CINQUIÈME LETTRE
(12 août 1899.)
Quand on analyse Thypo thèse des causes finales, qui semble indispensable à ses partisans pour expliquer l'organisation de la vie sur la terre, on constate qu'elle est composée sur le patron deTactivité volontaire de l'homme, d'après le type de la pensée et de la force humaines opérant de concert dans l'adaptation d'un acte à un but ou d'une forme à un usage. Mais j'ai précédemment fait observer que tout anthropomorphisme n'est pas illégitime, abusif; il faudrait donc avoir prouvé que celui-ci l'est pour pouvoir en tirer une objection recevable à l'hypothèse des causes finales. Or il ne serait abusif que si cette hypothèse était fausse, il y aurait donc pétition de principe à le lui objecter pour prouver qu'elle l'est.
Cette fin de non-recevoir préjudicielle écartée, on ne peut se prononcer sur ce que vaut le concept eosmogonique de la finalité qu'après l'avoir analysé. Il
est beaucoup plus complexe qu'il ne semble à première vue ; on s'en aperçoit quand on recense tout ce dont il doit être composé pour répondre à son objet. Voici les facteurs essentiels qu'on y trouve alors :
1° Un double facteur d'ordre purement intellectuel analogue, sinon identique, à l'activité mentale de rhomme, à savoir : d'une part, une représentation anticipée, une idée préconçue d'un événement A quelconque à réaliser dont le substratum préexiste de toute éternité et dont le conditionnement préexiste aussi d'ores et déjà, mais à l'état virtuel, je veux dire comme pratiquement possible grâce au concours des agents d'ordre mécanique et des lois cosmiques dont l'expérience a découvert et constamment vérifié quelques-unes ; d'autre part, une pensée organisatrice à la fois intuitive et déductive, capable de discerner dans les données cosmiques présentes et de combiner les moyens qu'elles offrent de préparer A et de le déterminer à l'existence ;
2° Un facteur de nature mixte et d'ordre pratique, analogue à la volonté humaine. Il est requis pour effectuer la transition métaphysique de l'idée à l'acte et pour conformer le second à la première. Associé à ridée préconçue de A, ce facteur en demeure le dépositaire et le mandataire jusqu'à ce que A soit réalisé: il inaugure, régit et assure cette réalisation. D'ans le cas spécial de l'évolution de la vie dans le milieu ter-
restre, c'est lui qui fait communiquer et entrer en composition l'idée de la fonction avec ce milieu pour adapter la forme de l'organe à cette idée, et c'est lui qui, en outre, dirige l'évolution de l'organe. Par cette communication et cette intervention il est constitué résultante psycho-mécanique inconcevable, il est vrai, mais dont le type est néanmoins fourni par la réalité, car il est emprunté à V effort, phénomène indivisément psychique et mécanique dans le déploiement de l'énergie musculaire.
Remarquons enfin que, si nous considérons le dernier produit vivant de l'évolution organique totale expliquée par les causes finales, le terme préfixé est, chez le mammifère, par exemple, un système coordonné de fonctions auquel une forme est expressément adaptée, mais que chacune de ces fonctions présuppose elle-même une adaptation organique spéciale dont elle est le terme préfixé, que chacune des cellules qui composent l'organe adapté est un organisme elle-même, dont sa propre fonction est le terme préfixé ; que, enfin, il abien fallu que les données physico-chimiques (atomes, énergie et lois) fussent tellement instituées qu'elles se prêtassent à la composition et à la structure de la cellule pour qu'elle pût exister. Ainsi chacun des stades régressifs de l'évolution organique totale représente l'aboutissement d'un processus particulier d'adaptation, et par le dernier tout le cosmos s'y trouve engage.
11 est bien entendu que l'analogie du psychique attribué à la cause finale avec le psychique humain peut être plus ou moins lointaine et peut Têtre extrêmement; toutefois, chacun desfacteurs de cette cause, par cela même que la conscience humaine en a fourni le type, est un équivalent similaire de celui auquel il correspond dans l'activité psychique de riiomme.
