L EFFORT VERS L\ VIE ET LES CAUSES FINALES
tout entière n'est guère que la méthodique explication de ces divers mécanismes protecteurs. Quand un animal est asphyxié, le cœur se ralentit par Teflet du nerf pneumogastrique qui exerce son action modératrice'. Or, si Ton coupe les pneumogastriques, le ralentissement du cœur ne se produit pas, et l'asphyxie est beaucoup plus rapide. Quand il fait cet exposé à ses élèves, le professeur de physiologie a bien le droit de leur dire que le nerf pneumogastrique a un rôle de défense, de protection dans Torganisme.
Non seulement le professeur doit enseigner ainsi, mais le savant doit faire la même observation ; car il est absurde de supposer une coïncidence fortuite entre l'intégrité du pneumogastrique et Tasphyxie plus lente.
La machine animale est comme un merveilleux appareil automatique dont toutes les parties ont un usage. Cela est si vrai que, lorsqu'on n'est pas arrivé à découvrir la fonction d'un organe, on s'obsline à la chercher. Nous ne savons pas du tout quel est Tusage de la rate. Les animaux dont la rate a été enlevée se portent aussi bien que des animaux intacts, et ils vivent des mois, et même des années, en un état de santé parfait. Faut-il conclure que la rate est inutile ? On ne trouverait peut-être pas un physiologiste pour soutenir cet étrange paradoxe. Nous continuerons donc h chercher quelles peuvent
iO LE PROBLÈME DES CAUSES FINALES
être les fonctions de la rate, tellement Tétode des autres parties du corps nous a appris que chaque organe était affecté à une fonction déterminée.
Jusqu'à ces dernières années on ignorait l'usage de la thyroïde, des capsules surrénales, du thymus et d^autres glandes ; mais on a pu en découTrir la fonction, de sorte que Thypothèse d*organes inutiles devient de plus en plus problématique, ou, pour mieux dire, insoutenable. La Nature (qu'on écrive ce mot nature ou Nature, peu importe), la Nature n*a pas fait d'organes inutiles, et tout a un but.
Les zoologistes sont finalistes tout autant que les physiologistes peuvent l'être ; et dans bien des cas ils ont donné la raison d'être de certaines particularités de structure.
Le mimétisme^ c'est-à-dire la ressemblance de l'être vivant avec le milieu dans lequel il vit, n'est certainement pas un phénomène fortuit. Il est en rapport avec la défense de l'être.
Lorsqu'on prend un crabe par la patte, il sectionne lui-même cette patte par une brusque contraction {autoiomié), de manière à pouvoir s'enfuir et se libérer de son envahisseur. Est-ce là un phénomène fortuit, et comment n'y pas voir un fait de défense ?
Lorsque le poulpe est surpris par un ennemi, il verse un flot d'encre pour faire l'obscurité autour de lui. Est-ce par hasard que ce liquide est noir? N'uvons-nous pas le droit de soutenir que cette
l'effort vers la vie et les causes finales 11
émission d'encre est en rapport avec la protection ?
Des livres excellents ont été publiés^ riches en détails intéressants, sur les moyens de défense des animaux. Or, toutes les fois qu'on fait l'histoire de ces procédés de protection, on tombe forcément dans un système finaliste, puisqu'on est amené à dire que les diverses fonctions de défense ont pour but la sauvegarde de l'organisme attaqué.
Que nous puissions rendre compte de tout, il s'en faut assurément, et nous avons quelque peine à expliquer quantité de lois naturelles. Pour prendre un exemple entre mille, pourquoi la coloration des poissons qui vivent à des profondeurs que la lumière n'atteint pas? Il est d'étonnants instincts dont la cause nous échappe. Mais point n'est besoin, pour accepter l'hypothèse finaliste, de tout saisir, dans ce microcosme, si vaste encore, du monde vivant planétaire. Il suffît d'avoir de-ci de-là quelques indications générales, sommaires, qui peuvent servir de jalons à une théorie plus générale.
Je suis donc absolument convaincu qu'il n'est pas possible de supprimer la théorie des causes finales de l'anatomie, de la zoologie ou de la physiologie. Le tout est d'en faire un usage modéré ; car, je le reconnais, il s agit toujours d'une hypothèse, si vraisemblable qu'elle soit. Lorsqu'on dit : l'œil a été construit pour la vision ; l'iris, pour l'accommodation ; la cornée et le cristallin, pour la réfraction ; la rétine,
pour la perception, on fait une hypothèse. En réalité, pour ne faire aucune hypothèse, on devrait dire : Toeil ^erl à la vision, l'iris à l'accommodation. Mais la perfection de l'instrument est si admirable qu'on a bien le droit d*y voir, l'affectation à un usage déterminé.
