RÉPONSE DE M. CHARLES RIGHET AUX LETTRES PRÉCÉDENTES
Il y a quelque audace à mettre le moi conclusion^ la fin de ces méditations sur les causes finales. Qui donc en effet, sans une ridicule témérité, oserait prétendre conclure en pareil sujet ?
Toutefois il convient peut-être d'avertir nos lecteurs — s'il en est qui aient consenti à nous suivre dans ces hautes régions métaphysiques — qu'il n'y a pas entre vous et moi de divergence d'idées essentielle.
Vous insistez avec raison sur le sens du mot e/^orl, qui est un mot anthropomorphique, comme tous les mots humains sans doute. Mais ne m'accusez pas d'avoir par là supposé une conscience analogue à la conscience humaine, une volonté analogue à la volonté humaine, une idée préconçue antérieure à l'acte, analogue à l'idée de vouloir, qui est latente dans l'intelligence humaine, avant l'acte. Votre analyse sur ce point est si judicieuse que j*ai mainte-
nant quelque remords de m'être servi d'un mot qui prête à cette confusion. Non certes, je n'ai jamais songé à assimiler ce que j'ai assez mal appelé effort (de la Nature) vers la vie, et l'effort humain dans un acte volontaire. Si j'ai employé le mot effort, c'est que je n'en ai pas trouvé de meilleur à ma disposition.
Admettez donc qu'au lieu de dire effort vers la vie, j'aie dit : Progrès vers la vie ou tendance à la vie. Peut-être alors me concéderez-vous que le mot effort^ s'appliquant à une des lois les plus mystérieuses de l'immense Univers, avait été pris dans un tout autre sens que le mot effort communément employé en psychologie, pour indiquer la volonté d'un homme, d'un chien ou d'une tortue.
J'ai voulu indiquer seulement qu'il y a, pour toutes les formes vivantes qui s'agitent à la surface de notre microcosme planétaire, une tendance invincible à ces deux grandes choses : la conservation de la vie individuelle et la conservation de la vie de l'espèce. Ce n'est pas là évidemment une découverte. Rien n'est plus antique etplus banal. Mais, si l'on veut bien examiner cette grande loi d'un peu près, on y découvrira des conséquences inattendues.
Ici alors se pose la fondamentale question de la méthode scientifique abordée par vous avec tant de profondeur. Avons-nous le droit d'aller au delà d'une simple constatation? Après avoir établi que
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partout, dans le monde animé à nous connu, il y a tendance à la vie, résistance à la mort et aux causes de destruction, harmonie entre les organes, adaptation à des fonctions multiples et complexes, devonsnous nous contenter de cette affirmation, et ne tirer aucune conclusion, métaphysique ou générale, de cette loi universelle, vraie dans les plus intimes détails, que les êtres vivent, et qu'ils sont tous très bien organisés pour vivre?
Tel est le problème que nous avons à discuter, et que nous avons discuté.
Vous auriez, si je ne me trompe, quelque penchant à refuser au savant le droit d'aller plus loin que cette constatation. Le déterminisme, cette précieuse méthode d'analyse, ne nous permet pas en effet de chercher autre chose que les conditions des phénomènes. Toute spéculation et toute conclusion sur les phénomènes nous sont interdites. Soit. C'est une opinion très sage ; c'est peut-être même la plus sage. Mais cependant la sagesse n'interdit pas, si l'on y met quelque prudente réserve, certaines tentatives de généralisation, même si elles ont des apparences téméraires.
Ai-je été trop loin en parlant de finalité? Je n'en suis pas tout à fait convaincu ; car je n'ai jamais songé à la présenter sous la forme d'une affirmation péremptoire.
Et qui donc aurait la pensée d'assimiler, en certi-
tude, une démonstration (expérimentale ou mathématique), à une vue générale du monde? Concevoir qu'il y a peut-être une finalité aux êtres vivants, cela ne peut entraîner aucune certitude rigoureuse. Si parfaite que soit la démonstration, il faudra toujours tenir compte dans ces surhumaines questions de notre insuffisance intellectuelle, de la pénurie de nos moyens d'investigation, de notre infirmité et de notre infimité humaines. Un fait précis d'une part, et une loi mondiale de l'autre, ce sont là deux vérités d'un ordre absolument difiFérent, et les aperçus audacieux sur le Cosmos ne pourront entraîner de conviction bien profonde que chez ceux qui sont déjà, par des raisons de sentiment, plus ou moins par avance convaincus.
Pourtant, même le savant le plus résolument déterministe peut se hasarder à de pareilles conceptions quand elles entraînent, pour la recherche scientifique, d'heureuses conséquences.
Or, dans le cas actuel, le concept d'une finalité — en laissant délibérément à ce mot son acception la plus vaste et la plus nuageuse — possède cet immense avantage qu'il prépare à la recherche, dirige l'expérimentateur, lui permet d'inventer et d'imaginer de nouvelles expériences. En fin de compte, l'hypothèse de la finalité se trouve, incessamment justifiée par les résultats expérimentaux.
