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CHAPITRE III

Les résultats produits par la souffrance.

Un sujet encore plus attrayant pour une recherche approfondie, c’est celui des résultats de la souffrance. Nous avons exploré le domaine immense où s’étend la souffrance, tout lui servant de prétexte ou d’occasion pour se manifester. Mais nous devons en chemin relever les utilisations de la souffrance. Cette énorme somme de douleurs est-elle vraiment vaine et stérile ? C’est ici que nous pouvons réclamer plus de rigueur scientifique, plus d’objectivité de ceux qui se bornent trop souvent à cataloguer les souffrances. Pourquoi arrêter les investigations à la douleur ressentie, pourquoi enfermer les êtres dans cette cruelle obligation d’éprouver toute l’amplitude et toute l’acuité de la souffrance, comme si la souffrance était un but, comme si tout s’arrêtait à la douleur ? Il faut comme contre-partie de ce que le détail des souffrances endurées a pour nous de navrant et d’odieux, énumérer avec exactitude ce que la souffrance a produit, et montrer toute l’étendue de son efficacité.

Nous relevons en premier lieu l’évolution accélérée. La souffrance se trouve désagréable, intolérable et par là elle pousse l’être vivant à des entreprises, à des recherches, à des efforts qui dans son inertie lui auraient déplu. Nous

G. Fulliquiît. 3

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ne pourrions que par hypothèse et analogie statuer à quel degré la souffrance a collaboré autrefois avec d’autres

éléments pour provoquer l’évolution. Mais en général la fameuse lutte pour l’existence, maintenant bien connue avec ses conséquences d’effroyables douleurs et d’écrasements inouïs, nous semble un moyen indubitable de développement. Il ne faut pas oublier que pour l’évolution animale l’encombrement produit par la quantité des naissances formait un obstacle réel et redoutable. La nature emploie ces deux procédés qui semblent contradictoires : une surproduction de germes vivants, — moyen de garantir une postérité menacée par des dangers multiples, — mais une concurrence vitale qui ne tolère qu’un minimum de ces germes développés, accomplissant leur destinée. Si nous étudions à ce point de vue la série animale, nous voyons que la nature semble se corriger après expérience faite. Plus l’animal est élevé dans la série, moins sa progéniture est nombreuse, plus est prolongée la période de protection des jeunes. Ainsi nous pouvons dire que la nature est comme grisée par son pouvoir de reproduction. C’est avec une vraie prodigalité au début que sont jetés les germes vivants. Si vraiment tous se développaient, faibles, médiocres ou excellents, il y aurait rapidement encombrement. Le combat pour la vie fait disparaître les mal adaptés et ne laisse survivre que les plus aptes. Alors la nature semble comprendre et elle abandonne son processus premier qui rappelle trop une véritable dilapidation de forces et d’existences. Dans tous ces changements, comme dans l’évolution elle-même, la douleur joue un rôle efficace. Nous en concluons que la douleur-avertissement, la douleur-rappel à l’énergie, la douleur-accélération de l’évolution est un bien, ou tout au moins un moin-

dre mal. Sans la douleur les premiers tâtonnements de la nature deviendraient définitifs, les premiers processus, convenant au moindre effort, à la moindre recherche, au maximum d'inertie et d’apathie ne pourraient être dépassés.

Mais c'est sous une forme plus modeste que nous devons envisager les résultats de la souffrance, du moment que nous ramenons notre étude aux proportions restreintes de l'histoire humaine. Ce qui s'appelle pour la nature vivante évolution s'appellera plus simplement pour l'homme éducation. La souffrance nous paraît posséder une vertu éducatrice incomparable. L'homme doit apprendre beaucoup de choses de la nature, de manière à savoir s'y conduire sagement, c’est-à-dire s'adapter au milieu où sa vie doit s’écouler. On peut regretter que l'instinct ne fonctionne pas chez l'homme comme chez d'autres animaux avec précision, donnant à l’homme toute sécurité dans son attitude envers la nature. Il nous faut en prendre notre parti, l'instinct est réservé à d’autres, nous devons nous développer dans le sens de l’intelligence. Il semble en vérité que l’instinct épargne aux animaux qui en sont doués, avec les recherches et les tâtonnements, les souffrances qui y sont attachées. Mais l'intelligence dans ce qu'elle a d'opposé à l'instinct est précisément la capacité, la faculté de chercher et de trouver à ses risques et périls, et par conséquent elle entraîne, avec toutes les erreurs successives corrigées, la douleur qui avertit de l’erreur et qui pousse à la correction. Or il nous semble bien que pour le résultat pratique, pour la sécurité et la rapidité de la conduite, l'instinct est supérieur, préférable. Mais il nous semble aussi que pour la personnalité, pour la qualité et la valeur des individus, l'intelligence est un

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moyen plus complet, puisqu’elle seule comporte éducation, mais hélas ! éducation par la douleur.

On peut aussi regretter qu’il y ait des dangers pour l’organisme et se demander pourquoi l'être vivant ne se meut pas en un milieu qui ne le menace jamais et où il durerait sans peine éternellement. Seulement cest sortir tellement des conditions réelles que nous ne pouvons plus ni raisonner, ni discuter en cette atmosphère de féerie. L’organisme étant soumis à la loi des naissances, des croissances, des décadences et de la mort, l'organisme défendant et maintenant sa propre existence contre les périls extérieurs et intérieurs incessants que la vie comporte, il se trouve que la douleur est moyen de défense, sentinelle, avertisseur. C’est la douleur qui nous apprend quel péril nous font courir le froid et la chaleur, — c’est elle qui s’oppose aux traumatismes dangereux, — c’est elle qui nous avertit des ennemis ou des amis que nous possédons dans le monde végétal et dans le monde animal. Il est tellement vrai que la douleur nous est extrêmement avantageuse et nécessaire que d’une part nous n'apprenons rien, nous restons indifférents et ignorants partout où la souffrance n’intervient pas, — et que d’autre part nous périssons dès qu’un empoisonnement, une intoxication nous rend insensibles à la douleur et à ses salutaires avertissements.