Quelle est la valeur de cette hypothèse au point de vue strictement scientifique?
On ne peut nier que l'invasion continue du déterminisme mécanique dans l'explication des phénomènes marque le progrès des sciences expérimentales. Elle le mesure, parce qu'elle tend à éliminer le subjectif et par suite à en dégager le plus possible le contenu objectif, c'est-à-dire ce qu'elles renferment devrai. Ajoutons que, du même coup, elle réduit au minimum l'apport métaphysique du substratum des phénomènes dans les hypothèses qui en présument et préparent l'application *. Aussi n'est-il pas sur-
1. L'histoire des emprunts faits par les sciences positives au substratum métaphysique, serait curieuse à écrire. On y démêlerait ce qu'ils ont eu d'abord d'arbitraire et d'excessif et ce que progressivement ils ont gagné en prudence et rejeté d'illégitime. Les savants, dès l'antiquité, ont abstrait spontanément de l'activité musculaire le concept de la force mécanique ; puis s'est formé celui de la masse ; beaucoup plus tard celui de l'inertie. Quant au concept de l'énergie potentielle.
prenant que de plus en plus le savant tende à réduire tout le déterminisme expérimental au mécanisme seul et à regarder comme inachevée Tétude d'un processus empirique aussi longtemps que n*en a pas été découverte l'explication mécanique exprimée mathématiquement.
en germe dans la distinction profonde établie par Aristote entre la puissance et Tacte, il est devenu scientifique bien après lui, concurremment avec les notions ressortissant à la physique. Outre la force mécanique, les savants ont successivement attribué pour causes efficientes aux diverses espèces de phénomènes physiques autant d'agents métaphysiques distincts, phlogî%»tiques« particules lumineuses émises par les corps incandescents, fluides colorique, électrique (de deux espèces positive et négative), magnétique, etc., jusqu'à ce qu'enfin ils eussent très approximativement réussi à les expliquer tous par divers modes de vibrations d'un seul et même agent, l'éther, auquel ils ne prêtent plus que des propriétés mécaniques, ce qui en réduit au minimum les caractères métaphysiques. S'ils ne font pas entièrement abstraction du substratum inaccessible à l'expéiience, du moins, dans la mesure où ils y ont recours en mécanique, dernière expression des phénomènes physiques, la sûreté de leur méthode n^en est pas compromise. Leurs hypothèses en chimie ne la compromettent pas non plus; elles ne s'exercent, en effet, pas davantage sur la nature intime, sur Vétre de la matière. Les propriétés spécifiques des corps tendent de plus en plus à s'expliquer par la division, empiriquement constatée, de leur substratum, par les rapports pondéraux, la distribution et l'architecture des parties ultimes sous l'influence des agents physiques, c'est-à-dire, au fond, mécaniquement. La connexion de cette science avec la physique se révèle de jour en jour plus étroite, depuis que la théorie mécanique de la chaleur y a été appliquée avec un succès décisif et que l'action du choc (explosion), de l'électricité et de la lumière sur cette forme élective de l'énergie qu'on nomme l'affinité, est de mieux en mieux déterminée. Mais les sciences de la vie semblent n'avoir point encore déterminé le substratum métaphysique de leurs objets ; elles* n'ont pas encore réussi à l'identifier sans conteste à l'énergie purement mécanique.
Cette tendaDce le porte donc à considérer un fait comme étant du ressort de la science positive tant qu'il n'est pas reconnu inexplicable, en dernière analyse, par le déterminisme mécanique; à prendre enfin le champ de celui-ci pour mesure de retendue assignable au champ de la science positive. L'identification de ces deux domaines ne va pas sans difficulté; je me borne ici à constater qu'elle est réalisée dans l'esprit d'un nombre croissant de savants.
