est ici que M. Bergson1 discerne une trace de la poussée primitive, de l’impulsion jamais achevée dans sa virtualité. Or nous pouvons et nous devons nous demander si en général ce n’est pas la douleur, la souffrance qui rend l’espèce attentive, qui provoque en elle le changement, qui oriente vers de nouveaux horizons. Il y a une douleur évolutive, la sensation profonde que pour l'avenir de l’espèce les conditions sont devenues insuffisantes, l’incapacité de tolérer plus longtemps, de se résigner. Les souffrances de classes nous paraissent un symptôme très caractéristique et suffisamment accentué. Nous pourrons trouver ailleurs dans la nature, aux diverses époques du développement, des souffrances analogues, qui préludent aux modifications, qui annoncent l’évolution accentuée, précipitée. Encore ici c’est un fonctionnement insuffisant qui provoque la souffrance et la douleur se montre le sag-e avertisseur des troubles ou des lacunes du fonctionnement. Ces souffrances ne nous frappent pas au même degré, parce qu’elles sont plus loin de nous et que nous avons jusqu’ici bénéficié des efforts an-

Bergson. L’évolution créatrice. Paris, Alcan, 1907.

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cestraux pour obvier à ces douleurs évolutives, plutôt que travaillé nous-mêmes à préserver nos successeurs de ces douleurs prolongées. Mais néanmoins nous ne pouvons pas supposer que nous serons toujours épargnés et les soubresauts de notre monde social nous avertissent en petit de ce qu’ont dû être autrefois ces souffrances inévitables par lesquelles le monde animal a été réveillé de son apathie pour rappeler à lui l’énergique impulsion initiale à une évolution ininterrompue.

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