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CHAPITRE IV

Le problème de la souffrance pour le dualisme

et pour le monisme.

Si vous vous contentez de l'observation superficielle du monde, vous constatez un mélange inextricable de bien et de mal, de bonheur et de malheur. Transportez cette image au domaine transcendant, expliquez le monde actuel tel qu'il est comme l'œuvre de deux principes opposés, ou de deux personnalités antagonistes, attribuez tout le bien et le bonheur à l'influence d'une divinité bonne ou favorable, tout le mal et le malheur à l'action d'une divinité mauvaise ou hostile, vous avez l'explication métaphysique dualiste du monde. Ce sera une perpétuelle tentation, d'en revenir sous une forme plus ou moins atténuée à cette interprétation, toutes les fois qu'une explication différente paraîtra insuffisante.

Est-il permis de faire remarquer que c'est une appréciation paresseuse, puisqu'elle se contente de transformer le fait, le donné, en nécessaire, en inévitable, puisqu'elle calque le monde métaphysique sur le monde réel, puisqu'elle élude et évite tous les problèmes ? Est-il permis d'avancer que cette explication n'explique rien, qu'elle se contente de reculer indéfiniment la difficulté et qu'elle nous laisse en définitive l'inquiétude de l'esprit qui se

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demande encore pourquoi deux principes et non un seul ? Pourquoi l’antagonisme et la lutte de ces deux principes entraînent-ils le monde entier en une si rude et si permanente bataille ? Et surtout à quoi aboutira ce grand conflit, vers quelle solution définitive nous acheminons-nous ?

Le dualisme peut revêtir bien des formes atténuées. Evidemment le dualisme pur est celui qui pose deux principes égaux, coéternels, en laissant complètement indéterminée la perspective du résultat. Il répond à cette observation peut-être imparfaite : il y a dans le monde tout autant de mal que de bien, — on ne peut vraiment statuer ce qui l’emporte du bonheur ou du malheur. Mais il est très difficile de s'en tenir au dualisme pur. Un pessimiste, en vertu de son tempérament et de son caractère, en fonction du jugement qu’il porte sur le monde et des observations partielles et partiales auxquelles il se complaît, doit juger le principe mauvais plus puissant, et sa métaphysique doit s’arrêter à l’entreprise folle d’un principe bon qui s’efforce de ravir le monde à la puissance antérieure et supérieure du principe mauvais. L'optimiste au contraire, avec les mêmes droits et la même bonne foi, ne pourra accepter autre chose que la lutte prolongée d'un principe mauvais contre la puissance préexistante d’un principe bon, certain de la victoire. Et nous serions réduits à l'étonnement, devant ce fait que l'humanité a été plus optimiste que pessimiste, qu'elle a plutôt admis la valeur supérieure et durable du principe bon et l’importance passagère, transitoire du principe mauvais, si nous ne pouvions faire appel ici à l'expérience morale, qui a servi de norme et de régulateur aux certitudes métaphysiques.

C’est la conscience morale seule qui nous fournit ce

verdict : bien qu'existant, le mal n'a pas le droit d’être, — bien que méprisé, le bien seul a le droit d’être. C’est la conscience morale qui a entraîné l’humanité, au besoin contre les observations les plus nombreuses et les plus explicites, à revendiquer pour le principe bon le doit être à côté de l’être et pour le principe mauvais le ne doit pas être. Ainsi nous respectons dans le dualisme moraliste, celui qui affirme l’antériorité, et la pérennité du bien et du bonheur, un verdict de la conscience. Voilà pourquoi l’humanité croira toujours, en majorité, au triomphe final du bien et du bonheur.

