QUATRIÈME LETTRE
(20 mai !830.) MÉTHODE EXPÉRIMENTALE ET CAUSES FINALES
La critique exempte de prévention que j'ai faite de votre article avant que mon opinion fût arrêtée sur la valeur et la oortée scientifiques du concept des causes finales, ma peut-être préparé à formuler sur ce point un jugement qui sera la conclusion de cette étude.
Il s'agit de fixer la position qu'il convient aux savants de prendre dans la question des causes finales. Il faut pour cela examiner, d'une part, si le concept de pareilles causes est du domaine de la science positive, c'est-à-dire s'il est susceptible d'être fourni et vérifié par l'application de la méthode scientifique, et, d'autre part, dans le cas où il n'en relèverait pas, s'il est néanmoins d'un usage compatible avec la rigueur de cette méthode, en ce sens qu'il pourrait, sans en compromettre la sûreté, être utilisé comme simple instrument de recherche,
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comme un échafaudage sert à la construction d'un édifice sans y être incorporé.
En me plaçant à ce double point de vue, j'espère répondre à vos préoccupations, car, bien que vous croyiez à la finalité organique, dans vos conclusions, par scrupule scientifique vous ne demandez pas à vos confrères de la reconnaître, mais de l'admettre du moins subsidiairement, à titre de concept auxiliaire faisant fonction d'hypothèse en attendant qu'il en obtienne la qualité, puisque, aussi bien, dans le monde vivant, les choses, à première vue, se passent comme s'il y avait finalité. Enfin cet examen demeurera sur le ferme terrain que vous avez à cœur de ne pas déserter, car iLne comportera aucune considération métaphysique.
Il m'oblige à caractériser tout d'abord la méthode des sciences positives, le mode d'investigation inauguré par Bacon. Je le ferai aussi brièvement que possible.
Interroger est la démarche initiale, instinctive de l'esprit humain. Avant même d'avoir arrêté son attention sur aucun objet du monde ambiant, il s'ouvre pour connaître. La question qu'il pose alors est la plus générale possible : Qu'existe-t-il? Fuis les impressions du dehors sur les sens commencent à la circonscrire en forçant l'attention. Être attentif aune perception sensible, c'est déjà en interroger le contenu. C'est poser une autre question primordiale :
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Qu'est-ce f Puis deux autres surgissent encore, fondamentales et spontanées aussi, qu'il importe d'analyser.
L'homme éprouva tout de suite le besoin de comprendre ce qui l'entourait, d'abord pour soumettre à sa possession les choses nécessaires à sa subsistance (savoir, c'est pouvoir, a dit Bacon), puis uniquement pour comprendre, pour s'expliquer ce qu'il percevait, pour satisfaire en lui le besoin spécialement propre à l'intelligence, en un mot ^a curiosité. Or expliquer une chose, c'a été tout d'abord fournir une double raison de son existence, c'a été répondre à deux questions : Comment se fait-il qu'elle existe f Pourquoi^ à quelle fin exisle-t-elle f La science positive, par ses progrès, tend à éliminer la dernière. A mesure que, dans le département de l'Univers qu'elle étudie, elle découvre un conditionnement plus intégral, plus général et plus infaillible des faits de son ressort les uns par les autres, il lui semble irrationnel et inutile à la fois d'imposer précipitamment à certains d'entre eux une intention pour antécédent, aussi longtemps qu'il y a chance que d'autres antécédents d'ordre mécanique suffisent à les déterminer. Mais, au début et jusqu'à Bacon, ces deux questions se sont posées d'elles-mêmes, spontanément, à l'esprit humain. Elles sont, en effet, contemporaines de la faim dans l'histoire de la pensée, car l'homme s'est, avant tout, demandé comment il se
procurerait de la nourriture et n'a agi que pour se la procurer. La seconde seule, quand elle a été généralisée et posée au monde extérieur, est devenue suspecte d'anthropomorphisme abusif. Quant au concept de la nécessité métaphysique, de l'être existant par soi, en soi et pour soi, sans le secours d'au-cuneautre chose^ comme dit Spinoza, ce concept qui supprime la question du comment et du pourquoi, du moyen et de la fin touchant l'existence de son objet, bien qu'antérieur à la doctrine du déterminisme précisée par Claude Bernard, est moralement plus éloigné encore que celle-ci d'avoir pu éclore dans le cerveau de l'homme primitif. Il suppose le loisir conquis et la sécurité ; auparavant la Nature marâtre n'avait donné à l'homme ni le temps ni l'occasion d*y songer.