Allons plus loin encore ; car, dans la recherche des causes finales, le' détail ne suffit pas. Nous venons de voir qu'il serait ridicule de ne pas supposer aux organes une fonction, une adaptation, un but bien déterminé. Il faut maintenant chercher si, dans l'ensemble, les êtres vivants ont de grandes fonctions générales adaptées à un but.
Là encore il me paraît qu'il est impossible de so refuser à admettre une cause finale.
Voici, par exemple, l'instinct de la reproduction, dont la force est prodigieuse, qui détermine les actes de quantité d'êtres avec une énergie sauvage que rien n'arrête. Dira-ton que cet instinct de reproduction n'a pas une utilité, un but ?
Cet instinct irrésistible est absolument nécessaire à la vie de l'espèce, et on ne comprendrait pas la prolongation de la vie à la surface de la terre si cet instinct venait à faire défaut. La vie terrestre alors
l'effort vers la vie et les causes finales 13
est-elle une conséquence ou un but? C'est là le seul point litigieux entre les partisans et les adversaires des causes finales.
Les uns diront que la vie persiste parce qu'il y a un instinct et des fonctions de reproduction; les autres diront qu'il y a un instinct et des fonctions de reproduction pour que la vie existe.
Pour moi, en voyant les noioyens, à la fois minutieux et puissants, que la Nature a mis en œuvre pour assurer la perpétuité de l'espèce, je ne peux pas supposer que ces extraordinaires' et compliqués mécanismes, d'une harmonie prodigieuse, soient l'effet du hasard. J'y vois là une volonté très arrêtée, comme un pa7*ti pris, en vue d'un résultat.
Si nous ne faisons pas cette hypothèse que la Nature a voulu la perpétuité de l'espèce, et qu'elle a pris quantité de moyens pour l'assurer, nous ne comprenons plus rien; mais tout s'éclaire subitement si nous admettons que la Nature a eu un but, qui a été d'assurer la vie de l'espèce.
Ce qui est vrai des sentiments d'attraction est vrai aussi des sentiments de répulsion. J'ai cherché à trouver la raison d'être, autrement dit la cause finale, des sentiments répulsifs, tels que le dégoût, la peur, la douleur, et il m'a paru que ces sentiments répulsifs sont en rapport avec la destinée des êtres, qui est de vivre.
Autrement dit, de même que l'amour, pour la vie
14 LE PaOBLËUE DES CAUSES FINALES
de l'espèce, est utile et nécessaire, de même la peur, le défroût et la douleur, pour la vie de Tindividu, sont utiles et nécessaires.
La peur, c'est la crainte de l'objet inconnu ou nouveau ; c'est la fuite devant un bruit violent ou un objet monstrueux. Par la fuite, l'être effrayé se soustrait au danger. Un être qui ne serait accessible à aucune sorte de peur ne mènerait pas bien loin son existence. Si l'huître qui bâille au rocher referme subitement ses valves quand l'ennemi approche, c'est sans doute parce qu'elle éprouve un sentiment voisin de la peur. N'est-ce pas ainsi qu'elle se protège ? Vraiment, que deviendrait-elle si elle n'avait pas peiir?
C'est une protection aussi que le vertige, ou peur des abîmes, qui nous empêche de nous avancer dans les chemins dangereux, surmontant des précipices. Et il me semble bien qu'on a le droit de conclure que la peur, dans ce cas, est un sentiment utile, car son efficacité protectrice n'est pas douteuse.
Si le lièvre n'était pas d'une proverbiale timidité, il y a beau temps qu'il n'existerait plus de lièvres : la peur le protège, comme elle protège les êtres vivants.
Je sais bien qu'on peut à la rigueur retourner la proposition, et dire que, s'il y a des lièvres encore, c'est parce qu'ils ont eu le sentiment de la peur. De sorte que la survie des lièvres serait la conséquence
l'effort vers la vie et les causes finales 15
de la peur, au lieu d'en être la cause. Mais ceci me paraît une subtilité, très paradoxale, que je n'entends pas très bien.
