TROISIÈME LETTRE
(15 avril 1899.) LE DARWINISME ET LES CAUSES FINALES
Vous prétendez qu'il existe dans la nature un vouloir d'adapter des formes à des fins préconçues, des organes à des fonctions, et généralement un effort vers la vie. Je ne vous accuse pas tout de suite de tomber dans l'anthropomorphisme ; je ne m'en reconnais pas le droit, car je ne vois rien d'absurde en soi, rien d'impossible à ce que le vouloir et la pensée ne soient pas dans l'univers le privilège du règne animal auquel appartient l'homme, et ne soient pas confinés sur une planète que son importance astronomique ne semble pas désigner pour une pareille exception. Mais c'est à vous de démontrer que, en effet, ces deux fonctions psychiques, vouloir et penser, ne ressortissent pas exclusivement aux cerveaux terrestres, que, loin de là, elles ont servi à les organiser eux-mêmes comme à organiser entièrement les corps de tous les vivants sur la terre. La preuve vous en incombe, et jusqu'à, ce que vous l'ayez faite
votre thèse pour moi demeure une simple hypothèse admise à la vérification. Remarquez, en effet, qu'en attribuant à la nature un effort vers la vie, vous ne prenez pas contre l'imputation d'anthropomorphisme les mêmes garanties que prend le mécanicien, par exemple, en identifiant à la force musculaire la résistance que l'objet extérieur y oppose, car, en éliminant le vouloir de l'effort de cette action complexe, psycho-physiologique, oti la force musculaire est impliquée, pour ne considérer que celle-ci, il est sur que la nature en est identique à celle de la résistance qu'elle rencontre, tandis que vous, en identifiant l'initiative du processus vital à l'effort, c'est-àdire à toute l'action psycho-physiologique humaine, vous compliquez, au contraire, l'idée de force mécanique, vous y ajoutez celle de volonté et de préméditation, et dès lors votre assertion demeure une simple conjecture, une hypothèse, jusqu'à ce que vous l'ayez vérifiée par l'observation des faits. Si vous n'y réussissez pas, c'est alors seulement qu'on sera en droit de la qualifier d'anthropomorphique * et vous serez le premier à la condamner. Au surplus vous reconnaissez vous-même qu'elle est une hypothèse ; vous poussez le scrupule à cet égard jusqu'à la donner pour telle, même en la tenant pour véri-
1. Ce mot ne se trouve pas dans le» dictionnaires ; on n'y trouve que anthropomorphe et anthropomorphisme; je l'ai rencontré dans les livres ; je l'emploie parce (ju'il m'esl indispensable.
fiée, par respect, sans doute, pour l'explication déterministe, hypothétique aussi, que cependant vous mettez en échec ; c'est être bon prince. Vous dites, en effet :
Je suis donc absolument convaincu qu*il n'est pas possible de supprimer la théorie des causes finales de l'anatomie, de la zoologie ou de la physiologie. Le tout est d'en faire un usage modéré ; car, je le reconnais, il s'agit toujours d'une hypothèse, si vraisemblable qu'elle soit. Lorqu'on dit : l'œil a été construit pour la vision; l'iris pour Taccommodation; la cornée et le cristalhn pour la réfraction ; la rétine pour la perception, on fait une hypothèse. En réalité, pour ne faire aucune hypothèse, on devrait dire : l'œil sert à la vision, l'iris à Taccommodalion. Mais la perfection de l'instrument est si admirable qu'on a bien le droit d'y voir TafTectation à un usage déterminé.
Ce qui, dans l'observation des faits, vous a poussé à les expliquer par cette hypothèse, vous le déclarez dans les dernières lignes de ce paragraphe, c'est l'admiration. Ce sentiment est en soi étranger à la méthode scientifique ; il risque même d'y être contraire par ses affinités avec le mysticisme, mais chez vous il y demeure conforme, parce que, en réalité, vous n'en retenez que l'étonnement. Or le savant est d'autant plus perspicace qu'il voit matière à s'étonner dans certains faits que l'habitude soustrait à l'attention du vulgaire. Rien ne semble plus naturel au commun des hommes que l'adaptation de
leurs organes aux fonctions de la vie ; ils n'y songent même pas. Vous en êtes, au contraire, singulièrement frappé ; les sciences qui vous occupent spécialement sont bien propres à y rendre Tesprit attentif. Aussi dites-vous :
Même dans les plus petits mécanismes, cette adaptation est extraordinaire...
