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SIXIÈME LETTRE

(9 décembre 1899.) LS LIBRE ARBITRE DEVANT LA SCIENCE POSITIVE

J'ai terminé ma quatrième lettre par une hypothèse : j'ai supposé les sciences expérimentales parvenues au terme de leur tâche collective, à la découverte d'une loi unique régissant tous les événements qui, au moyen des sens et de la conscience, relèvent de l'expérience humaine, et j'aitfait remarquer que, même dans cette hypothèse la plus favorable, l'esprit humain n'aurait pas encore obtenu pleine satisfaction. Il se demanderait encore comment il se fait que tous ces événements sont régis par cette loi-là plutôt que par une autre, c'est-à-dire (car leur loi 'ï'est que leur commun caractère) d'où vient qu'ils sont tels et ne sont pas autres, pourquoi ce sont ceux-là qui existent plutôt que d'autres. L'expérience, en effet, se borne à constater l'existence et les relations intrinsèques du monde des événements ; elle

ne fournit pas de quoi prouver qu'il ne pourrait être différent de ce qu'il est, et, encore moins, qu'il ne peut pas ne pas exister, car elle le considère en luimême exclusivement ; or, nous savons qu'il n'existe pas par lui-même ; il n'est que l'acte infiniment multiple et variable d'un substratum dont l'existence s'impose à la raison comme nécessaire, mais dont l'être demeure impénétrable à l'intelligence comme il reste inaccessible à l'expérience. Il est donc interdit aux savants qui professentetexercentrigoureusement la méthode de Bacon de se prononcer sur la nature intime, sur les conditions intrinsèques de l'activité de ce substratum ; ce serait déserter le domaine de Texpérience pour faire de la métaphysique. Ils sont logiquement tenus de se borner à recenser les caractères empiriques des événements, à en dégager les caractères généraux et les rapports constants, c'està-dire les lois. Or, comme je l'ai déjà fait remarquer dans une précédente lettre, constance n'est pas nécessité. Aussi toute prévision fondée par eux sur une loi qu'ils ont ainsi découverte ne saurait être, pour le logicien rigoureux, qu'un acte de foi. L'expérience par elle même, par ses seules ressources, ne saurait leur garantir absolument rien pour Tavenir. Elle n'atteint que certaines conditions, celles qui se trouvent à la portée restreinte des sens humains. Je me demande dès lors s'il serait absolument impossible oue, parmi ces conditions, celles

dont le concours s'était jusqu'à présent manifesté infaillible pour déteroiiner tel événement, fussent elles-mêmes conditionnées par des propriétés inconnues, inconnaissables du substratum universel, et fussent, à ce titre, modifiables inopinément. J'ose à peine poser cette question aux savants; je crains qu'ils ne l'accueillent par un haussement d'épaules. Je les supplie néanmoins de condescendre à y répondre, à me prouver que l'éventualité dont je me préoccupe n'existe pas, ne peut pas exister; jusque-là le crédit que l'intelligence de l'homme, bornée dans ses moyens de connaître, peut faire à l'iosondable me semblera aussi éten(iu que son ignorance.

Je me hâte d'ajouter que, en dépit de cette éventualité rationnellement admissible, je partage, en fait, leur sécurité au sujet de la stabilité des lois qu'ils formulent. Je n'éprouve pas la moindre inquiétude sur le retour du soleil à l'horizon, non plus que sur la régularité des combinaisons chimiques for* mant le sol où je marche, le pain que je man^je, l'eau que je bois. La question que je soulève ne suffît nullement, à mes yeux, pour infirmer et stériliser les magnifiques acquisitions de la science positive et en désintéresser l'esprit humain. Pour n'être