Or l'hypothèse finaliste est fondée sur la présomption que des données exclusivement mécaniques ne suffisent pas à expliquer toute la structure de certaines formes, telles que les formes définies adaptées aux fonctions de la vie ; que cette adaptation requiert une donnée de plus, d'ordre psychique, agissant, comme je l'ai spécifié plus haut, sur le processus mécanique. Recourir à cette hypothèse c'est donc, au point de vue du déterminisme exclusivement mécanique, renoncer à expliquer scientifiquement ce genre de structure et en appeler à la métaphysique.
Or ce recours est-il justifié? Faut-il désespérer de pouvoir se passer de l'intervention du psychique pour rendre compte des formations organiques?
La méthode de Bacon, bien qu'elle n'exclue nullement l'étude des événements psychiques dans la mesure où ils tombent directement sous l'observation interne, a pu néanmoins conduire la science positive jusqu'au seuil du monde vivant en la dispensant
d'emprunter à ces événements aucun similaire transcendant. Elle n'oblige pas les savants à recourir au psychique pour expliquer des formes définies autres que les organes de la vie, par exemple : les figures des astres et de leurs orbites, les trajectoires constantes des courants atmosphériques et marins, les types divers des vibrations de l'air et de l'éther qui déterminent les phénomènes soit acoustiques, soit caloriques, lumineux, électriques, magnétiques, etc., rapportés de part et d'autre à une cause efficiente commune à tous, d'ordre mécanique. C'est cette méthode, au contraire, qui a dirigé les recherches, les inductions et les hypothèses des savants pour faire aboutir leurs efforts convergents à expliquer par un déterminisme de cet ordre tant de formes définies qui sont en rapport de convenance avec les sens et les besoins des espèces vivantes; qui sont, en un mot, les conditions fondamentales de la vie terrestre. La cristallisation marque le passage de la morphologie inorganique à celle de la cellule et des organismes vivants. Là commence l'apparente insuffisance de l'explication purement mécanique; mais, avant de déclarer réelle cette insuffisance, les savants circonspects pensent qu'il importe de s'assurer si la contribution de la mécanique à la morphologie universelle est essentiellement limitée aux trajectoires relativement simples que les seules données empiriques et les seules ressources mathématiques
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dont nons disposons nons permettent de mettre en équation; si la conTenance qui existe entre la disposition terrestre de l'œil et la Tision est d*an antre ordre que celle qni existe entre la disposition sidérale des saisons et la Yie des végétaux à qui Tœil des animaux emprunte ses matériaux; ou si, plutôt, toutes ces convenances ne composent pas un système indivisible d*adaptalions dans lequel la puissance organisatrice n'a pas nécessairement deux sources distinctes. Tune psychique et Fautre mécanique, mais peut et doit se concevoir uniquement mécanique, fournie par le centre incandescent de ce système cosmique, par Ténergie solaire. Se prononcer pour les causes finales c'est trancher la question, c'est présumer qu'il n'y a rien à attendre du déterminisme mécanique pour expliquer les adaptations des formes vivantes, adaptations qui pourtant, à y regarder de près, ne sont peut-être pas plus surprenantes que celles qui les ont pre'cédées et les conditionnent. Cette présomption pourra donc à bon droit paraître téméraire et l'hypothèse finaliste qu'elle engendre précipitée, surtout depuis que le génie de Darwin, par des inductions sagaces et profondes, a permis de concevoir l'extrême complexité présente des adaptations organiques comme la somme d'accroissements de complexité successifs et minimes apportés à leur simplicité originelle.