Nous pouvons d’ailleurs nous appuyer ici de l’autorité incontestable de M. Charles Richet qui, dans ses belles leçons sur la défense de l’organisme, écrit : « La douleur consiste en ceci que toute excitation forte d’un nerf de la sensibilité va provoquer dans les centres nerveux de la conscience un effet désagréable, pénible, odieux, tel qu’on ne veut pas s’exposer à continuer à le ressentir et qu’on

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ne se résout pas à le braver1 ». — « En somme la douleur est la sentinelle de la vie. C’est elle qui nous préserve des fautes que nous commettrions sans cesse, si nous ne l avions pas pour nous prémunir contre nous-même. Si la douleur n’était pas là, nous nous exposerions impunément aux brûlures, aux plaies, aux traumatismes les plus graves ; nous ne serions pas ménagers de notre santé et de nos forces, et il est probable qu’il n’y aurait pas une seconde génération d’hommes2. » — « Le grand effort de la nature n’est pas de rendre ses enfants heureux, mais de les faire vivre coûte que coûte. Or la vie n’est possible que si un traumatisme nous inspire une insurmontable horreur3. » — ce Qu’est-ce donc qu’éviter la douleur sinon éviter les accidents nuisibles à l’organisme4? »

Nous plaindrons-nous encore de la douleur, ou plutôt n'en conclurons-nous pas que nous devons surtout prendre garde aux indications précieuses de la souffrance et en profiter pour notre éducation ? Mais nous devons envisager la question plus largement encore. L’homme n’est pas appelé seulement à faire l’éducation de sa vie organique pour résister à toutes influences hostiles ou dangereuses. Il est appelé à faire l’éducation de sa vie sociale, de ses rapports avec les autres hommes. Nous voyons les relations inaugurées dans la vie de famille entre parents et enfants, et ne devons-nous pas dire aussi que la douleur psychique est là pour nous renseigner et nous diriger ? L’autorité des parents commence l’éducation. Mais les moyens répressifs et coercitifs dont ils disposent sont bien

1 Revue scientifique, 1894, I, 25g.

2 Revue scientifique , 1894, I, 25g.

a Revue scientifique, 1894, I, 260.

4 Revue scientifique, 1894, I, 260.

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restreints et vite épuisés. Heureusement la vie psychique se développe et elle comporte ses joies et ses douleurs? C'est dans la relation inconsciente avec les parents que se forme l'admirable sentiment de confiance et que se fait l'excellente éducation de l'amour. Mais bien vite les sentiments douloureux apparaissent, ne fût-ce que l'éveil de l'indépendance et l'affirmation de l'égoïsme, et nous ne pouvons pas méconnaître leur valeur éducative. C'est d'ailleurs un point sur lequel l'expérience personnelle suffit : nous savons par nous-mêmes que c'est la douleur psychique qui a agrandi notre horizon et approfondi notre propre conscience, que sans la douleur l’homme reste singulièrement borné et ignorant.

Dans les relations avec les autres hommes se retrouve la fameuse lutte pour l'existence, ouverte, exagérée, tandis qu elle était diminuée, réduite au minimum dans la famille. Et le champ de la douleur psychique devient immense, illimité. Mais qui dira que cette douleur soit vaine, inutile. Regardez l'expérience, la sagesse, mais aussi la bonté, la pitié, la douceur, la charité que les souffrants ont acquises ; et il nous restera seulement à plaindre ceux qui ne retirent rien des douleurs psychiques, ceux qui souffrent pour souffrir et se retrouvent, au sortir des pires douleurs, exactement aussi peu développés, aussi médiocres et insuffisants qu’auparavant.

Ce n’est pas tout encore. L'homme doit faire son éducation en une direction spéciale, celle de l'industrie. La caractéristique de l'homme, d’après M. Bergson, ce n'est pas tant sa faculté de connaissance (homo sapiens) que sa faculté de fabrication de l'outil, de l'instrument, par où l'homme prend sa revanche sur l'instinct déficient (homo faber). Dans cette direction se trouve à vaincre une cer-

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taine paresse, une certaine inertie. Selon l'observation générale de M. Bergson, il semble bien que la création entière se laisse aller, quelle retombe lourdement et que bimpulsion primitive en avant doit être secourue, aidée, développée. Or à l’expérience, quelles sont les meilleures conditions pour le développement industriel humain ? Ce ne sont pas les climats les plus doux, les plus agréables, ce n’est pas le printemps perpétuel qui a vu naître la race des hommes vraiment industrieux. Il semble bien que le climat trop favorable, la végétation trop luxuriante, les fruits de la terre trop abondants et excellents sans culture font l’homme paresseux et impuissant. Heureux, il l'est autant qu’on peut le souhaiter et précisément pour cela non cultivé. Les climats moins cléments, la lutte contre le froid et la faim, la recherche de la nourriture qui ne s’offre pas d’elle-même, avec toute la souffrance que de pareilles conditions comportent, voilà qui paraît favorable au développement civilisateur. Mais il ne faut pas non plus des climats trop rigoureux et la civilisation ne paraît pas se plaire au pôle mieux qu’à l'équateur.

Et si nous examinons de plus près les peuples civilisés, nous reconnaîtrons que plus la concurrence augmente, plus la vie industrielle devient difficile, plus l’esprit d’initiative et d’invention se trouve surexcité et produit rapidement des expansions nouvelles. Supprimez la souffrance et voici l’élan industriel et civilisateur arrêté, ou tout au moins ralenti. Reconnaissez au contraire comment les souffrances, sous forme d’accidents et de victimes, hélas ! amènent des découvertes utiles et améliorent les conditions du travail, de la production. Ici encore on pourrait rêver de progrès plus rapides, accomplis sous l’impulsion de la joie, du bonheur. Rien ne serait plus agréable pour

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nous et nous ne désespérons pas qu’un jour pareille utopie se réalise pleinement. Mais ce n’est pas ainsi que les choses auront commencé. Les premières leçons, les plus nécessaires mais aussi les plus dures, auront été données à l’humanité par la souffrance. Ensuite quand l'éducation sera en bon chemin, il est probable que la souffrance sera de moins en moins nécessaire. En tout cas on ne peut signaler encore que comme une exception la belle découverte, l'admirable progrès produits uniquement par le bien être et l'agrément déjà ressentis, — et ce qui demeure la règle c’est l’effort de l'homme pour diminuer les souffrances humaines aboutissant aux plus heureuses découvertes, aux plus sensibles améliorations.