La physiologie, comme Fanatomie, nous montre une extraordinaire complexité dans le jeu des parties.
Extraordinaire y c'est-à-dire précisément propre à étonner, et même à émerveiller, comme vous le constatez ailleurs :
La machine animale est comme un 'merveilleux appareil automatique dont toutes les parties ont un usage.
Mais, je ne m'y trompe pas, une telle surprise en vous n'a rien d'anthropomorphique : elle n'a pas pour cause une comparaison humiliante des créations de l'industrie humaine à celles dont la nature est capable ; elle a pour cause le contraste inexpliqué, étrange, que fait, dans l'univers, l'apparition du monde vivant avec le processus éternel et la solidarité infrangible du monde mécanique, oh il semble évoluer et se propager par une énergie propre et une autonomie irréductible aux lois de celui-ci. En tant que ces lois constituent l'ordre, une telle apparition est, certes, extraordinaire. En outre, les fonctions vitales requièrent pour leur exer-
cîce régulier des organes d'un agencement à la fois si compliqué et si précis qu'on a le droit de s'étonner qu'il ait pu se réaliser et qu'il semble absurde d'en attribuer la réussite à un concours d'heureuses rencontres ; ces organes paraissent non pas fortuitement, mais intentionnellement adaptés aux fonctions vitales. Sans doute, de ce qu'une forme est utile à quelqu'une de ces fonctions, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle ait dû y être adaptée avec intention, car elle a pu préexister dans le corps vivant avant d'y être utilisée, puis l'avoir^ été simplement par une convenance fortuite ; mais quand la fonction exigeait que cette forme fût extrêmement compliquée et adaptée avec une précision extrême, l'utilisation accidentelle devient invraisemblable.
En somme, un concours de rencontres favorables à l'adaptation est d'autant plus improbable que la forme doit être à la fois plus composée et plus définie, et devient aléatoire au dernier point, autant dire impossible, quand elle doit l'être éminemment. Telle est votre pensée ; elle ressort de tous les exemples que vous tirez de vos observations de physiologiste et de biologiste. Mais vous paraissez ne reconnaître aucune circonstance où le hasard ait pu réussir à fonder un organisme ; vous ne distinguez point le cas où une forme donnée peut être fortuitement utile de celui où il est invraisemblable qu elle le soit sans adaptation préconçue. Cette dis-
tinctioD ne vous paraît pas nécessaire, pourquoi ? Je n'en vois pas la raison, sinon que toutes les formes organiques sont présentement comprises dans le second cas et que vous supposez implicitement qu'elles ne sont pas réductibles à celles que vise le premier. Je m'étonne dès lors que, vers la fin de votre article, vous fassiez coopérer le transformisme à l'œuvre des causes finales. Les darwinistes, en effet, pensent que toutes les formes organiques d'aujourd'hui procèdent de rudiments primitifs, en très petit nombre, fortuitement utiles, et dont la structure élémentaire a servi d'amorce à des structures compliquées et capables d'une utilité de plus en plus étendue et élevée, qui définit leurs fonctions présentes. Gomment cette hypothèse, diamétralement opposée à celle des causes finales, ne vous a-t-elle pas paru inadmissible? C'est que chez vous le savant domine le philosophe, et qu'elle s'est acquis dans la science une telle autorité, qu'elle rend compte de tant de faits à tous les degrés de la vie, que, en dépit de votre foi dans le finalisme, et aux risques d'une contradiction, vous n'avez pu consentir à la sacrifier entièrement et irrémissiblement à ce dernier. Vous l'y avez donc annexée à titre d'auxiliaire, d'auxiliaire très précieux même. Voici ce que vous écrivez à cet égard.