Les argntnenls que je viens de faire valoir pour exclure de la science positive l'hypothèse finaliste et la reléguer dans la métaphysique ne sont pas encore décisifs. D'une part il s'en faut que, en biologie, l'explication mécanique soit assez avancée pour que ces arguments imposent la certitude ; ils ne font qu'opposer une présomption à une autre avec une probabilité croissante, il est vrai, en faveur du déterminisme mécanique. D'autre part, les savants finalistes contestent à ce dernier le privilègjB que lui attribuent ses partisans de régir toutes les relations des événements qui sont du ressort de la science positive. Il ne constitue pas, à leurs yeux, tout le déterminisme expérimental. Les événements psychiques patents chez les animaux, les états conscients indéniables chez l'espèce humaine et infiniment probables, par analogie, chez une foule d'autres espèces, apparaissent à ces savants comme engagés dans le processus de ce déterminisme intégral dont l'autre n'est qu'un département. Les actes volontaires, par exemple, qui réalisent un événement physique préconçu sont, disent- ils, intercalés sans nul doute dans ce processus entre un antécédent et un effet physico-chimiques (mécaniques à ce titre),
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et jusqu'à présenties tentatives faites pour en éliminer ce qu'il y a de conscient dans la volonté et réduire ce conscient à la qualité superflue d'épiphénomène, ces tentatives n'ont pas réussi au point de forcer l'adhésion de tout le monde savant. La détermination volontaire, ajoutent-ils, n'est pas d'ordre mécanique; assurément il ne s'ensuit pas qu'elle soit libre, mais il s'ensuit qu'elle suppose un conditionnement d'ordre psychique, sur le type duquel on peut concevoir le processus des causes finales. Ces causes ne sont donc point par leur définition exclues du champ de la science positive ; rien n'empêche qu'elles soient intercalées dans le processus du déterminisme expérimental, oil le psychique organisateur aurait sa place au même titre que les causes volontaires directement observables ; mais à la différence de celles-ci, elles ne pourraient être observées que dans leurs effets, c'est-à-dire dans les adaptations organiques.
Cette réponse à l'objection des déterministes mécaniciens est-elle satisfaisante ? Elle me semblerait capable de les embarrasser si, quoi qu'en disent leurs adversaires, le concept des causes finales, tel que l'analyse conduit à le décomposer, n'impliquait pas celui d'un acte inconditionné, ou, du moins, incomplètement conditionné, partant soustrait, en tout ou en partie, au déterminisme expérimental institué par l'application rigoureuse de la méthode
de Bacon. J'ai plusieurs fois indiqué ce caractère de la cauôe finale dans mes lettres précédentes ; je voudrais le démontrer maintenant avec rigueur. Il en résulterait que l'hypothèse finaliste n'aurait pas droit de cité dans la science positive, fondée sur le déterminisme, et relèverait essentiellement de la métaphysique.
Dans la pensée du savant finaliste, la différence entre le déterminisme purement mécanique et le déterminisme complémentaire d'ordre psychique consiste en ce que le premier régit toutes les relations physico-chimiques et participe au conditionnement des phénomènes psychiques par les propriétés physico-chimiques de la cellule nerveuse, tandis que le second régit spécialement l'action du psychique sur le monde matériel pour l'organiser, action méconnue par les déterministes purement mécaniciens. Remarquez que cette différence porte uniquement sur la nature des faits déterminés, non sur la nature même de l'un et de l'autre déterminisme, laquelle est identique chez les deux. Cette différence, en effet, n'empêche point, aux yeux du finaliste dans le second, tout comme aux yeux du mécanicien dans le premier, que tel fait, d'ordre psychique ou mécanique, suive invariablement tel antécédent. Or pourquoi cette connexion que le savant finaliste tient pour nécessaire et partant 'aveugle, et qui pour cela lui semble incompatible Sully Prudhomue. 7
avec Tadaptation organique en tant que réalisée, ne lui semble-t-elle pas pour la même raison incompatible avec cette même adaptation en tant que préconçue? Pourquoi, par exemple, la réalisation fatale d'une forme adaptée à la vision lui paraît- elle tout à fait invraisemblable, tandis que la conception également fatale de cette même forme lui paraît au contraire non seulement vraisemblable, mais requise pour en expliquer la réalisation? Ces deux jugements sont contradictoires. Le finaliste est donc mis en demeure ou de reconnaître qu'il a recours au déterminisme dans Tordre intellectuel pour parer à l'insuffisance qu'il lui impute dans l'ordre matériel, ce qui est un cercle vicieux, ou d'admettre que la pensée organisatrice du monde vivant est soustraite au déterminisme, postulat métaphysique étranger à la science positive.