pas démontrées éternelles, les lois empiriques ne sont pas démontrées éphémères, et dussent-elles changer, ne dussent-elles demeurer invariables que pendant un âge géologique, pendant la durée de l'espèce humaine, la recherche patiente et passionnée dont elles sont l'objet serait, certes, amplement jus tifiée au point de vue de la curiosité pure, comme au point de vue des applications industrielles de la science. Mais ces lois ont toutes les apparences d'une fixité sans limites et la probabilité qu'elles persévéreront indéfiniment croît à mesure qu'elles sont plus souvent et plus longtemps vérifiées. En outre, dans la genèse des mondes, spécialement dans celle de la terre, la théorie des actions continues s'est substituée à L'hypothèse des révolutions brusques; ainsi les prévisions scientifiques n'ont pas à redouter d'être démenties par des cataclysmes qui puissent étreatlribués à des causes latentes se révélant tout à coup. Une évolution lentement progressive de formes variables sous des lois invariables, tendant à différencier de plus en plus par la division du travail organique et fixer des types pour conduire peut-être enfin tout le cosmos au repos par le refroidissement; voilà sous quel aspect s'offre à l'esprit scientifique l'histoire de l'Univers. Quand donc les savants annoncent une éclipse de soleil, le retour d'une comète, la combinaison de deux corps, ils peuvent le faire avec toute l'assurance qu'autorise une Sully Pri'duoume. 8

extrême probabilité. Si leurs prévisions individuelles sont contredites par les événements, il est, dans toute cette mesure du probable, rationnel qu'ils ne s'en prennent qu'à eux-mêmes, qu'ils accusent leurs télescopes d'imperfection ou leurs balances d'insuffisante précision plutôt que la nature d'infidélité. Quand ils ont observé que tel phénomène a toujours suivi la rencontre soit fortuite, soit préparée de certaines conditions, et que les mêmes conditions se représentent, ils en peuvent induire, avec une confiance appuyée sur la plus haute vraisemblance, que le même phénomène se reproduira, d'autant plus que l'expérience ne leur fournit aucune raison de douter qu'il en doive être toujours ainsi, de croire qu'il en puisse jamais être, par exception soudaine, autrement.

A tout prendre et au pis aller, à supposer que certains mouvements d'origine et, jusqu'à présent, de nature inaccessibles à l'expérience, pussent venir des régions métaphysiques du substratum universel modifier soit par degrés, soit soudain le processus des événements régis par les lois empiriques, il ne s'ensuivrait pas que nécessairement cette intervention inopinée, tout anormale qu'elle nous paraîtrait, dût par là détruire l'économie essentielle de ces lois, objet de la science positive, pas plus, par exemple, qUe le choc, impossible pour l'observateur à prévoir, d'un courant d'air sur un pendule n'abolit la loi de

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roseillatioû, tout en modifiant la trajectoire et la vitesse du mobile ; ce choc ne fait qu'introduire une composante nouvelle dans le système dynamique de ce pendule. A coup sûr l'intrusion aléatoire de causes nouvelles dans le processus normal et régulier des événements en rendrait pour les savants l'analyse et Texpérimentation singulièrement plus difficiles; elles en entraveraient l'explication de la môme manière que le font aujourd'hui les causes encore ignorées, mais les lois démontrées ne seraient point par là infirmées; elles demeureraient acquises à la science.

La distinction, que j'ai essayé d'établir dans les pages précédentes entre la nécessité métaphysique et le déterminisme tel que la méthode expérimentale conduit et autorise à le définir, est à mes yeux bien importante, car ce dernier laisse indéterminée la solution, possible ou non, des problèmes transcendants d'ontologie et d'éthique, posés par les métaphysiciens. Il laisse entier, entre autres, celui de l'activité spontanée, c'est-à-dire initiale, question impliquée dans celle des origines du monde des événements. Ce monde a-t-il eu un commencement ? Quand nous remontons le cours des âges par la pensée^ en nous rapprochant, d'une part, de la nébu-