Sans doute on peut se moquer de l'impéritie, de l'inhabileté de la nature, puisque les victimes ont bien souffert et ont bien disparu, avant que les améliorations désirées ne se trouvent réalisées pour protéger et épargner les générations suivantes. C’est ici que nous avons besoin d’une explication de plus, et que nous la trouvons en considérant la souffrance comme une sorte de rançon payée par l’humanité pour les progrès qu’elle accomplit en domestiquant la nature.

Le caractère propre de la civilisation croissante c’est que les forces et les lois de la nature sont mieux connues et que les progrès de la science nous permettent d'utiliser à notre service direct un plus grand nombre de ces forces et de ces lois. Notre vie est plus compliquée à la fois et plus confortable que celle de nos ancêtres, mais uniquement parce que nous savons mieux nous faire servir par les forces naturelles. L'introduction de la vapeur et de l'électricité dans nos maisons et dans nos villes a modifié complètement les conditions mêmes de notre vie quoti-

dienne. On a assez souvent répété que nos ancêtres seraient émerveillés s’ils étaient introduits brusquement dans notre vie moderne, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’insister. Mais il faut bien réfléchir à la contre-partie. Quelle sécurité dans la maison de nos prédécesseurs : sans doute la pesanteur nous menace toujours, mais leurs demeures moins élevées offraient moins de dangers que nos gigantesques bâtisses urbaines avec leurs ascenseurs, — sans doute le feu était à redouter, mais si les objets inflammables étaient nombreux, les lampes et les briquets offraient moins d'occasions d’embrasement général que la menace de courts-circuits dans nos appartements éclairés à la lumière électrique. — Quelle insécurité au contraire dans nos demeures modernes, parcourues de courants électriques et de veines hydrauliques, si bien que nous vivons à proximité de constantes menaces de mort ! — Quelle sécurité dans les rues d’autrefois, où seuls les chevaux menaçaient les passants, en comparaison du péril horrible que présentent les rues d’aujourd’hui avec les bicyclettes et les automobiles ; sans compter les tramways électriques ! — Quelle sécurité dans les voyages d’autrefois, alors qu’on n’avait pas pris la fantaisie de percer toutes les montagnes 1 — Or il arrive que tous les progrès sont payés par des accidents nouveaux, c’est-à-dire par des souffrances.

Les statistiques nous montreront bien que proportionnellement au nombre des voyageurs, il n’y a pas plus d’accidents aujourd’hui qu’autrefois. Et cela est probable, mais c’est précisément l’augmentation du nombre des voyageurs, du nombre de ceux qui s’exposent et qui ne peuvent pas ne pas s’exposer, qui est ici un danger nouveau. Nous n’aurions rien à craindre des métropolitains souterrains et des automobiles s’ils faisaient beaucoup

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plus de victimes ; — ce qui les rend infiniment périlleux, c'est qu'il n’y a pas proportionnellement plus d'accidents, mais qu’il y a augmentation énorme de voyageurs. Tous les sports d'hiver sont infiniment agréables et font régulièrement des victimes, c'est-à-dire sont une source nouvelle de souffrances. Le tant pour cent est minime, et cependant ce sont douleurs nouvelles, accidents imaginés, inventés par l'humanité.

Nous pouvons dire qu'il y a là comme une rançon payée par l'homme à la nature. L'homme se dresse en face de la nature et lui ordonne de le servir, et il obtient d'elle les phénomènes qui lui sont directement utiles. Alors s'affirme la maîtrise de l'homme et s'enfle le sentiment de sa supériorité. Mais la faiblesse de l'homme est si grande en proportion des puissances gigantesques auxquelles il demande les humbles services dont sa vie a besoin, et malgré tout son intelligence de la nature est si bornée, si restreinte, que l'heure vient bientôt où sa science a trouvé ses limites, et par conséquent la nature lui échappe et se retourne contre lui. Ainsi l’homme peut bien avec ses calculs et ses perforatrices percer les montagnes qui ne constituent plus des barrières infranchissables aux communications humaines, mais au moment où il entreprend une œuvre nouvelle, dans le budget qu'il met sur pied, il doit faire entrer les frais de blessures et peut-être les indemnités pour l'infirmité ou la mort ou la misère, dont seront atteints les manœuvres appelés à travailler. C'est la rançon. Ainsi l'homme peut bien avec ses automobiles augmenter la vitesse de sa locomotion, — comme il avait créé des trains rapides, comme la circulation avait été rendue facile dans les grandes villes par la traction électrique, — mais avec chacun de ces progrès croît le nom-

bre absolu des écrasés, des estropiés, des victimes. Que préfère l'humanité : moins de risques, moins d'accidents, mais aussi moins de vitesse dans les transports — ou plus de risques, plus de souffrances et de morts, mais toujours plus de rapidité ? Il est vraiment illogique de se révolter contre ce dilemme et de se figurer qu'on peut violenter la nature, en supprimant l'espace, en gagnant du temps, sans qu'il y ait quelque part une affreuse contre-partie dans un accroissement de détresses.