Mais une fois engagés sur cette voie, il faudra aller plus loin devant les réclamations pressantes du sens moral. Si le bien seul doit être, si le mal n’a aucun droit à l’existence, comment reconnaître à la base du royaume du mal un principe qui existe par soi-même ? Si le principe est, il infirme par sa seule présence le jugement de conscience. Il faut pour rester fidèle à l’expérience morale affirmer que le principe mauvais, ou plutôt l’être mauvais n’est pas par lui-même, qu’il est un être dérivé, une créature et une créature librement et volontairement rebelle. Partout où les besoins de conscience seront scrupuleusement respectés, nous verrons apparaître un seul Dieu digne de ce nom, le Dieu bon, hauteur du bien et du bonheur, et son œuvre sera compromise et gâtée par l’intervention d’une créature, subordonnée, révoltée contre lui, s’efforçant de lui ravir son empire. La difficulté devient grande d’expliquer cette rébellion de créature si puissante, mais il peut sembler que le dualisme est réduit à son expression la moins choquante.

Tant qu’on se préoccupe du problème du mal plus que de la question de la souffrance, on s’en tient là. C’est le

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Satan, le diable populaire, qui joue souvent pour la pensée et la piété un rôle plus précis et plus important que Dieu. Mais lorsqu’on en vient à examiner le problème de la souffrance, indépendamment du problème du mal, cette solution elle-même ne paraît plus suffisante. C’est alors que nous voyons apparaître une forme inférieure du dualisme : Dieu et le monde matériel. Dieu existe mais le monde matériel existe aussi par lui-même. Dieu ne crée pas le monde tel qu’il est, mais il s’efforce de pénétrer d’esprit, de conquérir pour lui un monde préexistant et réellement indépendant de lui. Foutes les barrières, toutes les difficultés, toutes les oppositions que ce monde matériel, grossier, inconscient, impersonnel, fait surgir au cours de cette lente conquête sont les sources de souffrance et de mal moral. Mais Dieu triomphera un jour avec la collaboration de l’humanité et le monisme sera réalisé, Dieu possédant et spiritualisant le monde conquis.

Telles nous paraissent être les dégradations du dualisme qui constituent de réelles améliorations ; mais elles ne suppriment pas les objections qu'on peut faire contre le dualisme comme tel. Il est déjà trop difficile d’établir solidement l'existence, la réalité d'un principe ou d'une personne pour que nous puissions espérer faire sortir du domaine des hypothèses invérifiables l’existence de deux principes, de deux personnes. Seule la dernière forme du dualisme, se rapprochant fortement du monisme, pourrait être acceptée si vraiment il n'y a pas de formule moniste satisfaisante.

Nous savons en effet que de tout temps en face des dualistes se sont dressés des monistes. Le monde réel avec ses oppositions doit s’expliquer par un principe unique ou une seule personnalité. C’est la conscience morale qui

a la première triomphé en affirmant l’unité de Dieu et d’un Dieu auteur de tout, du malheur comme du bonheur, de la tentation au mal comme du secours pour le bien. Il n’y a qu’un Dieu et à lui hardiment on fait remonter la responsabilité de tout ce qui se réalise. Se produit-il quelque événement heureux, c’est une bénédiction, c’est une récompense. Arrive-t-il quelque désastre, quelque catastrophe, c’est une malédiction, c’est une punition. Par conséquent ce Dieu a voulu expressément le bonheur pour pouvoir récompenser et le malheur, la douleur, pour pouvoir punir. Quelqu’un est-il bien doué et disposé moralement, c’est Dieu qui s’est préparé un instrument, un serviteur. D’autre part se rencontre-t-il un être qui manifeste de mauvaises intentions, c’est Dieu qui lui tend des pièges, qui lui offre des épreuves, qui le décèle et le désigne à tous.

La première atténuation à ce monisme pur, c’est la liberté humaine, reconnue, affirmée, qui devient cause du mal moral. Devant l’épreuve divine, devant la tentation divine, l'homme est libre; c’est sa liberté par conséquent qui explique qu’il puisse se montrer et devenir bon, ou s’affirmer et devenir mauvais. Alors Dieu n’est plus complètement responsable du mal moral, quand bien même il s’en trouve complice par l’épreuve ou la tentation.