Il est contraint de l'admettre non pas seulement par la logique, pour éviter une pétition de principe, mais aussi par la définition même de la cause finale, d'après l'analyse que j'en ai faite plus haut. C'est ce qu'il me reste à démontrer.
Ce savant, remarquez-le, entend demeurer fidèle au déterminisme expérimental ; il prétend se borner à ne pas le mutiler comme les partisans du pur
mécanisme, à insinuer dans la trame des événements qui se conditionnent les uns les autres le psychique humain, la pensée et la volonté comme antécédents des mouvements musculaires. Il ne les considère pas comme des épiphénomènes qui accompagneraient le processus mécanique sans y intervenir, il les regarde comme étant des anneaux psychiques liés aux anneaux physico-chimiques dans la chaîne du déterminisme expérimental. Jusque-là'je ne me sens pas en mesure de le combattre ; la question est encore pendante; mais il prétend, par analogie, engager aussi un psychique organisateur dans cette chaîne, en Ty plaçant où i' convient pour agir sur les directions mécaniques et, à titre de composante spéciale, modifier la résultante des forces soumises aux lois physico-chimiques pour la faire concourir à une adaptation préconçue. C'est à cette hypothèse, distincte de la première assertion, que je m'attaque au nom de la science positive, et mon argumentation ne s'adresse qu'au savant finaliste qui prend la position que je viens de définir. Je me propose de lui démontrer qu'elle n'est pas correcte, au point de vue scientifique, parce que, malgré lui, elle l'oblige à placer la cause finale en dehors du déterminisme expérimental, même tel qu'il l'entend.
Quand une forme, un rapport complexe de positions réalisé dans l'espace est l'objet d'une pensée, l'objet dans ce cas préexiste à la pensée ; on conçoit
donc que ce puisse être uniquement lui qui la constitue représentative, qu'il en soit la cause nécessaire et suffisante, la cause efficiente, en un mot, qu'il la détermine. La pensée se réduit alors à une représentation toute mécanique de l'objet; elle est comparable à une image produite dans un miroir. Si, au contraire, la pensée du rapport en précède la réalisation dans l'espace, ce n'est plus l'objet même de la pensée qui la détermine, puisqu'il n'existe pas encore et attend d'elle son existence. Évidemment, le rapport de positions ne peut être Tobjet d'une pensée, ne peut être conçu qu'autant que, d'ores et déjà, les facteurs constitutifs de chacun de ses termes préexistent dans le cosmos, distinctement ou implicitement, à Tétat actuel ou virtuel. Mais, supposée remplie, cette condition nécessaire n'est pas suffisante pour déterminer présentement à l'existence l'idée de ce rapport, puisqu'il n'est pas présentement réalisé par ces facteurs. Qu'est-ce donc qui la détermine à l'existence? Direz-vous que c'est quelque antécédent dont elle serait la représentation? Mais alors cet antécédent serait identique au rapport de positions qu'elle prédétermine, de sorte que la genèse de cet antécédent soulèverait le même problème que celle de ce dernier; vous ne feriez que reculer le fait à expliquer*. Vous êtes donc réduit
1. On remarquera que rexplication proposée ici institue Thérédité, la répétition d'une même forme dans le cours de
à supposer que l'idée préconçue du rapport est déterminée par quelque antécédent dont elle ne serait pas la représentation.