Je viens d'indiquer très succinotement l'origine de la curiosité. Or, quand on approfondit le bienfait intellectuel de la réforme introduite par Bacon dans les procédés de recherche, on reconnaît que cette réforme procure à l'esprit le moyen et lui fait contracter l'habitude de ne poser à la Nature que des questions légitimes, je veux dire des questions pertinentes, toujours appropriées à l'objet interrogé, dictées par la définition même de celui-ci ; qu'ainsi elle prévient les explications précipitées en forçant l'esprit à constater avant d'imaginer, et conjure l'anthropomorphisme abusif, à la fois naïf et extra-
vagant : deux causes d'erreur qui viciaient les spéculations antérieures. En un mot, Bacon a discipliné la curiosité humaine.
Il y a réussi au moyen d'une règle fondamentale et très simple dont Tapplication devait suffire par ses conséquences à la conquête de vérités extrêmement impliquées. Cette règle consiste à être, avant tout, attentif aux données des sens (disons aussi de la conscience à titre de sens intime^ comme on Ta nommée) ; elle consiste à inventorier ces données empiriques avant de spéculer. C'est toujours faute d'avoir suffisamment observé et expérimenté que l'esprit manque de garde-fou, de barrière aux explications anthropomorphiques abuvises, et aux conclusions précipitées. A cet égard, depuis Bacon, le savant est en possession de ne plus s'égarer ; il tient le fil d'Ariane qui, à travers la diversité et la complexité des perceptions particulières, le conduit sûrement par l'expérience et l'induction à la découverte des caractères dissimulés qui leur sont communs et, à ce titre, constituent le genre, lequel prend le nom de loi, quand la généralisation d'un caractère s'opère sur des événements au lieu d^^ s'opérer sur des formes. Le savant est mis par là en état de définir les choses exactement, c'est-à-dire par le véritable genre prochain et la véritable différence . Résultat capital qu'Aristote avait préparé par son analyse de la définition, mais qu il n'eût assuré que s'il en eût
prévu toute la portée, que s'il eût reconnu combien Texpérience est indispensable pour préciser le genre prochain et la différence. Bacon a donc rendu pratiquement possible la définition exacte instituée théoriquement par son précurseur.
Or questionner un objet, c'est tendre à le définir, car toute interrogation dans son prédicat présume un genre où elle classe, à tort ou à raison, l'objet interrogé et où elle demande une réponse qui le spécifie par une difTérence. Il s'ensuîl que la définition exacte d'une chose prescrit les seules questions qui puissent être pertinemment posées à l'égard de cette chose considérée soit en elle-même, soit dans ses relations avec son milieu, et conditionne les réponses à ces questions.