Mais nous nous apercevons que ce n’est pas là chose absolument nouvelle. Le machinisme moderne a seulement exagéré et exaspéré ce qui se produisait déjà autrefois, ce qui s’est toujours produit au contact entre l’homme et la nature. Jamais l’homme (homo faber) ne se contente de ce que la nature lui fournit par elle-même, mais il invente l’outil, l’instrument pour accroître en sa faveur le rendement naturel. L'homme n’a pas commencé par l’industrie proprement dite, mais par l’agriculture. Au début il recueille les fruits spontanés des arbres et des champs et il s’en nourrit, il chasse et il pèche. Puis ensuite il cultive la terre ; mais on ne peut pas dire qu’il l'ait jamais fait, sans avoir à payer quelque rançon à la nature pour cette violence qu’il lui impose. Et encore de nos jours il semble contradictoire au cultivateur que les forces et les puissances de la nature fassent germer partout les plantes et apparaître les fruits, pour que les diverses calamités : gelée, grêle, orages ou maladies viennent réduire à néant les espérances déçues. C'est contradictoire pour l’homme et ses ambitions. Il lui semble que la nature lui doit les fruits de la terre et il les veut aussi abondants que cela est possible. Mais pour ses intérêts et ses intentions à elle, la nature n’a pas besoin de cette surproduction. Et tous les

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désastres campagnards et toutes les souffrances réelles des paysans sont comme des rançons payées à la nature pour la richesse et la joie que la surproduction apportent à l’humanité.

Que penserons-nous maintenant ? Si quelques hommes savent profiter de la souffrance en vue de leur éducation, c'est-à-dire de leur évolution personnelle ou collective, si quelques hommes reconnaissent dans la souffrance une rançon payée à la nature et s'ingénient à rendre cette rançon insignifiante, à en débarrasser leurs successeurs, n'est-il pas vrai qu'en présence de ces bons résultats la raison et le raisonnement nous demandent de ne pas séparer la cause de l’effet et s'entendent pour proclamer que sans la douleur ces résultats ne se produiraient pas si bien. Il y a une utilisation possible de la souffrance qui s'appelle simplement éducation — et cette utilisation suffit comme justification de la souffrance. C'est bien légitimement que nous pouvons envisager la souffrance comme un moyen d'éducation. La souffrance ne signifie rien en dehors de l'éducation qu'elle produit.

Ce n'est cependant pas l'éducation seule que l'homme a su faire sortir de la souffrance, si bien que nous avons le droit de penser que la douleur a été instituée comme un excellent moyen d'éducation. Si nous nous adressons à la catégorie restreinte des hommes moraux, voici ce que nous observons chez eux. Plus un homme a de valeur morale, plus il est disposé à avouer que l'expérience morale chez lui a fait faillite. En revanche moins un homme possède de moralité personnelle, moins il comprend la valeur morale que l’homme peut acquérir et plus il se montre satisfait de lui-même, plus il est indigné des appréciations pessimistes. Mais au jugement de l'homme

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vraiment compétent l'humanité ne répond pas comme elle devrait, comme elle pourrait à la sollicitation du devoir. Par l'obligation morale Dieu appelle l'homme à la soumission. Ce que l'obligation peut produire de plus excellent c'est l’attitude générale de subordination à Dieu. Ce que chaque intervention spécialisée peut provoquer, c'est un acte de soumission. Or l'expérience générale de l'humanité nous enseigne que l’homme accorde à Dieu quelques-uns de ces actes de soumission, mais lui en refuse beaucoup et qu'ainsi il n'atteint pas, il n'atteint jamais à l'attitude générale, complète que Dieu lui demande.

L'étude approfondie de la question nous montre que cette incapacité provient de ce que l'homme est toujours prédisposé à la révolte plutôt qu'à l'obéissance. Dans l'hérédité à laquelle il est soumis, le penchant à la rébellion se trouve régulièrement plus fort que le penchant à la soumission. De là la conception du péché originel, c'est-àdire de la transmission par hérédité d’une faiblesse incurable devant la tentation et le péché, faiblesse imputable ou au Créateur de l'homme ou au premier homme luimême. Le péché originel rend pour chaque individu le péché plus inévitable, plus dangereux, mais en même temps il atténue la responsabilité et la culpabilité individuelles, déchargeant l'individu pour accabler l’espèce. C'est la race seule qui peut être envisagée comme coupable. Le péché originel n'est pas un péché spécial qui s'ajoute au compte des péchés individuels réels, mais uniquement une prédisposition au péché dont est infestée la race entière.

Or la conscience morale place l'homme pécheur dans une impasse. Jamais la conscience morale ne peut prendre son parti d'une seule transgression du devoir. Il s'est produit là un fait inoubliable, qui ne peut pas ne pas entrai-

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ner sa conséquence. Aussi la conscience morale attend et oblige l’homme à attendre en suite de chaque désobéissance particulière un résultat fâcheux. Autant la conscience est intrépide à affirmer que tôt ou tard, sous une forme quelconque et comme résultat définitif, la soumission au devoir amènera le bonheur, — autant elle est impitoyable à exiger que la révolte devant le devoir produise le malheur. Alors la souffrance, toute souffrance est en quelque sorte bienvenue, parce qu’attendue, comme répondant aux prétentions de la conscience. Et comme le devoir est une expression de la volonté de Dieu, comme la révolte contre l'obligation se trouve une offense à Dieu, la souffrance est envisagée comme un châtiment, une punition. Voilà ce que les hommes moraux compétents ont su faire de la douleur. Ils ont hardiment affirmé que seule la souffrance répondait aux besoins de la conscience. Impossible qu'un fait aussi grave que le refus d'obéissance au devoir passe inaperçu, — impossible qu'un événement de cette sorte soit indifférent dans la destinée de chacun, — impossible qu'une pareille faute, qu'une telle culpabilité n'entraîne pas un résultat fâcheux ; voilà la porte ouverte à la souffrance, voilà l'explication et la justification de la souffrance.

C'est donc une très vieille interprétation de la douleur humaine que nous trouvons là et elle est si juste, si sage, que nous pouvons encore y avoir recours souvent. L'expérience ne proteste pas, au contraire, elle nous présente en foule des confirmations. Il est surprenant combien nous voyons avec perspicacité pour les autres hommes et de quelles souffrances tel péché légèrement commis les menace et de quels péchés, oubliés peut-être ou innocentés, sont sorties les douleurs qui les accablent et les torturent.