leuse où les atomes attendaient le refroidissement pour se grouper en composés chimiques, et d'autre part de la cellule vivante à irritabilité rudimentaire, nous voyons les gestes du substratum universel rétrograder vers la simplicité. Cela nous suggère la présomption que beaucoup plus loin, dans le recul infini du temps, il a peut-être commencé d'agir. Son activité aurait donc alors passé spontanément de l'état purement potentiel à Télat effectif? Transition critique, inaccessible à notre intelligence. L'action et la conscience ont-elles commencé simultanément, ou bien Tune a-t-elle précédé l'autre, et, dans ce dernier cas, l'organisation du monde des événements, et spécialement l'organisation des formes vivantes a-t-elle précédé la vie consciente ou, au contraire, la conscience, la pensée a t-elle précédé les formes organiques et présidé à la création de ces formes? Rien dans les manifestations de la vie terrestre n'échappe t-il au déterminisme expérimental? Ou faut-il admettre, dans le milieu physicochimique, une indépendance relative et à définir, propre à l'activité psychique, dont le vouloir humain serait, sur la terre, le type supérieur et qui, en introduisant la responsabilité dans la conduite, imprimerait à la morale un caractère transcendant, tout à fait inexplicable pour la science positive?

Aux yeux du savant, ces diverses questions, qui échappent à l'expérience, sont oiseuses. Elles ne

sont pas de son ressort, mais elles divisent les métaphysiciens de manière à l'en consoler aisément.

Tout ce qu*il peut affirmer, c'est que jamais il n'a surpris un état de conscience indépendant de toute donnée physique, qu'il n'en a jamais observé aucun qui n'eût pour antécédent un déplacement dans l'espace, une construction cellulaire, centre d'irritabilité, de sensation ou de pensée. Quant à déclarer, non pas seulement contraire à l'expérience, mais péremptoirement impossible que la conscience ait jamais précédé, ait jamais déterminé l'organisation fonctionnelle, il ne s'en reconnaîtra pas le droit, s'il demeure rigoureusement fidèle à la méthode expérimentale ; mais la réalité du fait reste à établir, et il a le droit redoutable d'en exiger la preuve ; il peut se contenter de ce droit. Il tiendra ferme le balancier de son jugement pour ne pencher vers aucun abus de pouvoir dans la critique des doctrines, non plus que dans l'interprétation des faits.

Or sur ce dernier point les savants mêmes sont exposés à faire sans le vouloir de la métaphysique, et, chose curieuse, par excès de précaution contre la métaphysique même. Admettre, comme le font les partisans du déterminisme mécanique, que l'énergie physico-chimique, c'est-à-dire, en dernière analyse, son équivalent purement mécanique, suffît à construire la cellule ; qu'il s'y transmue en une conscience rudimentaire, simple épiphénomène ; que,

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ensuite, cette même force fournit ce qui groupe les cellules innombrables en colonies ouvrières distinctes, et y opère de plus en plus la division du travail physiologique et psychique ; admettre enfin que cette évolution, déterminée par des rencontres aveugles, aboutit à la formation des organes cérébraux, où Ténergie mécanique initiale se traduit par un équivalent psychique constituant Tindividualité animale, à son apogée dans la personne humaine, c'est là une conception qui, h Tinsu de ses auteurs, implique plus d'une hypothèse métaphysique sur la nature impénétrable du substratum des phénomènes observés. Ils supposent, en effet, démontrée l'identification du physique et du psychique dans l'énergie qui détermine l'évolution organique, et dont le psychique ne serait qu'un équivalent, au même titre que la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme et la force mécanique. Or, comme je l'ai précédemment rappelé, ces deux facteurs de la vie, le physique et le psychique, sont demeurés jusqu'à présent irréductibles l'un à l'autre, encore que leurs patentes relations attestent qu'ils communiquent entre eux ; le passage de ce qui vibre ou pèse à ce qui sent, pense et veut, est encore insaisissable à l'expérience. Si, en outre, on considère que le type de la force mécanique est une abstraction opérée par la conscience sur la donnée empirique fort complexe, psycho-mécanique, du

mouvement musculaire, dont la vitesse et la direction sont conditionnées (librement ou non) par le vouloir et par tous les antécédents mentaux qui le conditionnent lui-même, il pourra sembler au moins téméraire de tenter Texplication, de cette donnée tout entière par un seul de ses éléments constituants, et précisément par celui que la conscience témoigne être consécutif et subordonné aux autres.