Chaque fois que le physiologiste ou le biologiste
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étudient une fonction nouvelle, immédiatement ils eu trouvent l'adaptation à la vie de l'être ; et ils sont même tellement inféodés à cette notion de l'utriité qu'ils ne pourraient pas raisonner autrement. Supposons qu'un anatomiste découvre chez les ascidies un nouvel organe sensoriel ; aussitôt il supposera que cet organe a une fonction, que cette fonction sert à Tascidie pour protéger l'individu ou l'espèce, et il lui paraîtra mille fois absurde d'admettre que cet organe est inutile, que cette fonction est inutile, tant la notion de finalité, qu'il l'avoue ou non, s'impose à son esprit. Même s'il n'arrive pas tout de fiuite à élucider quel est le rôle précis de ce nouvel organe, il va résolument chercher à le déterminer, et il ne s'arrêtera dans sa recherche qu'après avoir trouvé, étant persuadé que cette recherche sera fructueuse et aboutira.
Laissez-moi prendre, pour bien faire saisir ma pensée, une comparaison a minima. On trouve, à la dernière page de certains journaux illustrés, des problèmes de jeu d'échecs, qui sont posés aux amateurs. Or les amateurs aussitôt en cherchent la solution, car ils sont assurés d'avance qu'il en existe une ; et ils ne se découragent pas dans leur recherche, car ils ont la certitude que le problème posé n'est pas insoluble, tandis qu'ils se décourageraient bien vite — et peut-être même ne se donneraient-ils pas la peine de chercher — s'ils savaient que les
pièces ont été disposées au hasard. Âa contraire, par avance, chacun d'eux est convaincu qu il lui est possible de réussir et de trouver la solution exacte.
De même dans l'étude des lois naturelles. Par avance, nous savons que tous les phénomènes physiologiques ont une utilité, et cette conviction nous enhardit dans la recherche ; car il n'est pas possible — nous en sommes tous parfaitement convaincus — qu'un phénomène biologique ne comporte pas une conséquence utile à la vie de l'être.
Ainsi la finalité domine la physiologie et la biologie générales.
Mais cette finalité est-elle due à la sélection naturelle, ou à d'autres causes encore, inabordables à notre science ?
Certes,^ l'hypothèse de la sélection est admirablCv et elle rend compte de diverses modalités de la vie, aussi bien comme morphologie que comme physiologie. Mais est-elle suffisante? Je crains fort que non. Darwin lui-même avait très loyalement reconnu que certains phénomènes demeurent inexplicables, et, depuis Darwin, les objections et les difficultés se sont multipliées. Le développement de l'intelligence, par exemple, peut-il s'expliquer simplement par la survivance du plus apte? Comment la conscience s'est-elle dégagée de l'inconscience ? Est-ce que le struggle for life suffît pour l'expliquer? Comment des êtres si délicats et si fragiles? Comment ces
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instincts compliqués? Comment ces formes étranges? Comment ces précautions innombrables, défiant notre sagacité et nos investigations, pour assurer l'existence des plus minuscules créatures?
Si nous appelons au secours de la théorie de la descendance la durée prodigieuse de plusieurs millions de siècles, nous faisons peut-être comme on a fait de tout temps pour appuyer des théories fausses. Nous apportons de mauvaises raisons qui paraissent satisfaisantes, mais qui, un jour, étonneront par leur naïveté nos successeurs, quand une théorie nouvelle, plus précise, aura remplacé la théorie qui est encore en vogue aujourd'hui.
Non que je prétende, audacie,usement et ridiculement, remplacer la grande théorie de Darwin par une autre. Je dis seulement que cette théorie de la sélection est imparfaite, et que l'autre théorie, la théorie x, que je ne connais pas, que je ne pressens même pas, qui peut-être ne sera jamais accessible à l'homme, sera plus compréhensive que la théorie darwinienne, et rendra compte des innombrables faits que Darwin et ses successeurs n'ont pu expliquer qu'en torturant et dénaturant les données de l'observation et de l'expérience.
Donc, pour qu'on ne se méprenne pas sur le sens de mes paroles, il ne s'agit pas de nier que les êtres dérivent les uns les autres par des gradations successives. Nous n'allons pas ressusciter le vieux
dogme, cette antique légende qu aucune personne de bon sens ne soutient aujourd'hui, à savoir la création de toutes pièces d'une fourmi, ou d'un lézard, ou d'un éléphant. Il n'est plus permis de soutenir cette absurdité. La génération spontanée n'est même plus acceptable pour les sarcodes les plus élémentaires. Il est bien évident que les êtres sont nés les uns des autres, que la sélection est la loi de la vie et qu'elle a dirigé la variété des formes anatomiques et des fonctions physiologiques. La science ne revient pas en arrière pour faire revivre les erreurs passées. La sélection est une théorie vraie, démontrée vraie, et elle ne sera pas renversée dans ses principes fondamentaux.