La deuxième atténuation à. ce monisme pur, c’est l'invention d’un serviteur, chargé spécialement d’accomplir les besognes que la conscience et le cœur de l’homme ne peuvent plus attribuer à Dieu. Alors c’est ce tourmenteur des hommes qui leur dresse les pièges et les tentations, pour les faire broncher, tomber dans le péché, — et qui plus tard leur inflige le malheur comme punition qu’ils ont méritée ou comme épreuve de la sincérité, du désinté-

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ressementde leur moralité, de leur piété. — Il est probable que cette atténuation ne se serait pas produite sans le conflit du monisme avec le dualisme, qu’elle constitue par conséquent un emprunt heureux, habile au dualisme. Alors c’est Dieu qui veut et qui réalise directement le bien et le bonheur; c’est Dieu qui veut, mais c’est un accusateur qui produit et procure le malheur; c’est l'homme qui invente et l’accusateur qui facilite ou qui précipite le péché.

La troisième atténuation au monisme pur, toujours dans le même sens, pour décharger Dieu des responsabilités qu’on ne peut plus lui reconnaître, c’est la transformation lente du serviteur docile, chargé des basses besognes, mais sans pouvoir pour accomplir autre chose que la volonté de Dieu, en serviteur mal intentionné, qui soupçonne, accuse, se plaît au mal et au malheur, devient l’instigateur des épreuves et des souffrances, toujours sous le contrôle de Dieu, puis en adversaire de Dieu, qui cherche de luimême à faire souffrir, qui entraîne de lui- même au péché. Par là le monisme a rejoint le dualisme. Il semble bien qu’en cette forme hybride se trouve la satisfaction des goûts et des besoins qui ont provoqué d’une part le monisme, d’autre part le dualisme.

Mais ne peut-on pas comprendre et attendre une quatrième atténuation, d’un tout autre ordre. Dieu existe seul, c’est bien lui qui est auteur de tout, et sa volonté pure à lui c’est le bien et le bonheur. Mais l’œuvre qu’il accomplit n’est pas absolument plastique et parfaite et il rencontre en elle des obstacles, qui ne viennent ni d'une limitation en Dieu, ni d’une volonté et puissance étrangères, mais de la nature même de l’objet que Dieu se propose non de créer directement mais d’obtenir par un lent développement. En particulier le fait que Dieu a voulu un

monde en évolution plutôt qu'un monde établi une fois pour toutes, adulte et immuable, impose à Dieu des conditions et des obstacles, et devient la source de la souffrance et du mal.

Et nous pouvons dire qu’ici encore le monisme atténué rejoint le dualisme dégradé sous sa dernière forme, mais le monde qui résiste à Dieu et qui offre à la conquête divine toutes ces difficultés qui s’appellent souffrance et mal moral, ce n'est pas un monde étranger à Dieu, c’est l'œuvre de Dieu, seulement cette œuvre est telle que pour se réaliser pleinement il faut et sa collaboration et sa complaisance et son développement et le temps écoulé.

Il nous semble bien que nous avons là les étapes du dualisme et du monisme, entre lesquelles nous devons choisir.

Il nous semble qu’il faut s’en tenir au monisme autant qu’il est possible. Le monisme, un seul principe, un être unique au point de départ, c’est de toutes les solutions la plus satisfaisante pour l’esprit. De plus c’est encore celle qui convient le mieux à la conscience morale, le doit être coïncidant avec hêtre, le même principe au point de départ de l’existence et du droit et du devoir. Ce n’est donc que si le monisme est tout à fait incapable d’expliquer tout, que nous aurons recours, par paresse, par lâcheté, par effort insuffisant, à un emprunt au dualisme. Nous retenons donc le monisme. Dieu seul est l’explication du monde, par conséquent du bien comme du mal, de la souffrance comme du bonheur.

