L ESPRIT SCIENTIFIQUE ET LES CAUSES FINALES
il n'est pas certain que les faits de conscience ne conditionnent rien, qu'ils ne soient que des épiphénomènes ; que tout soit d'ordre mécanique dans le déterminisme, ni lïléme que celui-ci rende compte de toutes les variations et de toutes leurs causes dans l'univers. Le souci extrême de simplifier l'explication du libre arbitre, par exemple, et de l'obligation morale en les ramenant au déterminisme, porte à ne voir dans l'un qu'une illusion et dans l'autre qu'un dépôt mnémonique d'impressions accumulées depuis l'origine des sociétés, un souvenir héréditaire des suites le plus souvent expiatoires d'une conduite antisociale. Devenu exclusif, un pareil souci est un parti pris qui expose à ne pas tenir compte, dans ces deux données du sens intime, de certains caractères peut-être irréductibles qui les distingueraient foncièrement des faits régis par le déterminisme ; je ne tranche pas ici la question; je me borne à signaler un danger. Ce serait, en effet, par un abus de l'esprit de simplification, nuire au progrès de la science que de méconnaître l'irréductibilité d'une différence aux notions acquises, ce serait frustrer la science de la découverte, ultérieurement possible, de quelque raison de cette différence, c'est-à-dire de quelque principe nouveau ou de quelque loi nouvelle. Peut-être aussi serait-ce oublier que l'explication en peut demeurer interdite à la raison humaine, dont les limites et les impasses ont été rigoureusement définies par Kant.
J'ai dit que le Véritable esprit scientifique a pour second caractère l'attitude du savant en présence des nouveautés. C'est un point très important. Il les doit accueillir libéralement, tout en se réservant le plus minutieux contrôle des faits annoncés et la plus attentive analyse des idées présentées. Le savant, lorsqu'une proposition d'apparence paradoxale ou un fait étrange sont offerts à son examen, ne doit pas abuser de l'invraisemblance de l'un ou de l'autre pour y opposer une fin de non-recevoir; il doit se défier de sa défiance même, car l'ignorance des causes engendre l'incrédulité comme elle favorise la crédulité. Dans le domaine des phénomènes électriques, par exemple, les nouvelles découvertes ont permis des applications prodigieuses, entre autres le téléphone, où l'acoustique entre avec l'électricité dans des relations tout à fait imprévues. La transmission réalisée de la parole à des distances que ne peut franchir pour l'oreille une propagation continue des ondes sonores eût pu sembler chimérique aux physiciens du milieu de ce siècle. Prohibitive de l'examen et du contrôle scientifiques, la défiance poussée à l'excès devient prévention et empêche l'utile discernement du vrai et du faux dans les assertions accréditées et suspectes en les condamnant intégralement d'avance, au préjudice encore de l'avancement des sciences. Le courageux discours prononcé récemment par William Crookes devant la Société
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royale des sciences de Londres donne beaucoup à réfléchir sur ce point ; mais il touche à un problènae transcendant sur lequel je n'ai aucune vue distincte et qui n'intéresse pas celui dont nous nous occupons.
C'est donc, en résumé, une juste proportion de prudence et de hardiesse, de patience et d'initiative, c'est cette harmonie rare de qualités intellectuelles et morales qui me semble constituer le véritable esprit scientifique, sûr et fécond.
Vous accepterez, je l'espère, la définition sommaire que je viens de vous soumettre de cet esprit. Rien dans votre article n'y est contraire. Mais je voudrais avoir la même confiance de m'entendre avec vous sur la dernière expression de votre pensée touchant la place et le rôle assignables aux causes finales dans la science positive, car pour moi le principal intérêt de notre conversation dépend de cette entente.