Mais alors où puiserait-elle les matériaux de la synthèse qu'elle représente? En vain Tassimileraiton à un songe représentant tout autre chose que le fait physiologique (digestion ou autre) qui le suscite ; car un songe suppose un fonds mnémonique de perceptions antérieures susceptible de fournir les matériaux d'une synthèse toute subjective ; mais ici aucun emmagasinement de souvenirs relatifs au rapport à réaliser ne saurait exister encore, de sorte que ridée préconçue devrait être supposée déterminée et construite par sa cause efficiente sans matériaux d'aucune sorte, ce qui implique contradiction.
Ainsi, ridée du rapport complexe de positions constituant la forme organique dans votre hypothèse n'est déterminée par aucune condition du milieu où elle naît, elle échappe à toute cause efficiente, en un mot elle ne relève pas du déterminisme expérimental.
révolution organique, et c'est eflFectivement ce que réalise la reproduction sexuelle ; mais il s'agit de savoir si la finalité y intervient. Or il a existé nécessairement un moment du processus où cette forme a été produite pour la première fois telle qu'elle s'est reproduite ensuite, et dans ce cas initial elle n'a pu être déterminée par sa représentation psychique anticipée, faute d'antécédent pour déterminer celle-ci. Force est donc de recourir à une autre explication.
Peut-être le savant finaliste répondra-t-il qu'il n'est pas tenu pour rendre recevable son hypothèse d'expliquer le fonctionuement du psychique organisateur et que l'objection n'emprunte sa force qu'à une assimilation trop étroite de la pensée et de la volonté organisatrices aux fonctions correspondantes chez l'homme ; qu'il est tenu seulement d'établir l'insuffisance du déterminisme mécanique à expliquer l'adaptation organique et par suite la nécessité de recourir à un facteur psychique de cette adaptation ; qu'enfin, si ce n'est pas faire de l'anthropomorphisme que d'y recourir, ce n'est pas davantage faire de la métaphysique, pourvu qu'on s'abstienne de rien formuler touchant la nature intime de ce psychique, pas plus que ce n'est en faire que de prêter, sous les noms de foixe et de masse, un substratum aux événements mécaniques.
Je répliquerai que, bien loin d'exagérer l'analogie des deux psychiques en analysant le fonctionnement de ce dernier, je me suis appliqué à ne retenir et considérer de l'un et de l'autre que leurs caractères essentiellement communs et imposés par l'hypothèse finaliste même. Il faut prendre garde de tomber dans un excès contraire à celui qui me serait
imputé en généralisant le sens des mots pensée et volonté au pokit de Tannuler. Pour moi le moi pensée ne signifie plus rien si la chose qu'il signifie n implique pas dualité, sujet et objet * ; c'est le minimum de ce qu'il peut y avoir de commun entre ce facteur psychique dans l'homme et dans l'espèce de cause appelée finale, et cette distinction irréductible d'un élément subjectif et d'un élément objectif dans toute pensée, humaine ou autre, m'a suffi pour édifier mon objection. De môme je ne conçois sous le mot vouloir qu'une donnée remplissant ce minimum de conditions de faire communiquer la pensée nette ou confuse d'une chose à réaliser avec le milieu oil elle doit être réalisée, et de prendre l'initiative de cette opération.
.Que le vouloir, ainsi ramené à ses caractères essentiels, soit plus ou moins conscient, peu importe ; je l'ai rendu attribuable au principe organisateur du monde vivant comme au zoophyte, limitrophe du règne végétal et du règne animal, comme à i'infu-
1. Le sujet n'a pas essentiellement pour objet de sa pensée un événement du monde extérieur à lui, il peut se proposer pour objet à lui-même, prendre conscience de sa propre existence et de ses propres modifications. Ainsi toute pensée implique dualité sans pour cela postuler l'existence d'un nonmoi. Le sens général que j'assigne au mot « pensée » laisse donc entière cette question fondamentale de la connaissance. Les savants la supposent résolue ; elle l'est pour eux comme pour les autres hommes, excepté pour les philosophes, par un acte de foi peu téméiaire, moins peut-être qu'un autre dont j'aurai à m'occuper atteulivement.
soire où se manifeste le moindre symptôme de relations, d'ordre à la fois psychique et mécanique, avec son milieu. Je me suis efforcé par là d'entrer de mon mieux dans le concept de la cause finale ; mais je ne saurais faire davantage et consentir à généraliser le sens des mots penser et vouloir jusqu'à le dénaturer, ou plutôt l'abolir.