On est d'autant plus autorisé à concevoir cette loi de la vie, cause finale des êtres, qu'elle s'accorde admirable-
ment avec l'hypothèse delà sélection naturelle. Au lieu d'admettre rintervention active d'une puissance suprême qui donne aux êtres des formes excellentes et des fonctions délicates pour leur permettre de vivre, n'est-il pas plus rationnel d'attribuer à la loi de la sélection, avec la survie du plus apte, tout ce que cette Providence pourrait faire? Dans ce cas, la Providence n'est plus une divinité plus ou moins analogue à un roi très puissant; c'est une loi générale, loi féconde et simple, qui a pour conséquence la perfection des organismes et des fonctions. La lutte pour la vie produit tout ce qu'un très sage Créateur aurait pu produire. (Qui sait même si ce n'est pas par ce mécanisme qu'un Créateur aurait agi?) Elle transforme, rectifie, atrophie, développe. Finalement elle aboutit à des êtres de plus en plus parfaits, de plus en plus adaptés à la vie . De sorte que la finalité de leurs fonctions et de leurs organes devient très facile à comprendre. La matière vivante disséminée à la surface terrestre prend des formes diverses, toujours renaissantes. Elle est en un état de perpétuel devenir. Et cette transformation est une tendance au progrès dans le sens de la vie.
11 y a par conséquent absolue nécessité à émettre cette double proposition : d'abord que les êtres tendent à vivre, et ensuite qu'ils sont organisés pour vivre, et bien organisés. On ne comprendrait pas qu'il y eût des êtres mal organisés; car ils disparaîtraient aussitôt.
D'après la citation précédente la vie aurait donc été préconçue et voulue par un principe inconnu a?, facteur d'ordre métaphysique, qu'à ce titre vous êtes dispensé de définir, lequel ferait efTort vers une fin,
à savoir Torganisation de la vie, que, d'ailleurs, il ne se chargerait pas de réaliser lui-mémë. Ce soin serait confié à d'autres facteurs, ceux-là définissables, à savoir tous les agents mis en lumière par Darwin, concurrence vitale, sélection, hérédité, etc. Les combinaisons accidentelles et les diverses proportions dé ces médiateurs plastiques expliqueraient parfaitement la prodigieuse diversité des formes organiques répondant à Tunique effort initial vers la vie.
Ainsi vous pensez, par une heureuse alliance de la théorie de Darwin avec celle des causes finales, prévenir la tentation d'imaginer œ, le soustraire aux fictions de l'anthropomorphisme, au mystique penchant qui porte l'esprit humain à en faire une providence personnelle, analogue à un roi. Je crains que vous n'ayez entrepris une tâche impossible, que l'accouplement du darwinisme à la doctrine finaliste ne répugne invinciblement au premier sans servir votre dessein.
En effet, le facteur x implique prévision et volonté, deux choses incompatibles avec le principe du Darwinisme, et qu'il n'est pas donné à Thomme de se représenter autrement qu'à l'image de sa propre personne morale. Aussi pour que toute immixtion hostile à ce principe et tout accès à l'anthropomorphisme fussent éliminés de l'organisation de la vie, faudrait-il que rien du facteur x ne passât dans la
donnée matérielle livrée à l'action des autres facteurs ; mais alors ceux-ci, en réalité, demeureraient les seuls facteurs de la vie, et, loin de n'être que des auxiliaires de la finalité, ils s'y substitueraient intégralement, ce qui serait contraire à votre pensée. Il vous faut donc reconnaître que l'effort initial se communique, si peu que ce soit, à cette donnée matérielle. Le facteur a; concourt donc à l'action des facteurs auxiliaires ; il la fait participer d'un mouvement dont elle peut modifier la direction et l'intensité, mais non la composante d'ordre psychique, laquelle intervient donc pour une part fondamentale dans l'organisation de la vie. Ainsi l'annexion du darwinisme à la théorie des causes finales le corromprait dans son principe sans préserver celle-ci du parasite anthropomorphique.
Vous devez donc renoncer à conjurer par ce moyen toute compromission de cette théorie avec le mysticisme. Au surplus, vous n'êtes pas responsable des écarts de ce dernier. Il devrait suffire, pour rassurer votre conscience de savant, que la théorie des causes finales n'entraînât pas nécessairement un concept anthropomorphique. Sans doute notre conscience, essentiellement individuelle, ne nous permet de nous représenter l'intelligence, la volonté, le psychique en général, que sous la forme individuelle; mais il ne s'ensuit pas infailliblement qu'il ne puisse exister dans l'univers que sous cette
forme. C'est faire de la métaphysique, à mon avis, que d'agiter la question de la personnalité et de l'impersonnalité dans la nature ; vous étiez en droit de la laisser entière et de passer outre.