J'ai tâché de mettre en évidence le lien qui existe entre le principe essentiel de la méthode de Bacon et cette discipline de la curiosité qui en est le fruit le plus pré<!ieux. Quelques exemples typiques des aberrations qu'entraîne l'ignorance ou la méconnaissance de ce lien en feront ressortir l'importance. L'enfant ne battrait pas l'objet inanimé qui, en tombant, l'a heurté, s'il n'en assimilait pas l'essence à la sienne ; c'est faute d'en avoir pu observer et expérimenter les qualités propres que se pose pour lui la question de malveillance de la part de cet objet. L'adulte enclin au mysticisme, pour expliquer l'exis-
tence et Tordonnance du monde, ne prêterait pas à une cause extérieure et supérieure au monde même une personnalité et une moralité comparables à celles de l'homme, s'il était attentif à l'économie des règnes vivants, telle que la révèle Texpérience. Il remarquerait vite que la question de bonté et de justice n'y est pas de mise ; que la conservation des espèces, condamnées à se nourrir les unes des autres dans une lutte impitoyable, est régie par la loi du plus fort, balancée par celle du plus prolifique ; le monde terrestre lui apparaîtrait, non comme l'œuvre complaisante d'une Providence paternelle, mais bien comme un champ de bataille et de carnage, qui n'est, d'ailleurs, l'œuvre d'aucune puissance méchante. L'astrologue, autrefois, demandait aux mouvements sidéraux le pronostic des événements humains ; la question d'un rapport entre ces deux sphères d'activité ne se fût pas posée pour lui, s'il eût observé et expérimenté au préalable l'essence intime de l'homme et les relations de la vie humaine avec le milieu cosmisque où elle évolue. L'alchimiste à larecherche de la pierre philosophale, de la transmutation des métaux, ne l'eût pas demandée à la Nature, il eût renoncé à ses stériles tentatives, s'il eût reconnu qu'elles étaient au moins prématurées ; mais pour le reconnaître il eût fallu qu'il les subordonnât au progrès patient de l'analyse et de la synthèse chimiques. Cette transmutation semble, en effet, pos-
sible seulement s'il est constaté que les métaux ne sont pas des corps simples, et qu il n'existe dans la composition d'aucun d'eux aucun élément qui n'existe également dans celle des autres, et si, en outre, le chimiste, après avoir réussi à isoler tous leurs éléments constitutifs, découvre des procédés pour les synthétiser à son gré et en constituer un métal quelconque. Avant que de telles conditions fussent reconnues et rendues réalisables, combien d'expériences seraient, encore aujourd'hui, nécessaires, dont l'alchimiste n'avait rencontré, par hasard, qu'un nombre infime !
Maintenant, le savant n'est plus exposé à des aberrations de ce genre. Fidèle à la méthode de Bacon, il commence par résoudre la première question fondamentale avant de s'occuper des autres : il examine de son mieux la chose qu'il étudie, afin de cataloguer le plus complètement possible les propriétés de cette chose, c'est-à-dire ses communications spéciales avec les sens, sa façon particulière de les impressionner, puis avec les autres choses qui l'entourent, en un mot ses diverses relations avec son milieu. De ces relations les unes sont faciles à constater par l'observation directe des phénomènes qui en sont les termes, les autres y sont impliquées, et seule l'expérimentation réfléchie les en dégage. Les premières sont des propriétés qui suffisent au simple signalement des choses, les secondes sont des propriétés qui en
achèvent la description. Mais décrire n'est pas définir, c'est s'y préparer seulement, il faut en expérimentant pousser plus avant l'investigation pour découvrir les genres et les différences essentielles. Expérimenter c'est créer le milieu, c'est-à-dire les conditions qui déterminent les phénomènes révélateurs, non pas seulement des propriétés, mais aussi des caractères communs à diverses relations particulières, ce qu'elles impliquent de constant et de général, ce qu'on nomme leur loi.
Or remarquez que jamais le savant ne pourrait formuler une seule loi, annoncer un seul événement, s'il n'était assuré qu'immanquablement, le même antécédent immédiat étant donné, le même phénomène se reproduira, s'il n'avait la certitude que les mêmes conditions ne peuvent indifféremment déterminer tel ou tel phénomène. Cette certitude est la négation du libre arbitre dans le conditionnement du processus objet de la science, car il n'y a pas liberté de l'agent s'il ne dépend pas uniquement de luimême, s'il n'est pas seul à conditionner son acte à l'exclusion de toute autre variable. Ainsi le moindre arbitraire introduit dans la relation de l'antécédent immédiat et du phénomène abolirait la loi, et le fondement de la science en serait du coup ruiné, sa fonction supprimée. La science, en effet, ne consiste pas dans un simple enregistrement des phénomènes; elle est la découverte des relations constantes qui en
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prescrivent la production et en rendent la prévision possible, oa^ comme en géologie, en expliquent le processus passé. Cette constance infaillible de la relation qui lie le phénomène à Tantécédent immédiat constitue le caractère essentiel du déterminisme. Quant à la nature de ce lien, c'est-à-dire de ce qu'il y a de commun entre ce qui modiûe et ce qui est modifié, pour établir la relation entre ces deux termes, elle est métaphysique. Le savant, en réalité, ne constate que leur interdépendance ; leur communication est si rebelle à rintelHgence humaine qu'elle a pu paraître impossible au génie de Leibnitz. Il y a substitué rharmonie préétablie entre eux, hypothèse qui^ à vrai dire, n'est guère plus intelligible.