Le savant circonspect ne demandera pas h la méthode expérimentale et au déterminisme qu'elle prescrit les explications qui en dépassent la portée. Il a le devoir de se refuser à la discussion et même à l'examen de toute hypothèse ouvertement ou implicitement métaphysique, parce que les seuLs matériaux d'information et les seuls instruments do connaissance dont il se reconnaisse le droit de se servir pour interroger la Nature ne lui permettent pas de rendre pertinentes les questions que soulève une pareille hypothèse.

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien d'utile pour la science positive à tirer du concept de l'être soutenant le phénomène ? Loin de là ; les mots fo7'cey malièrey esprit couvrent des notion^ métaphysiques usuelles et permanentes dont les signes verbaux pourront changer sans qu'elles varient foncièrement, et la science en a profité et en profitera toujours, mais à la condition de ne leur donner pour objets rien d'autre que les spécifications du substratum

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universel par ses divers actes mêmes, et d'en laisser la natare intime absolument indéterminée pour n>n viser que Fexistence et les manifestations tombant sous les sens ou la conscience. Fresnel, par exemple, n*a pas eu besoin de définir le substratum de l'éllier hypothétique, il lui a suffi d'en postuler Texistence et d'en définir et calculer les mouvements vibs»^ toires.

Aussi n'ai-je en aucune façon la prétention ridicule d'ébranler la confiance que les savants accordent à la gravitation universelle et aux diverses propriétés physico-chimiques des corps. Je me borne à leur signaler qu'elle devrait être chez eux essentiellement distincte de l'assurance absolue qu'impose à l'esprit une réalité nécessaire. Or, en fait, l'acte de foi en la constance des lois empiriquement découvertes usurpe dans l'esprit de tous les savants le caractère d'une pareille assurance; et je voudrais examiner ce qui les induit à confondre ainsi le déterminisme expérimental avec la nécessité métaphysique. C'est évidemment d'abord la longue habitude que la nature même fait contracter à l'expérimentateur d'assigner avec sécurité des rendez-vous aux événements sur la foi des lois empiriques. En effet, hormis le cas litigieux du miracle, on n'a jamais constaté nul

désaccord entre ces lois et les événements observés avec méthode et soin. Il en. résulte chez lui une pente irrésistible et inconsciente à regarder comme ne pouvant pas ne pas se produire ce qui, dans les mêmes conditions accessibles à l'expérience et définissables, s'est toujours produit, et à négliger par là, comme si elle était impossible, absurde a priori^ l'éventualité d'autres conditions infiniment plus profondes, susceptibles de varier, qui seraient imposées à celles-là par l'activité foncière du substratum commun à toutes.

Je crois apercevoir encore une autre raison, plus essentielle, de la confusion que j'examine, je la livre au contrôle des savants. Ils attribuent un substratum matériel à tous les faits indistinctement, mécaniques et psychiques. Or depuis que la balance leur a permis de constater que, sous les transforoiations les plus diverses, rien ne se perd de la matière, qu'elle ne peut pas être anéantie, elle leur apparaît à bon droit comme ne pouvant pas ne pas exister, en un mot comme existant nécessairement. Par là elle représente pour eux le substratum universel ; c'est par cette voie empirique qu'ils sont amenés à le concevoir sans d'ailleurs chercher aucunement à l'approfondir ; ce qui est fort sage. Mais est-il uniquement matériel? On en peut douter, car les faits de conscience, bien que l'expérience les montre indivisément associés et même subordonnés aux faits