Malheureusement nous sommes aveugles en ce qui nous concerne, tout autant que nous constatons combien les autres sont incapables de voir clair en leur propre destinée. On doit exhorter tous ceux qui souffrent à examiner avec sérieux cette hypothèse, proposée par l'expérience humainejgénérale, que peut-être leur douleur est un châtiment de leur péché.

Mais encore demandera-t-on si nous voyons comment la souffrance répond à certaines exigences de la conscience, cela ne nous suffit pas. Nous demandons à quoi la souffrance est utile ? Que vient faire ici la souffrance ? Nous nous retournons vers h explication précédente que nous pouvons utiliser ici. Il y a une souffrance- châtiment parce qu’elle peut devenir souffrance-éducation. Lorsque l'homme moral a compris la justice du châtiment qui le frappe, on peut dire qu’instinctivement il demande à la souffrance de faire son éducation. En effet la souffrancepunition peut être reçue avec révolte, avec indignation, c'est qu’elle n'est pas reconnue comme la conséquence inévitable du péché, et alors elle produit une éducation, mais à faux, en sens contraire : elle irrite, elle accentue la rébellion, elle détourne du devoir et de Dieu, elle aggrave la rupture entre la vie consciente et la vie superconsciente. Mais la souffrance-punition peut être reçue avec inertie, apathie, indifférence, c'est qu’elle n'est envisagée que comme résultat fâcheux et nécessaire du péché, auquel on ne veut pas renoncer, avec lequel on ne veut pas rompre, alors c’est comme une rançon subie pour pouvoir jouir encore du péché, sous une autre forme ailleurs. Cependant il vaut beaucoup mieux que la souffrance-punition soit accueillie comme une éducation, nous avertissant du danger et de la fausseté du péché, nous détournant et

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nous dégoûtant du péché. Or c'est là exactement ce que la conscience morale reconnaît, approuve et réclame. Donc l'idée de souffrance-punition n’est juste, n’est efficace que si elle se greffe sur l’idée de souffrance-éducation.

C’est d’ailleurs l’ordre naturel, puisque la souffrance avait dès longtemps servi les intérêts de l’évolution vitale, avant de se prêter à l’éducation humaine, avant de se manifester comme une punition dans les destinées morales de l’humanité. Autrement dit l’animalité a transmis à l’humanité l’utilisation de la souffrance en vue de l'évolution ou de l’éducation, si bien qu'en s’éveillant à la vie morale, à l'heure où la souffrance s’est expliquée et justifiée pour lui comme un châtiment, l’homme était déjà habitué ou adapté à tirer parti de toute souffrance pour son éducation, si bien qu'il n’a pu se contenter de voir dans la douleur une punition, sans comprendre la douleur en même temps et au même degré comme une éducation.

Mais nous pouvons également nous retourner de ce point de vue nouveau et plus élevé vers les temps antérieurs et nous demander si avant la vie morale il n'y avait pas esquisse ou présage d’une punition dans cette même souffrance qui ne nous avait paru qu’éducative. Et c’est ici que nous avons recours à nos études précédentes. Si toute souffrance éducative ou évolutive est causée réellement par un fonctionnement faussé, irrégulier, désordonné, n’est-elle pas comme un châtiment ou une punition ? Déjà avant l’éclosion de la vie morale, quelque chose était préparé qui ne prend sa pleine signification que pour l’être moral, c’est l’espèce de punition qu’est la souffrance pour cette espèce de désobéissance qu'est le fonctionnement anormal.

Il semble bien que nous en venions à des conceptions

tout à fait cohérentes. Le fonctionnement faussé entraîne comme conséquence la souffrance qui est un avertissement et comme une ébauche de punition. (Lest d’abord uniquement dans le sens de lacorrection, del’amélioration, du fonctionnement rectifié que la souffrance exerce son influence. Lorsque surviennent la liberté et l’obligation, la révolte, la désobéissance, c’est un cas typique et éclatant du fonctionnement faussé. Alors, sans doute, l’éducation par la souffrance devient indispensable pour remettre en ordre ce fonctionnement essentiel qui s’appelle obligation, mais en même temps apparaît ce qui jusque-là était resté voilé, implicite, à savoir que la souffrance est aussi une punition, qu'elle n’est pas seulement justifiée par ce qui la suit : l’éducation, mais également parce qui la précède: le mauvais fonctionnement, en ce qu'il peut avoir de volontaire et de coupable.

Seulement il importe de remarquer que cette notion de la souffrance-châtiment exige une sorte de contrôle pratique, ou de confirmation a posteriori. Immédiatement la conception d’une punition entraîne la perspective d’une équivalence. Si la souffrance ne vaut que pour l’éducation, c’est uniquement d’après l’éducation qu’elle est appelée à produire que doit être calculée la souffrance. Je ne m’étonne pas de grandes souffrances infligées à des innocents comme à des coupables. Il est parfaitement possible que l’éducation dont sont capables les innocents attire des souffrances imméritées, tandis que des souffrances parfaitement méritées sont épargnées aux coupables devenus incapables d'éducation. Mais du moment qu’il s'agit de châtiment, de punition, il n’est plus possible que l’équivalence ne se réalise pas. Si les souffrances ne sont pas proportionnées au mal commis, au péché, à la culpabilité,

<t. Fulmqukt. '*

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la conception n’est plus soutenable en elle-même ou à elle seule.

Or partout, dans toutes les religions, la stricte équivalence a été dogmatiquement affirmée. L’effort a été gigantesque et infructueux de montrer la divinité toujours juste dans le châtiment dont elle frappe les hommes. Les conclusions cruelles ont été tirées : si le juste souffre, c’est qu'il n’est juste qu'en apparence, c'est que sa vertu est hypocrite, et si le juste souffre exceptionnellement, c’est qu’il est d’autant plus coupable pour s'être appliqué à conserver les apparences de l’honnêteté avec la réalité de la perversité soigneusement cachée. De là l’exigence d’humiliations et de repentirs, c’est-à-dire l’opinion sociale et religieuse infligeant une douleur nouvelle et redoutable à celui qui se trouvait déjà injustement accablé par le sort. Beaucoup plus difficile était l’explication de la prospérité des méchants; on était réduit à cette échappatoire d’affirmer que ce succès n’était que temporaire ou qu’apparent. Celui qui lirait dans le secret des destinées y discernerait le malheur réel des coupables. Celui qui attendrait assez longtemps verrait les plus beaux succès se métamorphoser en désastres. Ainsi l'expérience a montré que l’explication de la souffrance par le châtiment ne suffit pas.