De même le dégoût est aussi une répulsion protectrice. J'ai essayé jadis de prouver que le dégoût est en rapport avec l'inutilité ou la nocivité des objets. Les poisons végétaux sont amers ; les serpents, venimeux ou non, sont, pour tous les êtres, objets de répulsion ou de frayeur ; car souvent la peur et le dégoût se confondent. Pourquoi ne pas adopter cette idée simple qu'il y a une finalité au dégoût comme à la peur; que ces deux instincts sont des instincts de défense ?
On ne comprendrait pas que l'être n'eût pas d'instincts protecteurs. Il est absurde de concevoir un Carnivore ayant du dégoût pour la viande, un herbivore ayant du dégoût pour les herbes, un animal ayant un goût très vif pour les poisons, pour l'acide sulfurique concentré, par exemple. Il y a là une fiïialité tellement simple, tellement nécessaire, que personne ne peut la contester, ni même s'en étonner. C'est une vérité évidente a priori que le goût ou le dégoût des êtres vivants pour les choses n'est pas un phénomène de pur hasard, mais une loi en rapport avec la conservation de l'individu. L'enfant nouveau-né, s'il avait du dégoût pour le lait maternel, mourrait de faim ; et, si les animaux avaient du goût pour les plantes vénéneuses, ils périraient bien
vite, empoisonnés par toutes les substances toxiques qui pullulent autour d'eux.
Ce que je dis du dégoût s'applique, avec plus de force encore, à la douleur, et j'avoue que les courtoises objections de M. E. Regalia à ma théorie sur la finalité de la douleur ne m'ont pas beaucoup , ébranlé. Je persiste donc, au risque de faire une physiologie préhistorique, à crqire que la douleur a une raison d'être, une cause finale.
Que toutes les douleurs soient toujours utiles, et à tel ou tel individu, je n'ai jamais prétendu l'affirmer. Il suffît d'avoir eu mal aux dents pour être persuadé qu'il y a des douleurs terriblement inutiles. Mais il ne s'agitpas des douleurs, il s'agit de la douleur ; ou, autrement dit, de la sensibilité.
Des êtres insensibles ne pourraient résister aux injures du monde extérieur, s'ils n'avaient pas pour les avertir cette sentinelle de la vie qui les protège. Quand on a sectionné à un animal le nerf de la cinquième paire, qui donne la sensibilité à l'œil, le contact des objets extérieurs avec l'œil ne provoque plus aucune réaction de sensibilité; mais l'animal alors ne se défend plus; en trois ou quatre jours, la cornée blessée s'ulcère, et l'œil est perdu.
Si notre intelligence seule était là pour nous préserver des traumatismes, des fatigues, des empoisonnements, des dangers de toute espèce, il n'y aurait probablement plus d'humains au bout d'une
l'effort vers la vie et les causes finales i7
demi-semaine. Une intelligence, fût- elle dix fois plus puissante que la nôtre, ne fournirait pas assez de sagesse et de prudence pour éviter les périls qui nous assiègent. Notre sensibilité cutanée, si exquise, et toujours en éveil, vaut toutes les plus savantes déductions, et il n'y a pas, pour éviter un danger, de syllogisme aussi irrésistible que la douleur d'une brûlure, d'une morsure, ou d'une contusion.
Et quant aux êtres inintelligents, comment peuvent-ils se soustraire au danger, sinon parce qu'ils ont une vague conscience de la douleur, bien plus efficace pour leur faire éviter le mal que toute compréhension précise des choses?
11 n'est donc guère possible de contester ces quatre propositions qui constituent toute la théorie de la finalité de la douleur :
4^ La douleur est due à une excitation forte ;
2** Toute excitation forte est funeste à la vie des ôlres et destructive de leurs tissus ;
3** La douleur agit sur la conscience de telle sorte que nous nous efforçons de l'éviter ;
4** En conséquence, nous nous efforçons d'éviter les excitations fortes qui portent dommage à nos organes et à nos tissus.
Ainsi les sentiments des êtres vivants sont en rapport, ainsi que la structure et la fonction de leurs organes, avec la conservation de l'individu et avec la conservation de l'espèce.