d'ordre mécanique, y demeurent néanmoins irréductibles, ce qui, jusqu'à plus ample informé, interdit d'en identifier formellement le substratum à la matière. En réalité, le substratum universel jusqu'à présent se révèle mécanique et psychique à la fois, fournissant, dans le monde des événements, à la conscience son principe métaphysique comme le leur à la pesanteur et à l'étendue ; mais les savants le simplifient, et de ce qu'il ne peut pas ne pas exister ils infèrent implicitement qu'il ne peut pas ne pas agir comme il agit, en d'autres termes que le monde des événements ne peut pas ne pas exister tel qu'il est. Or cette inférence est gratuite : la tranrition logique des prémisses à la conclusion est loin d'être aussi simple, aussi évidente qu'il semblerait à première vue; en réalité elle est d'ordre «métaphysique et, à ce titre, interdite à l'esprit scientifique. Exister nécessairement et agir nécessairement sont deux choses dont la première peut ne pas prescrire la seconde. Elles paraissent même plutôt incompatibles; car, pour la raison humaine, n'est-il pas inconcevable que la nécessité n'implique pas l'immutabilité ? Pour qu'une chose comporte une variation quelconque, encore faut-il qu'elle puisse ne pas exister telle qu'elle est ; comment donc concevoir qu'une chose nécessaire, c'est-à-dire dont l'existence résulte de sa nature même, puisse en quoi que ce soit changer de nature et continuer d'exister? Pour

moi, concevoir l'être nécessaire, donc éternel, déterminant le devenir m'est aussi impossible que de concevoir, dans le processus du devenir universel, des commencements absolus d'action, en un mot des initiatives indépendantes. L'un et l'autre cas n'en sont pas moins fournis par Texpérience, le premier par les sens, qui témoignent du perpétuel devenir dans le monde perceptible, œuvre du substratum universel, le second, chez l'homme, par la conscience, sous le nom de libre arbitre. L'un semble tout naturel au savant déterministe, l'autre au contraire lui semble absurde et il le déclare illusoire ; et, en effet, la raison humaine en oppose l'absurdité à la conscience humaine qui en sent la réalité, mais, pour être impartiale, cette même raison devrait également nier comme impliquant contradiction et déclarer chimérique la relation du nécessaire au devenir, sur laquelle cependant repose l'objet même de la science aux yeux du savant qui croit à la nécessité des lois empiriques.

A vrai dire cette nécessité qu'il présume tente vivement sa croyance, car elle prête à ces lois, au lieu d'une durée problématique, une essentielle éternité. Elle offre en outre l'avantage considérable de ne pas laisser inexpliquée la loi dernière dont la découverte clorait les recherches et couronnerait l'édifice de la science supposée achevée, car cette loi trouverait son explication dans sa nécessité même.

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Malheureusement rexpérience demeure , sans aucun doute, impuissante à fournir la dernière explication des phénomènes. C'est par le sentiment de cette impuissance que l'esprit humain, cantonné dans le monde des événements par la seule méthode, celle de Bacon^ qui lui assure sans conteste la possession progressive d'un ordre restreint de vérités d'ailleurs très utiles et admirables, se résigne à considérer comme expliqué tout événement dont il a découvert la cause la plus prochaine, la cause efficiente, encore que cette cause ne soit pas, tant s'en faut, la seule condition dont l'événement procède; il en présuppose une infinité d'autres antécédentes et actuelles ; il a sa racine infiniment plus profonde et plus étendue dans l'impénétrable intimité de l'être où se compose et se tisse la trame solidaire de tous les événements.