On évite quelques-unes des conséquences fâcheuses de cette conception en ajoutant à la notion de la punition, la notion de l’éducation, c’est-à-dire en envisageant la souffrance comme une punition éducative. Alors ce qui ne convient pas à la punition peut s'expliquer par l’éducation. Mais il n’y a pas là de quoi nous satisfaire pleinement. Il faut chercher si les hommes n’ont pas su tirer de la souffrance autre chose encore.

C est la conscience morale qui nous vient ici directe-

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ment en aide, car elle non plus n’est pas satisfaite par la punition même complétée d’éducation. L’exigence de la conscience morale est en effet si aiguë qu’elle devient paradoxale et qu’elle aboutit au pessimisme noir du découragement absolu. Comment les hommes moraux ont-ils pu se contenter longuement de châtiment et d’éducation ? Est-ce que le châtiment répare la faute, est-ce que l’éducation répare la faute ? N’y a-t-il pas quelque chose d’irréparable dans le péché commis, que rien ne peut effacer ou supprimer. La désobéissance envers Dieu a entraîné châtiment et l’homme pécheur a souffert. Mais sa douleur donne-t-elle quelque chose à Dieu pour le dédommager du tort que lui a fait subir le péché ? Non, Dieu reste frustré de son droit, le pécheur reste coupable, coupable affligé, attristé sans doute. La souffrance produit chez lui son effet éducateur, le voilà dégoûté du péché. Pour l’avenir c’est excellent, c’est admirable. Dieu est assuré pour l’avenir de l’obéissance stricte à sa volonté de la part du pécheur désabusé et transformé, mais il n’en subsiste pas moins que dans le passé cette obéissance lui a manqué et c’est pour lui un déficit absolu. Certes, la conscience morale approuve et réclame et la punition sévère et l’éducation terminée. Mais même dans le cas le plus favorable, elle ne se tient pas encore pour satisfaite et elle attribue hardiment à Dieu ses propres dispositions. Mais alors que faire, que devenir? La conscience morale ne sait pas et n’a pas de conseils à nous donner.

Or, voici que des hommes moraux empruntant à la conscience morale son ambition d’une réparation, et reconnaissant que toute attitude de l’homme devant l’obligation constitue une réparation insuffisante, constatant que tout le domaine du devoir ne saurait fournir à l’homme

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l’occasion ambitionnée pour la réparation nécessaire, se tournent vers la souffrance et se demandent si elle ne permettra pas la réparation attendue. Ce que l’homme doit à Dieu, c’est l’obéissance au devoir. Mais s’il a péché, s’il a failli, ce déficit même unique subsiste. Il faut que l’homme trouve une autre manière d’offrir à Dieu la soumission qu’il lui doit. Il suffira alors qu’il envisage la souffrance comme voulue de Dieu par un acte de foi, attendu que jamais l'étude approfondie de la douleur ne lui donnera avec certitude la conclusion que cette souffrance spéciale lui a été formellement destinée, — et qu’il témoigne devant cette souffrance attribuée à Dieu exactement la soumission qu'il n'a pas su manifester devant le devoir. Il semble bien que la souffrance est prise par l’homme à sa plus haute expression, dégagée des obscurités qui l'assombrissent, jetée en cette crue lumière d'une intervention personnelle de Dieu atteignant personnellement et directement le coupable, et l’homme par ses dispositions intérieures à l’occasion de la souffrance, trouve le moyen de réparer littéralement et complètement l'attitude précédente de révolte, d'insoumission. C’est ainsi que se présente la conception de la souffrance-réparation.

Cela ne veut pas dire qu'en elle-même la souffrance soit une réparation, mais qu'elle pousse à la réparation et qu’elle fournit l’occasion de la réparation si elle est acceptée avec soumission. De même la souffrance-éducation ne signifie nullement que la souffrance suffise comme telle et constitue une éducation, mais simplement qu'elle pousse l’homme à une éducation nouvelle qui doit se produire en lui pour que la douleur ne soit pas simplement inutile. Que quelques hommes aient eu de la souffrance cette haute conception, qu’ils se soient sentis appelés à la réparation et

que réellement par leur attitude dans la souffrance et dans la souffrance imméritée ils aient réparé leur mauvaise attitude devant le devoir, c'est ce que l’expérience humaine nous enseigne suffisamment.

Ce complément nous paraît excellent pour calmer les anxiétés que laissaient subsister la souffrance-punition et la souffrance-éducation. Il peut se présenter des cas où la souffrance est suffisamment justifiée comme punition, tout comme il peut se produire des cas où la souffrance est entièrement expliquée comme éducation. Mais s’il se trouve un cas où franchement ni la punition, ni l’éducation ne suffisent, alors nous ferons appel à la réparation et nous ne voyons pas ce qu’on pourrait nous objecter, pas plus que nous ne voyons ce qui pourrait encore échapper à cette interprétation. Nul homme qui n’ait à réparer la mauvaise attitude devant le devoir, si le péché originel n’est pas une superstition dogmatique. Nul homme qui ne soit heureux de trouver, grâce à la souffrance, un moyen de réparer. Nul homme qui puisse dire la souffrance disproportionnée à la réparation nécessaire, puisque c’est uniquement quand la souffrance n'a plus d’équivalence ni avec la punition ni avec l’éducation que nous y découvrons un appel à la réparation. C’est précisément quand la souffrance ne s’explique pas, quand elle reste un mystère, que l’acte de foi est possible pour l’attribuer à une volonté spéciale de Dieu, pour y voir une occasion de réparation.