Parlant ici au nom de la science positive, j'aurais même le droit d'identifier le sens du mot pensée à celui du néologisme cérébration, car pour le psychologue physiologiste l'évolution de la conscience est conditionnée par celle du cerveau. Je pourrais donc mettre le savant finaliste en demeure d'accoupler un organisme nerveux au psychique organisateur, et le seul énoncé de cette sommation permet de pressentir la difficulté qu'elle lui susciterait, ce psychique ne pouvant exister sans un substratum mécanique, lequel, par hypothèse, ne pourrait à son tour exister que grâce à lui et après lui. Mais je n'ai pas besoin d'ajouter cette objection aux précédentes ; elle met en relief une pétition de principe, et dès le début de ma critique j'ai usé de ce moyen d'une façon radicale.
Je me crois donc en droit de conclure que la cause finale, par sa définition même, qui la distingue delà
LE CONCEPT ET SES APPLICATIONS A LA SCIENCE lOo
cause efficiente, est constituée indépendante de celleci, en d'autres termes soustraite au déterminisme. Le savant, quoi qu'il en ait, ne peut donc en formuler rhypothèscr sans renoncer au principe qui fait la sécurité de ses recherches et transgresser les limites du champ de la science positive en pénétrant dans celui de la métaphysique.
Pour remplir le programme que j'ai tracé à ma critique, il me reste à examiner si, pour ceux-là mêmes qui ne reconnaissent pas au concept des causes finales la qualité d'hypothèse scientifique, il n'y a rien à en retenir dans l'intérêt de la science positive; si, comme je le disais au. début de ma quatrième lettre, ce concept, dans le cas où il ne relèverait pas de la méthode expérimentale, ne pourrait pas néanmoins, sans en compromettre la sûreté, être utilisé comme simple instrument de recherche, comme un échafaudage sert à la construction d'un édifice sans y être incorporé.
J'avais incliné, jusqu'à présent, vers la négative uniquement parce qu'il me semblait que les savants tirent un égal avantage du concept tout empirique d'utilité, abstraction faite d'adaptation finaliste. Ils ont maintes fois constaté que, dans un organisme vivant, végétal ou animal, des parties figurées, dont l'usage n'avait pas apparu d'abord, ont été reconnues appropriées aune fonction (soit par sélection naturelle, soit autrement, peu importe ici). Sur cette in-
dication conjecturale, mais dont la justesse aléatoire est rendue extrômement probable par nombre de précédents, ils présument que toute partie figurée d'un organisme a son emploi, son utilité dans le fonctionnement de celui-ci, et dirigent avec la plus grande chance de succès leurs recherches en conséquence. Dès lors il me semblait superflu de compliquer d'une vue finaliste cette présomption qui ne préjuge rien. J'étais dans cet état d'esprit, lorsque la lecture d'un récent article de M. Félix Le Dantec, publié dans le numéro du 27 mai dernier (1899) de la Revue Scientifique sur les éléments figurés de la cellule et la maturation des produits sexuels m'a révélé que l'hypothèse des causes finales n'aurait pas seulement l'inconvénient d'être superflue dans les recherches en physiologie, mais que, en outre, elle n'y serait pas sans péril pour le progrès de cette science. A propos de la division cellulaire et de la karyokinèse, s'expliquer le phénomène par le but à atteindre ne lui semble pas plus satisfaisant pour l'esprit que de s'adresser directement à l'action de forces symétriques, et, en outre, il signale (p. 644) une grave erreur à laquelle a conduit le langage téléologique. Il en signale d'autres plus loin, et il insiste particulièrement sur l'échec des explications issues de la théorie téléologique de Weismann. Vous avez lu avant moi son article, je n'ai pas la prétention de vous opposer des arguments plus décisifs que ceux de votre