Est-ce porter atteinte au monisme que d’accepter la liberté humaine ? Nous relevons d’abord que la liberté humaine n'est pas une hypothèse, une fantaisie, mais une donnée de l'expérience morale. Dans le sentiment del’obli-

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gation bien analysé il y a simultanément et au même degré le devoir et le pouvoir. Si la liberté humaine est une donnée, nous voyons : i ° que l’œuvre de Dieu le limite — puisqu'à coup sûr l'homme libre ôte à Dieu une certaine portion de sa puissance, et que les déterminations de l’homme libre peuvent avoir une autre direction que celle voulue de Dieu, — 2° que cette limitation, Dieu la veut comme moyen, car il n’est pas possible autrement que l’homme se fasse librement, c’est-à-dire valablement serviteur, instrument de Dieu, — 3° que cette limitation volontaire de Dieu lui-même peut seule ouvrir la porte au mal, au péché ; il y a là simplement absence de Dieu, retrait volontaire de Dieu, discrétion de Dieu, et cela suffit sans aucune cause étrangère, sans pouvoir mauvais, pour que se déchaîne le mal. Dieu est le bien, la source, le producteur, le soutien du bien. Dès que, en vue de la liberté humaine réelle, il se limite, c’est le bien qu’il limite, c'est le mal qui devient possible. Il le sait, le comprend, mais ne le veut pas. C’est simplement l’envers de cette volonté positive que par sa liberté réelle l’homme devienne saint. Cette œuvre est beaucoup plus haute et plus délicate, car elle suppose la coopération de l’homme. Dieu aurait pu se contenter de faire directement ce qu’il voulait et il n'aurait alors pas même pu concevoir la possibilité d’un saint. Mais Dieu a voulu dépasser les œuvres si parfaites, si excellentes qui apparaissent directement devant l’expression de sa volonté. Il a voulu la sainteté humaine. Mais à la condition de la liberté humaine. Alors avec la possibilité de la méchanceté humaine, de la chute, du péché. C’est non en Dieu directement, ni en sa limitation naturelle et son impuissance constitutionnelle que se trouve l’origine du mal. Mais c’est dans l’œuvre que Dieu a voulu faire,

dans les conditions de cette entreprise surmatérielle, surmécanique, que se trouvait la possibilité du mal.

Alors nous disons que le monisme pur peut fort bien s’accommoder de la liberté humaine et que dans ces conditions il n’est nullement besoin d’avoir recours au dualisme pour expliquer l’origine du mal moral. En effet nous rencontrons ici l’hypothèse du tentateur. La liberté humaine ne suffirait pas, car elle supposerait que Dieu a offert à l'homme le bien et le mal, pour qu’il pût choisir. Il faut admettre que Dieu appelle l’homme libre au bien et que le Tentateur, ennemi de Dieu, survient pour proposer à l’homme libre le mal. Dieu ne s’y oppose pas pour que la liberté toute formelle en l’homme, capacité de choix, devienne réelle. C'est dire que Dieu à lui tout seul ne peut faire un être libre, qu’il a besoin de la bienveillante collaboration du diable. C’est oublier que la liberté apparaît réelle en l’homme non pas en l’absence de toute détermination précédente, mais par l’abondance, la multiplicité trop grande des déterminations. C’est oublier que le choix ne peut intervenir, avec l’hésitation qui le caractérise, qu’après plusieurs déterminations subies en directions divergentes ou en influences concurrentes. Parmi les actions nombreuses qui s’exerçaient sur lui, parmi les décisions possibles pour lui, il y en avait une que Dieu sanctionnait, qui correspondait à la volonté de Dieu ; voilà qui suffît à rendre toutes les autres mauvaises et tentatrices, voilà qui nous permet de faire l’économie d’un être mauvais, séducteur. L’homme libre apparaît après une longue évolution ; dans les éléments que comporte ce lent devenir se trouvent les conditions du choix, les conditions pour l’apparition du bien et du mal, de la sainteté et du péché.