Mais, pour vraie qu'elle soit, elle n'est pas complète. Elle n^explique nullement cette tendance à une source de vie plus intense, cette résistance à la destruction, cette lutte perpétuelle et ardente, dont toute la vie terrestre est le résultat. Elle est vraie, nécessaire et insuffisante. Elle établit que les êtres luttent entre eux ; elle ne rend pas compte de la cause qui les fait lutter entre eux. Nous avons donc le droit, le devoir même de chercher autre chose que la sélection ; d'aller au delà du principe de la sélection. Oui, assurément, il y a sélection et concurrence vitale. Mais pourquoi? Quels ressorts secrets poussent les êtres à cette lutte sans merci et sans trêve qu'ils entreprennent? Est-ce par un
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simple mécanisme fatal que Tintelligence a apparu? Est-ce parla simple lutte pour la vie que tant d*êtres ont des procédés de défense, si ingénieux et si conpliqués que toute l'œuvre des physiologistes n'a pas réussi à en débrouiller une minime partie ?
Pour prendre un exemple entre cent mille, on a presque établi aujourd'hui que les cellules vivantes réagissent aux poisons en sécrétant des substances antitoxiques spéciales pour chaque poison. Autant de toxines, autant d'antitoxines créées par la cellule. Comment la sélection peut-elle rendre compte de cette savante fabrication de contrepoisons, dont chaque petite cellule est Tofficine?
En présence de ces difficultés qui vont en grandissant, à mesure que la science progresse, nous sommes tentés de raisonner anthropomorphiquement, ou, si vous préférez, humainement, et de dire qu'il y a quelque loi cachée sous ces adaptations extraordinaires, que cette loi cachée n'est pas la sélection ; que la sélection n'est qu'une partie du problème, et qu'il faut chercher au delà.
Et nous voilà ainsi revenus aux causes finales. Vous avez pleinement raison, mon cher ami, quand vous parlez de spéculation métaphysique, et d'une impossibilité de conclure scientifiquement. C'est une hypothèse que d'admettre une finalité dans le sens étroit de ce mot ; mais je n'ai jamais eu la prétention de comparer cette finalité cosmique à notre
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pensée humaine ; encore moins, comme tous me ie reprochez, de voir là une sorte de cérébration supérieure. Mais je ne puis pas accepter ce reproche. Je suis, au contraire, convaincu de l'impuissance radicale de Thomme à résoudre le grand problème du monde, et toute vue d'ensemble, je la considère d'avance comme indémontrable et hypothétique. Même Tinflexibilité des lois mathématiques qui règlent la matière ne doit pas être considérée comme un dogme. M. Poincaré établissait récemment que, si les lois physiques sont vraies quant à leur formule brute, on trouve des écarts difficilement explicables dans leurs dernières décimales, qui nous montrent que ces grandes lois physiques ne sont pas la vérité tout entière, et que quelque chose de mystérieux nous en échappe.
Que le mécanisme gouverne le monde, cela n'est pas douteux, comme vous le dites si bien. Mais rien n'est expliqué par le mécanisme. C'est une constatation, voilà tout. La formule de l'attraction n'est pas une théorie : c'est l'énoncé d'un fait. De même la sélection naturelle est l'énoncé d'un fait.
Dans le règne des êtres vivants, l'hypothèse d'une tendance à la vie, d'un effort vers un maximum et un optimum de vie, est acceptable. Elle ouvre un champ plus vaste à l'investigation scientifique. On comprend mieux le sens profond de la vie; l'évolution vers un état meilleur ; le progrès en un mot :
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le progrès biologique d'abord, puis le progrès moral qui lui est corrélatif. Le monde vivant tend au mieux, comme les sociétés humaines. Sous le mécanisme mathématico-chimico-physique qui nous gouverne, nous sentons planer vaguement comme une idée directrice, — l'expression est de Claude Bernard. — Cette idée directrice, nous sommes hors d'état de la comprendre, pauvres êtres bornés que nous sommes; pourtant nous avons la notion confuse qu'elle existe ; et ce sentiment nous engage à chercher et à expérimenter pour la moins mal entrevoir. C'est donc une hypothèse féconde.
De plus, c'est une hypothèse justifiée ; car chaque fait en avant dans les sciences biologiques montre que pour chaque organisme il existe une adaptation parfaite ; pour chaque danger, une mesure préventive; pour chaque organe, une fonction régulière. Jamais la loi de la finalité ne s'est trouvée en défaut dans l'étude des êtres vivants.
Enfîù c'est une hypothèse presque nécessaire; car on ne peut la remplacer par aucune autre. On peut la condamner comme téméraire ; car elle n'est ni démontrée ni démontrable. Mais, quand une hypothèse est féconde, vaste, riche en conclusions scientifiques et morales, il est bon parfois de l'adopter, plutôt qu'une douloureuse et stérile négation.