Des considérations précédentes il résulte que tout phénomène regardé comme procédant du libre arbitre, c'est-à-dire comme n'étant pas lié invariablement à sa cause, est par là même, aux yeux des savants, mis hors la loi, exclu du domaine de la science positive. Un savant, en effet, qui admettrait le libre arbitre dans la sphère de ses recherches, qui l'insérerait comme anneau dans la chaîne des événements dont il poursuit la loi, en romprait la loi même : il introduirait dans les données du problème qu'il s'imposerait de résoudre une variable indépendante dont dépendrait l'inconnue et rendrait ainsi la solution indéterminée.
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La science positive n'a pas pour unique objet le monde extérieur à Tesprit, elle peut se donner pour objet Tesprit même, ou plus généralement, tout le monde des phénomènes intérieurs, tout le psychique. Elle le peut sans faillir à sa méthode, grâce à l'aptitude que possède Thomme à réfléchir sur ses propres modifications psychiques, grâce à Texpérience interne par la conscience qui remplit à cet égard la fonction de sens. La psychologie est par là une science positive dont les relations étroites avec la physiologie constituent l'introduction et sont aujourd'hui spécialement étudiées-
Ce qui distingue essentiellement l'expérience interne de l'externe, c'est que la conscience, outre qu'elle observe ce qui se passe en nous, nous met en communication immédiate, sinon intime, avec le principe, quel qu'il puisse être, de notre activité, soit purement psychique, soit psycho-physique (dans l'effort musculaire), en un mot avec le substratum des phénomènes internes ; non qu'elle en pénètre la nature, mais elle en constate l'existence, ce qui suffit à l'ambition de la science positive. Ainsi Thommese sent agir et se reconnaît le moteur de l'action. C'est ce qui lui permet d'induire par analogie Texplicatioli des déplacements dans le monde extérieur. Le savant, en effet, ne s'en tient pas à considérer la cause déterminante comme un rapport constant de succession immédiate entre deux phénomènes, constatation tout
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empirique ; il outrepasse les limites du champ de Texpérience directe, et, par cette induction, fondée sur Tanalogie, il considère le premier phénomène comme la manifestation d'un principe actif dont Tidée lui est fournie par l'énergie musculaire.
Ce principe est dès lors un antécédent non pas seulement immédiat et constant, mais encore efficient du second ; il en est, en un mot, la cause efficiente, et la loi n'est que le mode d'action constant, infaillible de celle-ci. A ce point de vue, adopté par la science positive, tout phénomène est l'effet d'une certaine cause efficiente qu'il s'agit de dégager de tous les autres phénomènes où il est impliqué. Mais une pareille induction est périlleuse par Tabus possible de l'analogie élastique dont elle procède ; elle requiert un attentif discernement, pour ne pas excéder les limites de la méthode et de la matière proprement scientifiques. Tant qu'il demeure dans le domaine physico-chimique, autrement dit mécanique, je vous ai rappelé; par l'exemple d'Archimède, que cette induction est tout à fait légitime. A bon droit aucun savant ne croit faire de la métaphysique en admettant l'existence de forces, de mobiles, de points d'appui et de points d'application, ou plus généralement, de masse et Hénergie. Jusque-là le terrain de l'induction est ferme et sûr, car Tanalyse de l'effort en fournit les éléments, abstraction faite de l'élément psychique. Les fondrières commencent
avec la psycho-physiologie, avec Fextension contestable des idées de vouloir et de rapport entre le vouloir prémédité et la direction des mouvements (idées que puise l'homme dans la conscience de sa propre activité), avec l'extension, dis-je, de ces idées à Tacti- i vite potentielle d'où procèdent les formes organiques. L'erreur est alors facile et imminente ; les savants s'en méfient.