Mais si nous écartons toute atténuation au monisme

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pur qui se trouve un emprunt, conscient ou non, avoué ou non, au dualisme, ce que nous venons de dire de la liberté humaine, comme limitation volontaire de Dieu, pour l'apparition du mal moral, nous autorise à aller plus loin et à admettre que non seulement la liberté humaine, mais toute œuvre de Dieu le limite, tout ce que Dieu fait constitue une limitation volontaire de sa part, et que non seulement la sainteté est un résultat que Dieu ne peut atteindre directement, réclamant la collaboration humaine, mais aussi que la sensibilité est également dans son fonctionnement, conditionnée par l'attitude de l'homme, en sorte qu’elle peut être aussi bien source de joie, ou source de souffrance. Il s'agit ici d'expliquer la souffrance, antérieurement au mal moral, la souffrance supralapsaire. Dieu ne la veut pas, il n'y tient pas. Mais ce qu'il veut c'est la sensibilité pour que la créature vivante sache en tirer la jouissance. Seulement en posant la sensibilité avec la volonté formelle de la jouissance, il pose la possibilité de la douleur. Dieu ne veut pas donner directement la jouissance certaine et intégrale, il n'en donne que la capacité à condition que l'animal en usera sagement. Mais alors il ouvre la possibilité de la douleur si l'animal ne veut pas ou ne sait pas en user convenablement. Nous acceptons par conséquent cette atténuation au monisme de la résistance qu'offre à Dieu non pas un monde étranger, mais bien le monde qu'il a créé, des conditions fâcheuses qu'offre à Dieu l'évolution, le développement, ce qui nous semble de sa part une puissance plus grande, mais ce qui prépare à son œuvre elle-même la dure nécessité de la souffrance. En résumé la souffrance provient de la nécessité où Dieu s'est volontairement placé de compter sur la coopération de l'être sensible.

Dieu ne peut pas créer la sensibilité source uniquement de joie, — il doit faire de la sensibilité l'alternative ou de la douleur ou de la jouissance. Dieu ne peut créer un organisme sensible dont tout fonctionnement quelconque assure à celui qui le possède une félicité ininterrompue. Il doit ouvrir la porte simultanément à la joie et à la douleur possibles, ou ne pas donner du tout de sensibilité à l'être vivant. Mais du moment que la souffrance existe avant l'apparition du monde moral, il est évident qu'elle s'appliquera tout naturellement et en quelque sorte automatiquement à l'être moral dès qu'il fonctionnera mal devant l'obligation, dès qu'il usera de sa liberté pour se soustraire à la loi, à la règle de son existence. Ainsi il nous semble bien que le monisme nous suffit. Nous n'avons nul besoin de recourir au dualisme. Et cependant avec le monisme, nous nous gardons bien de faire Dieu auteur volontaire du mal et de la souffrance. Dans son intention il a donné la sensibilité et ensuite la liberté, comme des conditions, des capacités ou des moyens. Son but c’était le bonheur et la sainteté, mais en définitive la sainteté source de bonheur. Seulement l'œuvre qui est sortie de ses mains est inachevée. Les créatures sont là pour l'amener à la perfection. Ce n'est hélas ! possible qu'en ouvrant cette perspective, que les créatures maladroitement tirent parti des facultés qu'elles possèdent pour en obtenir un résultat opposé à celui que Dieu en attend et leur destine : pour le malheur et pour le mal, pour le péché source et cause de malheur.

Mais devant notre solution nous nous attendons à une objection. Pourquoi, puisque Dieu rencontre dans son œuvre des résistances et des conditions défavorables, ne pas conclure que ce monde n'est pas du tout tel qu'il le

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voudrait et que par conséquent Dieu utilise pour ce monde des matériaux déjà gâtés. — ou que ce monde est bien tel que Dieu le veut, mais qu’alors Dieu veut la souffrance, parce qu'il réserve ce monde comme lieu d’expiation ou de purification ou d’épreuve, à des esprits qui ont déjà mérité châtiment ou éducation par leur attitude antérieure. De toutes manières c’est postuler une chute métaphysique. Bien avant l’apparition de notre Terre l’œuvre de Dieu avait été corrompue. C’est donc le dualisme qui apparaît, par conséquent une solution plus simpliste et moins satisfaisante.