SuLLT Prudhomme. 2
Toutes les propositions qui précèdent entraînent une conclusion générale qui s'impose, c'est que les êtres vivants sont organisés pour vivre, qu'il s'agisse de la vie de l'espèce ou de la vie de l'individu. La nature animée nous ofFre ce spectacle d'une matière vivante qui fait effort vers la vie — in vitam ruens, — et qui, par tous les moyens possibles, essaye de réaliser un maximum de vie. Chez les êtres inférieurs les générations se succèdent avec une fécondité prodigieuse. Pour un adulte qui meurt il y a des millions et des millions de jeunes qui naissent. Chez les êtres supérieurs, la vie individuelle est si bien protégée que, malgré les périls de toute sorte, l'individu peut, parmi les ennemis qui l'assaillent, poursuivre son existence victorieusement, et sortir triomphant des luttes que les autres êtres, avides de s'emparer du carbone et de l'azote qu'il représente, engagent contre lui.
Ainsi l'aspect du monde animé nous apparaît sous la forme d'une lutte pour la vie, d'une lutte pour le carbone ; car l'eau et l'oxygène sont en assez grand excès pour que leur conquête n'entraîne pas de compétitions.
Mais cette lutte pour la vie n'est qu'u ait. Ce
l'effort vers la vie et les causes finales 19
n'est ni une théorie, ni même une hypothèse. Or est-il permis d'aller plus loin ? Devons-nous à ce point nous désintéresser de toute théorie qu'après avoir constaté d une part l'adaptation des organes et des fonctions à la vie de chaque être, d'autre part l'efiFort immense de tous les êtres vers la vie, et partout l'amour de la vie réalisé par la perfection des moyens de défense vitale, pouvons-nous, dis-je, rester sur cette simple constatation, et nous est- il interdit d'aller plus loin? Ne devons-nous pas admettre une tendance à vivre, une sorte de finalité première, qui est la vie ? Certes la finalité seconde nous est fermée ; mais c'est déjà avoir fait un pas en avant que d'avoir montré que les êtres tendent à vivre, et sont organisés pour vivre.
Assurément notre esprit est avide d'aller au delà ; mais, je le répète, c'est déjà quelque chose que de pouvoir affirmer l'adaptation des êtres à la vie, et la tendance à vivre.
Il semble que tout être vivant paraissant à la surface de la terre ait comme une sorte de consigne qui lui enjoint de vivre. Tout dans sa structure et sa fonction est organisé pour la vie, autrement dit pour la résistance aux causes de destruction qui l'entourent.
Et, quant à l'espèce, elle est plus vigoureuse encore que l'individu.
La lutte pour la vie, telle que Darwin et ses suc-
cesseurs l'ont comprise, a évidemment un but, qui est la conservation de la vie. Nous ne pouvons guère aller plus loin dans l'explication ; mais au moins pouvons-nous aller jusque-là, et alors trouver. des raisons d'être aux mécanismes anatomiques, biologiques ou physiologiques dont sont pourvus les êtres divers.
Renoncer à cette cause finale première, ce serait s'imposer une mutilation dans la pensée : et je ne saurais accepter Tabnégation vraiment héroïque du physiologiste qui, constatant, par exemple, la sensibilité des êtres à la douleur, ne voudrait pas, de peur de paraître finaliste, conclure que la douleur est nécessaire à la vie.
On est d'autant plus autorisé à concevoir cette loi de la vie, cause finale des êtres, qu'elle s'accorde admirablement avec l'hypothèse de la sélection naturelle. Au lieu d'admettre l'intervention active d'une puissance suprême qui donne aux êtres des formes xcellentes et des fonctions délicates pour leur permettre de vivre, n'est-il pas plus rationnel d'attribuer la loi de la sélection, avec la survie du plus apte, tout ce que cette Providence pourrait faire? Dans ce cas, la Providence n'est plus une divinité construite sur le modèle d'un roi très puissant ; c'est une loi
l'effort vers la vie et les causes finales 21
générale, loi féconde et simple, qui a pour conséquences la perfection des organismes et des fonctions. La lutte pour la vie produit tout ce qu'un très sage Créateur aurait pu produire. (Qui sait même si ce n'est pas par ce mécanisme qu'un Créateur aurait agi ?) Elle transforme, rectifié, atrophie, développe. Finalement elle aboutit à des êtres de plus en plus parfaits, de plus en plus adaptés à la vie. De sorte que la finalité de leurs fonctions et de leurs organes devient très facile à comprendre. La matière vivante disséminée à la surface terrestre prend des formes diverses, toujours renaissantes. Elle est en un état de perpétuel devenir. Et cette transformation est une tendance au progrès dans le sens de la vie.