Ils ont leurs raisons pour cela, car ils mettent en suspicion même les témoignages empiriques qui fournissent les notions en physique et en psychologie . L'expérience, en effet, bien qu'elle soit à leurs yeux le seul fondement inébranlable de la connaissance, n'est pas à l'abri de l'illusion : elle est exposée à des méprises contre lesquelles ils se tiennent en garde. J'en citerai deux exemples. Dans l'ordre psychophysiologique, si l'on palpe une bille avec deux doigts croisés, on perçoit deux billes. Il faut pour rectifier cette erreur que la réflexion intervienne pour critiquer les conditions de l'expérience, ou qu'un autre sens, celui de la vue, constate, sous une autre ferme, la présence du même objet et le certifie unique. Dans l'ordre purement psychique, l'homme a la conscience qu'il est libre, qu'il peut, au même moment et toutes choses égales d'ailleurs, faire ou ne pas faire telle action ou en faire une autre. Ce témoignage est à la fois irrat'onnel et invincible, en ce sens qu'on le démontre faux sans néanmoins pou- Sully PRUDHOMMB* 6
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voir s*empêcher d'y ajouter foi. Spinoza adonné une explication profonde et plausible de Fillusion qui, selon lui, Tinfirme ; d'autre part le savant déterministe a le plus grand intérêt à Tinvalider aussi et peut prétendre que personne n'est fondé à réclamer pour Texpérience interne le privilège de Tinfaillibilité refusé à Texpérience externe. La question est pendante ; or il suffit qu'il ne soit pas absurde de la poser pour que l'illusion soit possible et le témoignage intime suspect. J'ai choisi ce second exemple à dessein parce que le libre arbitre est engagé, comme je l'ai déjà indiqué, dans les causes finales.
Je voudrais abréger ce préambule malgré moi trop long; il m'est difficile de le restreindre, parce que tout s'y tient logiquement, qu'il est destiné à prévenir les malentendus qui d'habitude embrouillent les controverses sur cette matière abstruse envisagée au point de vue de la science positive^ qu'enfin il nous fournira, je l'espère, la position correcte du problème, s'il n'en implique la solution.
J'ai mis en relief le caractère essentiel de la méthode de Bacon et les procédés d'investigation qui s'ensuivent et l'ont constituée telle qu'elle existe aujourd'hui, achevée et précisée par un long usage. Cette analyse sommaire de la méthode expérimentale va, si elle est exacte, me permettre de spécifier en quoi consiste cette science dite positive et de recon-
naître, par suite, si une question quelconque, et spécialement celle des causes finales, en relève ; si un savant, mot qui, dans sa plus stricte et plus usuelle acception, s'applique au penseur voué à cette sorte de science, est autorisé à s'occuper de pareilles causes.
La science est qualifiée positive quand elle soumet la recherche aux règles de la méthode expérimentale, quand toutes les opérations logiques se fondent uniquement sur les données empiriques fournies par les sens et la conscience. Elle s'interdit ainsi l'analyse de l'être métaphysique ; elle n'en nie pas l'existence, car le raisonnement conduit à l'admettre S mais la pénétration en est impossible à l'expérience. Les sens et la conscience, en effet, ne nous révèlent du monde extérieur et du for intérieur que des états qui ne sont pas nécessairement durables ^, des variations et des rapports, jamais ce
1. L'expérience constate l'apparition et la disparition de tel ou tel phénomène. Si l'Univers entier élait phénoménal, il se concevrait comme pouvant sans absurdité disparaître, s'anéantir. Or le néant absolu ne se conçoit pas plus comme pouvant succéder à l'Univers que comme ayant pu le précéder. Il est donc absurde de supposer qu'il n'existe rien de nécessaire dans l'Univers. Tel est le fondement rationnel de Tobjet métaphysique, de l'être en soi et par soi. On peut de sa nécessité déduire logiquement qu'il est éternel, infini et absolu. Mais le substratum de ces qualités échappe à la pénétration de la connaissance humaine.