Les darwinistes, ne la soulevant pas, ne connaissent pas vos scrupules. Ils revendiquent toute l'explication du travail et du développement organiques, dont vous ne leur concédez qu'une partie, et ils se font fort de ne susciter aucune question métaphysique. C'est à examiner ; quoi qu'il en soit, ils ne s'accommodent nullement du rôle subalterne que vous attribuez à leur doctrine, si important que vous le fassiez.
Pour vous convaincre qu'elle suffît parfaitement à expliquer l'origine, la diversité et la complexité des formes organiques, ils vous inviteront à considérer de plus près l'immense puissance de complication et de transformation dont dispose la moindre activité constante opérant pendant une immense durée dans un milieu susceptible d'une infinité d'accidents qui offrent des chances nombreuses de rencontres favorables. Ils vous feront remarquer que ces chances sont épiées par la concurrence. vitale et utilisées par la sélection naturelle pour des perfectionnements organiques imperceptibles, mais continus, dont l'hérédité conserve la somme et la transmet à des individus qui, à leur tour, la lèguent accrue, et, en multipliant, augmentent de plus en plus le nombre des occasions propices à la formation de l'espèce.
Ainsi la théorie du transformisme et celle des causes finales résistent à la tentative de rapprocher et de faire coïncider leurs points de vue respectifs, et même à la vôtre de subordonner seulement l'un à l'autre.
Vous n'échapperez donc pas à la contradiction des darwinistes, qui sont des déterministes. Ils repousseront votre offre de conciliation, car ils sentent que votre doctrine et la leur s'excluent l'une l'autre et ils ne manquent pas d'arguments contre la première. S'ils s'interdisent de vous rechercher sur la véritable nature du facteur a?, dont le psychique humain peut n'être qu'une image fort éloignée et que, du reste, vous n'avez pas à définir, ils contesteront, du moins, la perfection que vous accordez à ses ouvrages. Ils vous objecteront que d'éminents physiologistes la leur refusent. Comme vous insistez particulièrement sur l'adaptation de l'œil à la vision, ils vous rappelleront le passage suivant d'une conférence, déjà ancienne, d'Helmholtz, où sont caractérisées d'une manière saisissante les imperfections de cet organe . En présence d'un opticien qui voudrait me livrer un instrument entaché de pareils défauts^ je me sentirais parfaitement autorisé à refuser son ouvrage, et à accompagner mon refus des expressions les plus dures. Le traducteur en français de rOptique physiologique d'Helmholtz, mon ami le docteur Emile Javal, de qui je tiens ce passage et
dont la compétence en pareille matière est de premier ordre, tout en faisant certaines réserves sur la sévérité de ce jugement, a écrit, vingt-trois ans plus tard, à propos de l'astigmatisme de Tœil normal : « Il y a une imperfection de plus à mettre à la suite de celles que M. Helmholtz a énumérées dans la célèbre boutade de la conférence qu'il a faite à Heidelberg en 1868... *. » Les progrès de la science n'ont donc pas infirmé le témoignage du grand savant.
Les darwinistes, pour qui la confection de l'œil est la somme d'adaptations innombrables, extrêmement lentes, dont chacune fut à peine sensible d'une génération à la suivante, ne sont point embarrassés pour expliquer des défauts inhérents aux conditions d'un pareil labeur, auquel le hasard seul a fourni Fatelier et l'outillage. Les organes relativement simples, tels que ceux du toucher, de la marche et de la préhension, ont dû s'être beaucoup plus vite et plus exactement appropriés à leurs fonctions que les organes de l'ouïe et de la vue, beaucoup plus complexes et plus délicats ; mais l'adaptation de ceuxci, bien que, même encore aujourd'hui, moins irréprochable que celle de ceux-là, est toutefois plus étonnante par les résultats obtenus. Vous en êtes à bon droit émerveillé; cependant, si surprenante, qu'elle soit, puisque votre finalisme, en mettant à