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L'ESPRIT SCIENTIFIQUE ET LA THÉORIE DES CAUSES FINALES

Mon cher ami,

L'article que vous avez publié dans le numéro du 2 juillet dernier de la Revue Scientifique et que vous avez intitulé : Veffort vers la vie et la théorie des causes finales, m'a passionnément intéressé, car je suis depuis longtemps obsédé par le problème qu'il soulève. Vous me faites le grand honneur de croire que cette inquiète curiosité suffirait à rendre fructueux un échange de nos vues sur ce problème. Je n'y saurais apporter aucune compétence spéciale ; aussi ne suis-je guère en état de répondre à votre appel. Je vais toutefois m'y efforcer ; j'y gagnerai, j'en suis certain, de précieuses lumières et un bienfaisant retour à mes occupations préférées, dont j'ai sans cesse été distrait depuis que votre article a paru.

La question des causes finales semblait réservée aux philosophes ; ils en faisaient un des sujets de leurs disputes ; mais, depuis que Darwin a renouvelé la conception de Lamarck qui prête à la résoudre négativement, les savants se sont trouvés engagés, bon gré mal gré, dans le débat.

Vous n'avez pas craint de poser nettement cette question, sans respect humain, avec d'autant plus de confiance que, en la discutant là où vous Tavez rencontrée, loin de trahir la méthode scientifique, vous entendiez, au contraire, y demeurer scrupuleusement fidèle.

Cette méthode requiert certaines dispositions intellectuelles et morales qui constituent le véritable esprit scientifique. Le savant qui le possède entièrement est rare. Il serait ici le seul critique tout à fait compétent de votre article. Avant d'en aborder l'examen, il m'importe donc beaucoup de me demander à quoi l'on reconnaît cet esprit, afin de ni'appliquer à me l'assimiler le plus possible et de me rendre apte à l'apprécier chez autrui.

On juge la valeur d'un savant, d'une part à la manière dont il observe, dont il institue ses expé-' riences, dont il les interprète, et au parti qu'il en tire pour l'accroissement des connaissances; d'autre part, à l'accueil qu'il fait aux nouveautés qui lui sont signalées. Sur le premier point, sur les procédés d'investigation, je me bornerai à considérer la

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recherche de la raison explicative d'un fait supposé bien observé. Le savant que je vise commence par essayer les raisons les plus prochaines et les plus directes demandées aux principes admis et aux lois déjà connues. Mais il ne s'y cantonne pas : après un nombre jugé suffisant d'essais infructueux, il cherche résolument hors du cercle des notions acquises l'explication qu'elles lui refusent. S'il la trouve alors avec certitude, il aura par cela même introduit dans la science un principe ou une loi qu'on ignorait, c'est-à-dire opéré, à proprement parler, une découverte scientifique; mais le plus souvent il ne peut que la conjecturer. Elle n'est alors qu'une hypothèse, une explication présumée, conditionnelle et provisoire dont la probabilité croîtra à mesure qu'elle se vérifiera, jusqu'à l'identité reconnue de la présomption et de la réalité.

C'est assurément une règle tout d'abord indiquée par la méthode scientifique d'employer, autant que possible, à l'explication des faits observés le connu déjà conquis. Mais par quels signes le savant est-il averti qu'il a épuisé les ressources du connu pour expliquer un fait qui n'y est peut-être pas réductible ? Comment est-il assuré d'avoir tiré tout le parti possible de ces ressources, dont le plus sagace usage est précisément l'un des caractères du génie scientifique? Il est singulièrement difficile de marquer le moment précis où la fidélité à la règle susdite devient

une obstination stérile. Il faut pourtant se décider à entrer dans une voie non frayée quand les chemins tracés n'ont mené à aucune explication satisfaisante. Une tendance excessive à s*y attarder, à simplifier les raisons explicatives, risque d'induire à méconnaître des différences essentielles, et par là même à enrayer le progrès des connaissances humaines. J'en prendrai pour exemple la tendance outrancière à réduire le déterminisme au pur mécanisme, c'est-àdire au conditionnement nécessaire et suffisant de toute variation par quelque antécédent qui l'explique à titre de cause efficiente, abstraction faite des états de conscience, considérés dès lors comme de simples épiphénomènes conditionnés, mais ne conditionnant pas. C'est donc un déterminisme oh les faits de conscience sont déterminés et ne déterminent rien, exclusif, par conséquent, des causes finales. Dans l'ordre physico-chimique, le déterminisme s'identifie au mécanisme sans difficulté : la conscience est exclue de la trame continue des événements dont chacun est conditionné et conditionne à son tour, successivement cause efficiente et effet. C'est à l'apparition de la vie que les difficultés commencent. Il est conforme à la méthode des sciences dites positives de réduire àla loi du déterminisme tous les faits qui tombent sous les sens et même, s'il est possible, tous les faits de conscience eux-mêmes, en démontrant qu'ils sont conditionnés par les premiers. Mais

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