Il y a par conséquent absolue nécessité à émettre cette double proposition : d'abord que les êtres tendent à vivre ; et ensuite qu'ils sont organisés pour vivre, et bien organisés. On ne comprendrait pas qu'il y eût des êtres mal organisés ; car ils disparaîtraient aussitôt.
Et, en dernière analyse, il paraît bien que la loi de la vie Se confonde, par le fait même de la lutte de l'existence, avec la loi du progrès, acheminement graduel à un but dont nous ignorons la cause, mais que cependant nous voyons clairement ; c'est-à-dire une somme de matière vivante de plus en plus grande, avec des êtres de plus en plus compliqués et de plus en plus nombreux .
Donc à la loi de la lutte pour la vie vient s'adjoindre une autre loi : V effort vers la vie, qui est comme la conséquence de la première loi. L'effort pour la vie est vraiment une cause finale.
Aussi, dans toute théorie biologique, faudra-t-il, pensons-nous, tenir compte de cette loi que nous formulons ici, la loi de V effort versla vie.
Mais il me paraît qu après avoir bien établi la tendance des êtres à vivre, on ne peut guère dépasser cette cause finale. Car, dès qu'on yeut aller plus loin, on se heurte à une autre question redoutable : pourquoi la vie ?
Eh bien ! à cette question, je ne crois pas qu'on puisse faire de réponse satisfaisante, et sans doute il en sera ainsi longtemps encore. La vie est un fait ; Fadataption des êtres vers la vie est ua fait aussi ; et par conséquent nous n'avons pas jusqu'ici eu besoin d'hypothèses. Il a suffi de considérer le spectacle de la nature vivante pour aboutir à cette double conclusion.
Mais, à pousser notre recherche au delà, nous rencontrons un problème tout autre. La vie des êtres constitue à la surface de notre planète une agitation incessante, une sorte de mouvement tourbillonnaire par lequel une certaine masse limitée de carbone,
l'effort vers la vie et les causes finales î23
d*hydrogène, d'oxygène et d'azote est engagée dans des combinaisons en mutation perpétuelle J avec une variété de formes presque infinie, et des mécanismes compliqués et admirables. Nous voyons bien, cela ; nous comprenons que cette masse de matière vivante est poussée par un irrésistible effort vers la vie, comme si la vie était son but suprême ; mais notre vue ne porte pas au delà. Car le temps et l'espace nous sont fermés, et, pour la solution d'un pareil problème, il faudrait plus qu'il n'est donné à notre misérable humanité de savoir. Nous n'avons à notre disposition que quelques milliers de siècles et quelques millions de kilomètres carrés, et avec des sens imparfaits, qui ne nous révèlent sans doute que quelques-unes des propriétés de la matière. Nos connaissances sont donc extrêmement contingentes, et nous ne dépasserons pas ce microcosme, qui est la planète terrestre.
Mais au moins, sur ce microcosme, avons-nous quelques données bien précises. Nous savons qu'il y a concurrence vitale, lutte pour la vie, et nous pouvons en conséquence admettre cette conclusion^ que la Nature a voulu la vie.
Et, pour qu'il n'y ait pas d'hypothèses, au lieu de dire que la Nature a voulu la vie, nous dirons : tout se passe comme.si la Nature avait voulu la vie.
Émise ainsi, cette proposition est inattaquable.
Elle doit être un fil conducteur pour le biologiste,
qu'il s'occupe de botanique, de zoologie ou de physiologie. Plus on approfondit la vie des êtres, plus on découvre des merveilles d'organisation. Chaque fait particulier, et à plus forte raison chaque fait général, a une cause finale ; et cette cause finale, c'est l'adaptation à la vie.
C'est en ce sens que nous croyons devoir conserver aux causes finales dans les sciences biologiques une place importante. Gardons-nous, bien entendu, des exagérations malsaines ou puériles ; mais reconnaissons franchement que tout dans l'être vivant a une destination ; que toutes ses parties et toutes ses fonctions servent à la protection et la propagation de la parcelle de vie qui est en lui.
En un mot, entre les êtres vivants, il y a luUe pour la vie; mais il faut admettre quelque chose de plus, c'est-à-dire, chez tout être vivant, eff'orl ve7*$ la vie.