En résumé, il y a un déterminisme expérimental qui logiquement n'implique pas la nécessité des relations générales et constantes des lois du monde qui tombe sous les sens et la conscience ; et il y a une nécessité métaphysique dont nous n'avons connaissance qu'en tant qu'elle appartient à l'existence du substratum de ce monde ; au delà, en ce qui touche l'activité causale de ce substratum, nous ne sommes en état de rien affirmer à cet égard. 11 s'ensuit que la science positive, purement expérimentale, telle

que la instituée la méthode de Bacon^ donne pour fondement à la foi dans la constance des lois qu'elle formule une induction de même valeur que celle qui en présume Tuniversalité en étendant aux faits inaccessibles les relations préalablement reconnues générales entre les faits observables. DansTun et l'autre cas rinduction suppose accordé que, au delà des conditions déterminantes à portée de l'expérience, au delà des causes efficientes il n'existe pas de conditions capables de se révéler inopinément perturbatrices des premières. En réalité nous n'avons pas le droit de l'affirmer.

Tout ce que nous pouvons affirmer du substratum des événements peut tenir en quelques lignes. Il existe nécessairement, et de la nécessité de son existence résulte qu'il est éternel, absolu, infini. Il est le principe de toutes les variations qui constituent l'évolution universelle, le devenir. Nous ne saisissons de son activité que ce qui en est révélé à notre conscience dans la nôtre en tant que nous voulons et entrons par notre vouloir en communication avec notre milieu, mais ce qui de lui, de son fond même agit, soit dans ce cas en nous, soit hors de nous dans le monde ambiant tant minéral que vivant, échappe à notre intuition ; nous n'en avons aucune connaissance adéquate. Ce qui tombe sous notre conscience ou sous nos sens, c'est seulement le monde des événements (et encore dans une très

faible proportion), c'est donc une part minime de ses actes, ce n'en est pas le principe. Je veux lever la main, je la lève, j'en ai conscience, mais je n'ai aucune conscience de ce qui constitue foncièrement mon activité psychique et mon activité mécanique, de ce qu'elles sont l'une et l'autre en elles-mêmes, de leur êt7'e, de leur substance^ comme disent les métaphysiciens. Si je le pénétrais, je m'expliquerais du même coup la communication de ces deux aclivités entre elles, réalisée dans l'effort musculaire voulu, et je ne me l'explique pas.

Si je ne me suis pas trompé dans les pages précédentes en caractérisant, autant qu'il peut m'être donné, à moi profane, de le connaître, le respect scrupuleux delà méthode scientifique, en définissant le déterminisme expérimental et en délimitant son domaine propre, il s'ensuit que les savants se fourvoient, lorsqu'ils interviennent dans les controverses sur le libre arbitre et les causes finales qui l'impliquent. Je m'étonne que cette question les divise, car elle ne les concerne pas. Ni dans un camp ni dans l'autre, soit qu'ils affirment, soit qu'ils nient la réalité de ces causes, ils n'en peuvent rien dire sans sortir de leurs attributions, parce qu'une telle question n'est pas pertinente, posée à des chercheurs qui pratiquent la méthode de Bacon. A mon avis, les adversaires comme les partisans de la finalité désertent à leur insu le domaine proprement scienti-

fique, les premiers en la déclarant inutile et étrangère à l'évolution universelle, les seconds en Ty déclarant indispensable. D'une part, en effet, ceux-ci pourraient avoir raison contre ceux-là sans avoir à leur disposition aucun moyen scientifique de prouver leur thèse ni de détruire les objections que la science positive y suscite; d'autre part, il ne serait pas impossible que tous les événements ressortissant à cette dernière fussent liés entre eux par des relations constantes et par là soumis au déterminisme expérimental, sans que le système de ces événements et de leurs lois le fût : il procéderait tout entier d'une initiative finaliste du substratum universel. Une compaî'aison éclairera ma pensée. Supposons que, sur un billard, les billes aient été mises en mouvement par un joueur, et que parmi les microbes recelés par le duvet du tapis il y en ait qui soient doués d'intelligence et cherchent à explorer et à s'expliquer leur milieu; supposons en outre que le coup de queue ait précédé leur apparition et que la portée de leurs moyens d'investigation ne dépasse pas le périmètre et le niveau des bandes. La vitesse et la direction imprimées aux billes, les rencontres de ces sphères énormes leur paraîtront soumises au déterminisme et ils pourront étudier et formuler les lois du choc et de la déviation angulaire qui en résulte pour les trajectoires des billes, réserve faite toutefois du cas singulier de certains effets de recul et d'incurva-