Si Dieu avait devant lui des matériaux usagés, débris d’une première création manquée, il nous est difficile d’accepter qu'il ait absolument voulu s’en servir, alors qu'il pouvait avoir recours à sa puissance pour se procu^ rer de nouveaux matériaux intacts, indemnes. L’hypothèse ne devient plus solide qu’en admettant que des matériaux neufs auraient aussi présenté des inconvénients, c’est-àdire en revenant à notre propre conception moniste. Dès que Dieu crée il peut créer du parfait, mais c’est à la condition qu’il ne demande rien à sa création que d’être et de continuer le mouvement commencé, ou il peut créer de l'imparfait, du moment qu’il compte à un degré quelconque sur la collaboration de sa création pour s’achever, s’améliorer, se développer, s’épanouir. Mais alors à quoi bon supposer que les matériaux sont les débris d’une première création ?

Dire que Dieu a voulu faire du monde un pénitencier, c’est accentuer la note pessimiste, voilà tout. On peut parfaitement compter sur ce monde pour l’éducation, pour la punition et pour la réparation, au besoin même pour l’expiation, sans croire que ce monde répond ainsi à une

conception pessimiste de Dieu. C’est d’elles-mêmes, sans doute en vertu d'une prescience de Dieu, que les difficultés rencontrées dans sa création tournent à éducation, punition, réparation ou expiation. Ainsi on peut utiliser toutes les observations les plus sombres et aboutir cependant à cette conception diamétralement opposée que le monde est le meilleur des mondes possibles, le mieux combiné et calculé il est vrai en vue d’êtres en formation et non d’êtres tout formés.

De ces deux théories, nous retenons : la souffrance vient des matériaux employés; ce n’est pas du tout parce que ce sont matériaux inférieurs ou gâtés, mais tout simplement parce que ce sont matériaux rigides, non souples, et matériaux informes, ébauchés, en voie de devenir, de développement ; la souffrance vient de l’éducation, de la punition, de la réparation nécessaires, nullement en raison des destinées antérieures des êtres terrestres, mais bien en fonction de leurs destinées terrestres. Ces deux solutions, comme les autres d’ailleurs, avaient entrevu une partie de la vérité, une portion de la réponse que nous aurions bien tort de négliger.

11 reste toujours, nous devons bien nous y attendre, une question irrésolue, parce que c’est la question insoluble par excellence. Si nous statuons, Dieu est ; on nous demande pourquoi Dieu est-il, pourquoi Dieu est-il ce qu’il est, pourquoi y a-t-il somme toute de l’existence et non pas du néant ? Si nous disons : Dieu a créé et l’existence de la matière ne contredit pas le monisme ; on nous demande pourquoi Dieu a-t-il créé, plutôt que de ne pas créer, pourquoi y a-t-il somme toute de la matière et de l'esprit et pas uniquement de la matière ou uniquement de l’esprit ou ni l’un ni l’autre ? Si nous disons : Dieu a créé la sensi-

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bilité et il ne pouvait pas créer une faculté sensible qui ne fonctionnerait que pour la jouissance, il a ouvert la porte au malheur en voulant assurer à la créature le bonheur ; on nous demande pourquoi cette impossibilité, pourquoi de la part de Dieu cette maladresse, cette imprévoyance, pourquoi Dieu n’a-t-il pas voulu fermement et uniquement le bonheur de ses créatures, en bannissant toute souffrance, en rendant toute souffrance impossible ? Si nous disons : Dieu a créé la liberté et il ne pouvait pas en dotant l’homme de liberté l’assurer que cette liberté le ferait immanquablement bon, en sorte qu’il a ouvert la porte au péché en voulant conduire l’homme à la sainteté ; on nous demande pourquoi cette déroute, cette défaite, cette débâcle, pourquoi Dieu n'a-t-il pas voulu immuablement la sainteté, en s’opposant régulièrement et énergiquement à tout péché possible ? A ces questions nous n’avons pas de réponse. Il nous suffit de savoir que Dieu dans son existence et sa création et ses intentions nous explique et nous justifie le monde tel qu’il est, mais nous ne pouvons dire s’il est un autre monde possible et pourquoi Dieu a choisi celui qui est au détriment des autres.

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