savant confrère. Je me borne à en tirer les conséquences qui intéressent la forme dernière, la plus prudente et la plus réservée, souslaquelle vous présentez votre requête à la science positive en faveur des causes finales : tout se passe comme si elles existaient réellement. C'est ainsi formulée que Thypothèse, exprimant ou non la réalité, mais en fournissant Téquivâlent, eût pu servir de procédé de recherche recommandable aux savants, si d'ailleurs H ne leur suffisait pas de présumer Futilité seulement de toute partie figurée d'un organisme quelconque. Malheureusement M. Le Dantec produit des exemples où l'observation constate que tout ne se passe pas, que même rien ne se passe comme s'il existait une cause finale. Dans ces cas l'intrusion de ce genre de cause à quelque titre que ce soit, devient préjudiciable à la véritable explication des faits, et je me sens naturellement porté à craindre qu'elle ne le soit dans d'autres cas. Mais je ne prendrai parti sur ce point qu'après que vous aurez parlé*
J'espère, dans toute la discussion que j'ai faite de l'hypothèse finaliste, n'avoir pas trahi le rôle que j'ai eu l'audace d'accepter, n'avoir pas manqué aux règles de la méthode et de l'esprit scientifiques, telles, du moins, que je les ai définies moi-même au cours de ce travail. Il peut paraître terminé aux savants qui m'ont accordé la faveur de le lire. Il ne Test pas
pour moi : je suis poète, en eflfet, je veux dire soucieux des aspirations, des espérances, des croyances ilont a vécu Tâme humaine, et je ne peux me défendre d'être attentif au cri de ses besoins en moimême. Sont-ils intégralement explicables par le déterminisme, par un processus aveugle et fatal qui les ferait dériver d'un appétit rudimentaire, indistinctement commun à tous les germes vivants, et qu'auraient plus ou moins développé et transformé des conditions tout occasionnelles ? Ont-ils quelque source plus haute ? Que signifie ce qualificatif même que je viens d'appliquer à l'origine de l'homme moral ? Je voudrais tenter le sauvetage du patrimoine ancestral d'instincts moraux qui m'a suscité mes poésies, les seuls de mes écrits auxquels je doive l'honneur d'être membre de l'Académie française ; c'est tenter le sauvetage de l'idéal sous ses diverses formes. Or toutes celles qui représentent le devoir, le sacrifice héroïque, la justice, la dignité en un mot, supposent l'existence du libre arbitre, et, à ma connaissance, aucune tentative de ramener au déterminisme ces phénomènes psychiques n'en fournit des équivalents mécaniques tout à fait exacts, du moins dans ma conscience de poète. Je sens invinciblement que l'explication déterministe impose à des choses différentes les mêmes noms ; le devoir, le sacrifice, la justice, la dignité expliqués par un déterminisme mécanique ou même psycho-méca-
nique ne sont pas identiques aux choses que ma conscience appelle ainsi. Mais je suis, avec une foule d'autres, intéressé à la conservation de ces idoles ;ie le suis au moins par mon art qui en vit, comme le croyant par sa religion dont il attend son salut éternel. Aussi mon témoignage est-il fort suspect. Il faut donc que je l'appuie de mon mieux sur des raisons impersonnelles, tirées de la nature même de Tobjet que j'étudie.
Au surplus, devant l'incendie qui gagne le temple des divinités que je sers, je n'ai pas l'ambition de les sauver tout seul ; je serais trop heureux si j'apportais utilement mon seau à la chaîne.