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lion qu'ils se promettront d'expliquer quand la science sera plus avancée. En somme, pour ces microbes intelligents tout se passera comme si l'initiative du joueur, la préparation du coup par sa pensée, sa résolution enfin mise à exécution par son bras avec la queue de billard n'existaient pas ; mais en réalité tout ne se passe pas ainsi ; ils auront fait la théorie purement mécanique, c'est à-dire la science positive du carambolage. Il restera, pour l'expliquer intégralement, à en faire la métaphysique, à montrer qui a construit le billard, tissé le tapis, tourné les billes en vue des carambolages et, par une préméditation spéciale, institué aussi dans chacun de ceux-ci la finalité. L'œuvre scientifique de ces minuscules déterministes aura été à la fois irréprochable et insuffisante.

Mais comparaison n'est pas raison ; j'ai à produire des arguments directs et décisifs pour démontrer l'incompétence de la science positive dans la question des causes finales et ramener cette question sur le seul terrain où elle soit pertinente et admissible.

D'après l'idée que se font les savants du déterminisme expérimental, de sa nature et de sa portée, rien n'existerait, rien n'agirait, rien n'arriverait -qui ne fût ou bien nécessaire, à titre de substratum, ou bien nécessité, à titre d'événement. Or il est indéniable que l'homme, à tort ou à raison, s'attribue

une activité indépendante dont il a conscience. Je me demande alors d'où procède et comment peut naître en lui la conscience de cette sorte d'activité qui, dans cette conception de TUnivers, non seule* ment n'existe pas, mais encore est exactement le contraire, la négation de ce qui existe, c'est-à-dire du déterminisme universel. Ainsi ce dernier, qui ne pourrait sans se nier engendrer son contraire, en peut néanmoins engendrer la conscience. Je suis extrêmement frappé de cette étrange conséquence où conduit la thèse du déterminisme universel confrontée avec Tobservation interne. On répond que le conditionnement nécessaire des états psychiques n'engendre assurément pas le libre arbitre, mais qu il peut néanmoins en engendrer Tillusion dans la conscience : l'homme croit qu'il peut, au même moment, vouloir agir de telle manière ou vouloir agir de telle autre, ou s'abstenir; en réalité, son vouloir est prescrit par des causes efficientes qu'il ignore, et cette ignorance lui aonne l'illusion que rien ne le prescrit. Cette explication est empruntée à Spinoza et j'en ai déjà signalé l'ingéniosité et la profondeur. Je la crois néanmoins inacceptable ; je crois que de la nécessité ne peut rien sortir qui implique même l'illusion d'une initiative indépendante et je m'efforcerai de le démontrer.

Il y va du salut de choses que je ne croirai qu'à la dernière extrémité chimériques. Par exemple, je ne Sully Pruduomue. 9

reconnaîtrai qu'à bon escient vide du sens que lui confère le libre arbitre et que le vulgaire lui prête, le moiindignation^ qui signifie le sentiment intolérable d'un outrage fait en autrui par Thoinme à la dignité humaine identifiée à la justice. Mon instinct de poète, indivisément moral et esthétique, y répugne : il ne reconnaît pas un équivalent d'un. tel sentiment, un équivalent qui le satisfasse, dans un épiphénomène psychique subsidiairement greffé à un processus physiologique réductible à une expression mécanique. C'est de ma part peut-être une faiblesse professionnelle ; du moins je ne m'y abandonne pas aveuglément, et je tâcherai, si j'en ai le loisir, de faire, par une analyse et une critique exactes, mon intelligence complice de mon instinct moral.

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