Maintenant que nous avons acquis dans ce cas difficile et extrême cette lumière que la souffrance peut servir à la réparation, nous revenons à tous les autres cas et nous pensons que même alors que pour la raison la souffrance n’est rien que la juste punition du coupable, elle peut de-

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venir pour la foi un appel à la réparation et par l'attitude de soumission le coupable puni peut réparer; — même alors que pour la raison la souffrance n’est rien qu’une éducation sage et utile de l'homme peu développé, elle peut devenir pour la foi un appel à la réparation et par l’attitude d’obéissance empressée, l’homme peu développé se perfectionne rapidement jusqu’à la réparation du tort commis envers Dieu. Et il semble bien que nous sommes parvenus à l’explication totale et dernière. La souffrance est précieuse du moment que l’éducation par le devoir et l’obligation a échoué, pour offrir à l’homme un nouveau domaine où sa soumission pourra réparer sa révolte.

Cependant d’autres hommes protestent, car ils ont trouvé une interprétation qu’ils jugent plus haute et plus complète, l’expiation. Avant d’appeler l’homme à la réparation par les dispositions qu’il manifeste envers Dieu dans la souffrance, et même si la douleur ne provoque pas la réparation, la souffrance comme telle, en elle-même, est une expiation.

Si nous voulons nous entendre, il faut bien marquer la différence qui existe entre la conception de l’expiation et celle de la réparation. Il semble que la réparation se produit seulement dans les dispositions que l’homme adopte et développe en lui, et manifeste à Dieu à l’occasion de la souffrance, tandis que l’expiation consiste dans la souffrance elle -même, indépendamment des dispositions réelles de l’homme, par conséquent l’expiation c’est une valeur positive reconnue à la souffrance comme telle, indépendamment de l’effet qu elle provoque dans les dispositions intimes de celui qui souffre.

Nous avons vu que la souffrance peut être envisagée comme une punition, un châtiment; — la notion de l’ex-

piation vient compléter et aggraver cette conception, car elle donne à la souffrance une valeur pour Dieu. Dans la simple punition, nous voyons la conséquence naturelle inéluctable d’une mauvaise attitude, nous constatons que le mal entraîne le malheur, mais nous ne croyons pas que la souffrance ainsi produite plaise à Dieu, compte pour Dieu. Dès qu'intervient la notion de l'expiation, c'est Dieu qui a voulu la souffrance, non seulement en vue de l'homme, parce qu'il est impossible que l'homme soit heureux sur une mauvaise voie ou dans une fausse situation morale, mais en vue de Dieu lui-même, parce que la faute est une dette contractée envers lui, qui lui est payée en douleur. Dieu éprouve une espèce de satisfaction à la souffrance, la douleur constitue une revanche de Dieu.

Nous avons vu que la souffrance peut être envisagée comme une éducation ; — la notion de l'expiation rend plus dure cette conception, car elle insiste sur le caractère pénible de cette éducation. Dans la simple éducation, l'idée de la souffrance est adoucie en considération de l'excellent résultat auquel elle aboutit ; la douleur est un passage inévitable, mais nous cherchons à faire luire dans ses ténèbres quelque chose de la clarté heureuse, en considérant à l’avance les conséquences bienfaisantes de cette éducation subie. Dès qu'intervient la notion d'expiation, c'est sur la peine, l'horreur de la souffrance que porte l'accent. Dieu lui-même tient à ce que l'éducation ne soit ni facile, ni agréable, il faut pour lui que le pécheur ne parvienne à une meilleure attitude qu’à travers les angoisses et les tourments. L'éducation fait abstraction du chemin parcouru en dirigeant l'attention par avance sur l'excellence du but atteint. L'expiation insiste sur les étapes difficiles et ne permet pas à l'imagination d’échapper

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aux tristesses lugubres du chemin pour se reposer avant l’heure, avant la somme suffisante de douleur payée, dans la perspective des fruits spirituels que l’éducation aura produits.

Nous avons vu que la souffrance peut être envisagée comme une réparation, mais alors ce qui compte réellement pour réparer l’attitude mauvaise de désobéissance ou de révolte, c’est un changement complet de dispositions intérieures, c’est l’apparition de la soumission, de la subordination, de la résignation. La notion d'expiation intervenant ne contredit en rien la préoccupation de réparation, elle la sanctionne et la confirme. Mais la notion d’expiation insiste sur ce fait qu’avant de pousser à la réparation, la souffrance déjà par elle-même compte pour l'homme et pour Dieu, — l’homme doit être heureux de souffrir et Dieu se trouve satisfait de cette souffrance.

L’essence de la notion d'expiation c'est donc que la souffrance est voulue de Dieu comme telle, que la souffrance plaît à Dieu, le dédommage, que l’homme est tenu de souffrir suffisamment. Et il faut reconnaître que certains hommes religieux ont fait de leur douleur une expiation, - — ont supporté leurs souffrances comme si elles constituaient une réelle expiation, — et même dans leur ambition de souffrance sont allés jusqu’à inventer, imaginer des souffrances, des tortures pour expier plus complètement, plus longtemps, pour un plus grand nombre de coupables.

Que pouvons-nous penser de la souffrance-expiation ? Tout d’abord nous professons l'agnosticisme complet dès qu'on veut statuer une signification et une valeur positives de la douleur pour Dieu. Qu’en savez-vous, qu'en pouvez-vous savoir ? La conscience, répondent les expiatio-

nistes, exige, réclame la souffrance. Nous croyons que c'est vrai et faux tout à la fois. La conscience morale n'admettrait pas le bonheur comme conséquence du péché, on peut donc légitimement attribuer à Dieu cette disposition. Dieu ne serait pas le Saint s'il attribuait indifféremment le bonheur aux coupables et aux vertueux. Mais pourquoi la conscience n'admet-elle pas autre chose que la souffrance pour le pécheur ? Parce qu'à tout prix le pécheur doit être arraché à sa position dangereuse et transformé. Alors, la modification du pécheur n'est pas trop chèrement payée de ce prix élevé : la douleur. Mais s'il n'y avait pas la perspective de l'amendement, nous doutons fort que la souffrance pure plût à la conscience. Déjà lorsque l'éducation par la souffrance n'aboutit pas, on ne peut plus dire que la conscience soit satisfaite par la douleur. Elle trouve simplement plus normal, plus naturel que le pécheur souffre, mais du moment que cette douleur ne produit rien, elle se sent inquiète et perplexe. L’observation montre la conscience morale exigeant l’amendement du pécheur, et se résignant à la douleur comme plus convenable éducation pour atteindre ce but. Mais ce n'est plus l'observation, c'est un raisonnement douteux et réfutable qui en conclut que la conscience exige la souffrance comme telle.