2. Lavoisîer par la balance a démontré que dans les corps la masse n'est pas affectée par les combinaisons, que, différemment répartie, elle demeure constante. Mais la constance
qui ne peut pas s'anéantir de l'un ni de l'autre, ce que les métaphysiciens nomment la substance et Vassence des choses. Les propriétés des corps, telles que les définissent les physiciens et les chimistes, n'en sont pas l'essence métaphysique, la nature intime, puisqu'elles sont seulement les relation constantes prescrites par celle-ci entre les corps et leur milieu. L'expérience n'atteint pas davantage dans leur intimité les principes d'où "procède le mouvement dans l'Univers, ni ceux qui font l'unité synthétique des corps bruts composés et l'unité individuelle, personnelle des corps vivants, leur évolution organique et psychique, principes divers nommés par les savants matière, forces, esprit ou, plus généralement, masse et modes de l'énergie. L'homme en effet, quand il prend conscience de sa propre activité, soit psychique, soit musculaire, n'en aperçoit que l'existence et les actes, à plus forte raison ne connaît-il pas ce que sont en eux-mêmes les principes extérieurs, qu'il y assimile seulement.
Ainsi la science positive reçoit ses données de sa méthode même, fondée sur les moyens les plus sûrs, mais restreints, dont dispose la pensée pour commu-
n'est pas la nécessité : l'une se conçoit pouvant prendre fin, non l'autre. Le savant qui dans les corps identifierait la constance de la masse à la nécessité, ferait de la métaphysique (je ne dis pas qu'il se tromperait).
niquer avec Tinconnu ; son champ d'exploitation lui est donc mesuré, il est circonscrit. Limitée dans ses matériaux, elle Test par là-même dans son édifice ; à supposer qu'elle l'eût achevé, le sol sur lequel il repose lui demeurerait encore étranger. Parlons sans images : ce que, sagement, dans l'intérêt même de la certitude, sa méthode lui interdit d'interroger, ce qui est inaccessible à l'expérience et qu'elle laisse hors de son domaine, cela même n'importe-t-il en rien à l'explication qu'elle poursuit, au comment des phénomènes, et est-elle en droit d'affirmer qu'ils soient tous intégralement explicables les uns par les autres, qu'elle puisse expliquer entièrement le monde phénoménal sans en sortir ? Cette question ne semble pas préoccuper tous les savants et pourra paraître oiseuse ou indiscrète à la plupart d'entre eux, surtout aux déterministes mécaniciens à outrance. Si pourtant le monde phénoménal tient son existence d'autre chose que de luimême (quelque nom qu'on donne à cette chose), il n'est à coup sûr pas entièrement explicable sans l'introduction de ce facteur inconnu dans l'expression de sa cause. La plus haute ambition que puisse concevoir la science est de l'expliquer tout entier par une loi unique exprimant la constante efficience d'une cause unique, efficience d'ordre purement mécanique. Cette loi, algébriquement formulée, serait applicable à toutes les données empiriques
et pourrait servir à déterminer toutes leurs relations ramenées à la plus générale qui les impliquerait toutes, telle que la gravitation, par exemple, s'exerçant entre les extrêmes particules de la matière. Mais cette loi, dûment constatée, n'en demeurerait pas moins elle-même inexpliquée, car elle aurait sa raison dans l'être métaphysique, substratum des phénomènes qu'elle régit. On ne saurait pas comment il se fait que tous les atomes gravitent les uns vers les autres en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances, plutôt que selon d'autres proportions. En outre, on ignorerait encore comment il se fait qu'il a existé telles données initiales plutôt que telles autres, en tel nombre plutôt qu'en tel autre ; car la raison de la différenciation originelle échappe totalement à l'intelligence humaine. Ainsi, dans cette hypothèse, la plus favorable à la science positive, le monde qu'elle s'est donné pour objet ne serait encore que relativement, non absolument expliqué. En d'autres termes l'explication en serait incomplète, bien quHrrêprochablement déduite des données empiriques.