Devant l’agnosticisme inévitable dès que se pose la question : Qu'est la douleur pour Dieu ? Quelle utilité ou quelle satisfaction procure-t-elle à Dieu ? nous demandons s'il est bien sage d'affirmer un Dieu se plaisant à la souffrance, un Dieu exigeant et infligeant la douleur pour elle-même? Nous savons malheureusement très bien d’ou vient historiquement cette conception. Dieu est représenté anthropomorphiquement comme un potentat, et, selon l’exemple

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des despotes humains, il aime à faire sentir son autorité ; aussi dès que sa volonté est bravée, ses ordres méconnus, il lui faut une vengeance. Alors règne absolument la pensée de la souffrance due à Dieu et réclamée par lui en compensation de la désobéissance. Mais avec la civilisation croissante cette vengeance du chef connaît bientôt une règle qui s’appelle l’équivalence et l’autorité bravée s’en remet à la justice pour être rétablie. Alors la vengeance s’atténue en revanche ou satisfaction. Le Maître s’est doucement transmué en Juge. Mais c’est bien encore pour la justice humaine une valeur positive qui revient à la souffrance. Le misérable qui n'a pas obéi à la loi doit payer sa dette à la société sous forme d’une certaine souffrance dont l’équivalence est calculée, vaille que vaille. Et même lorsque la révélation évangélique a fait évanouir les vieilles images de Dieu pour leur substituer la figure du père, les moeurs familiales primitives et dures s’accommodent fort bien de la souffrance infligée pour elle-même en dehors de l’éducation. L’honneur paternel est atteint par la rébellion enfantine et il lui faut une compensation, qui se trouve dans un certain degré de douleur infligée. Cela suppose le père heureux de punir. Est-il nécessaire de rappeler combien cela nous paraît barbare ! Le roi moderne ne défend plus son autorité, en exigeant de la souffrance de ceux qui la méconnaissent ; le juge moderne ne croit plus qu’il ait autre chose à faire qu’à préserver la société et à amender le coupable ; le père moderne est affligé de punir, et la correction lui fait plus de mal à lui qu'à son enfant.

On peut même trouver qu’on est allé trop loin et qu’on a marché trop vite en cette direction, mais si quelquefois cette opinion s’exprime, c’est uniquement parce que l’édu-

cation est devenue impossible en raison de la faiblesse, de l’impuissance des juges et des pères, ce n’est nullement parce qu’il n’y a pas assez de souffrance dans le monde.

Ainsi il nous semble bien que la conception du Dieu qui veut la souffrance, qui aime la douleur, qui se complaît à faire souffrir les hommes est une superstition, un reste d’un état de conscience aujourd’hui dépassé. Nous ne nous chargeons plus de défendre ce Dieu contre les attaques de l’incrédulité moderne, il ne nous ressemble pas, nous ne le comprenons plus. Alors la conception de l’expiation s’écroule. Ce qui reste, ce qui subsiste, inébranlable, c’est la réparation, ce qui est devenu insoutenable, c’est l’expiation.

Nous croyons que ceux qui se figurent expier, ceux qui expient en réalité sont victimes d’une illusion et qu’ils feraient beaucoup mieux de mettre l'ardeur de leur conviction, la délicatesse de leur conscience à réparer. Aussi, bien qu’il y ait en théorie et en pratique des représentants de la souffrance-expiation, il ne nous est plus possible de soutenir cette interprétation delà souffrance. Toute expiation nous est devenue inintelligible. Mais ce qui s’abritait de vérité sous le terme d’expiation se retrouve pour nous ou dans la punition, ou dans l'éducation ou excellemment dans la réparation que nous voulons sérieuse et complète.

Ainsi à propos de l'énorme somme des souffrances que l’humanité a supportées, nous voyons que les hommes ne sont pas restés impuissants et écrasés ; la plupart ont su transformer pour eux la douleur en y voyant une punition ; d’autres plus sages encore y ont vu une éducation et ont tiré parti de la douleur pour leur développement personnel ; d'autres plus perspicaces y ont vu une réparation pos-

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sible et ont profité de cette circonstance, en apparence fâcheuse, en réalité favorable, pour faire ce que leur conscience exigeait d’eux ; d’autres enfin plus scrupuleux encore ont cru qu’ils pouvaient transmuer leur douleur en une vraie expiation et ainsi ont dominé leur souffrance et l’ont utilisée. Alors nous pouvons demander pourquoi on se contenterait d’énumérer nos causes de douleur, pourquoi on s’hypnotiserait en cette contemplation lamentable, puisque des hommes ont su trouver autre chose, un but à la douleur, une efficacité à la souffrance. Pourquoi juger la souffrance en elle-même en la séparant de ce qu’humainement on en a su faire autrefois, autour de nous.

Nous avons trouvé de cette manière, par cette voie d’enquête et d’examen, un certain nombre d’explications de la souffrance. Nous possédons certains éléments de la réponse à cette question angoissante : quelle est la raison d’être de la douleur ? Certes les cas particuliers sont toujours réservés. Nous entrevoyons des explications générales, mais leur application aux individus présente toujours quelque difficulté. Seulement nous avons maintenant un certain nombre de conseils à donner à ceux qui de bonne foi voudraient bien comprendre leur souffrance et nous possédons certaines lumières dans la grande angoisse que nous inflige toujours l’immense somme de souffrances dont pâtit l’humanité. Nous pouvons chercher maintenant à utiliser ces données pour construire une théorie générale de la souffrance, qui satisfasse notre raison, notre cœur et notre conscience.

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