En physiologie vos travaux et vos leçons ont exercé chez vous l'esprit scientifique, et c'est précisément la physiologie qui a provoqué vos méditations sur les causes finales et vous en a imposé le concept, antiscientifique en apparence. Votre conversion n'a pas été sans combat, vous l'avez laborieusement disputée à votre éducation déterministe et il semble que vous apportiez à défendre votre présent credo l'ardeur d'un néophyte d'autant plus convaincu qu'il a douté davantage. Telle est l'impres-
sion que donne la lecture de votre article jusqu'au sixième et dernier paragraphe. Puis, dans ces dernières lignes, en proposant pour conclusion : tout se passe comme si la nature avait voulu la vie^ vous atténuez, vous retirez même le caractère nettement affîrmatif de toute Targumentation qui précède sur l'existence réelle des causes finales. Cette formule circonspecte n'engage plus votre conviction. Vous avez affirmé d'abord que la Nature a voulu la vie, et ensuite vous concédez qu'il se peut qu'elle ne Tait pas voulue ; vous vous bornez à prétendre qu'il est licite et avantageux de raisonner comme si elle l'avait voulue. Une pareille concession présente sans doute l'avantage d'écarter la préoccupation de savoir s'il y a réellement dans la nature une volonté, une intention d'adapter les formes aux fonctions vitales. Mais on se demande alors si, cette intention étant mise hors de cause, l'adaptation ne perd pas tout caractère de finalité. Aussi par là ne sauriez-vous manquer de vous réconcilier avec les savants déterministes que vous aviez inquiétés tout d'abord, car en leur faveur vous laissez entière la question de la réalité des causes finales, vous laissez subsister ce qui est pour eux l'important. Ils ne nient pas, en effet, et personne ne conteste qu'il n'y ait en certains cas apparence de finalité dans la nature : ils vous permettent donc volontiers de dire qu'il semble, même jusqu'à s'y méprendre, exister des causes
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finales, pourvu que, à votre tour, vous leur permettiez d'affirmer qu41 n'en existe réellement pas. Ils se montreront, à cet égard, d'autant plus accommodants qu'eux-mêmes ils usent du langage des finalistes, mais à titre de figure seulement. En présence d'une forme constante et définie, telle que la rate, . par exemple, quand même elle ne manifeste aucune utilité, ils n'hésitent point à lui en supposer une et ils la cherchent. Ce n'est pas qu'ils croient à la finalité de cette forme, mais comme d'autres formes, également constantes et définies, ont été reconnues organes de fonctions physiologiques, et qu'ils ne voient pas de raison qui s'oppose à ce que la rate en soit un au même titre, ils en infèrent, par pure analogie, qu'elle en est un en effet. Ils n'oublient point pour cela que l'utilité d'une chose n'en implique pas nécessairement la finalité : le blé est de première utilité pour la nourriture de la plupart des hommes et il ne s'ensuit pas qu'il ait pour fin de les nourrir, qu'il ait été créé pour cet usage.
Ainsi je pourrais vous accorder que tout se passe comme si la Nature avait eu l'intention d'organiser la vie sur la terre et vous démontrer qu'en réalité il n'y a pas d'intention dans la Nature, sans avoir par là mis en échec la justesse empirique et l'avantage pratique de votre conclusion telle que vous l'avez formulée. Or ce qui m'intéresse, à mon point de vue philosophique, c'est, au contraire, de savoir si en Sully Pruohomvk. 8
réalité une pensée organisatrice préside à révolution de la vie ou si cette évolution peut s'expliquer par des données initiales purement mécaniques, modifiées progressivement par des conditions, mécaniques aussi, qu'elles rencontrent dans leur milieu; c'est de savoir si Tœil se forme afin qu'il y ait vision ou si la vision existe parce que l'œil a pu se former. Vous avez écrit que la seconde hypothèse vous semblait absurde; autant dire qu'il vous semblait absurde de nier la réalité des causes finales en physiologie. Dès lors vous aviez brûlé vos vaisseaux, vous n'aviez plus de ménagements à garder envers la théorie contraire. Je rencontrais en vous une conviction à partager ou à combattre. Mais si vous ajoutez ce correctif qu'après toutes vos considérations, il demeure également possible que de pareilles causes existent ou n'existent pas en physiologie, mais aient seulement l'air d'exister, vous retirez à vos raisons d'y croire le crédit môme qui en motiverait pour moi la critique. Si, au contraire, la concession que vous faites aux savants non finalistes n'a d'autre objet que de les convier à user du concept de finalité seulement à titre d'instrument de recherche et dans les limites restreintes de la physiologie, sans nul préjudice à votre conviction personnelle, la discussion de votre article présentera pour moi le plus vif intérêt. Je crains, à vrai dire, qu'ils ne jugent votre invitation superflue, car ils
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usent déjà de ce concept sans le considérer comme une hypothèse susceptible de consécration, telle que celle de Téther, par exemple. Quand même, dans Tapplication, ils ne le trouveraient jamais en défaut, ils persisteraient à n'y voir qu'une assimilation anthropomorphique, et ne consentiraient pas à lui conférer la valeur d'une hypothèse scientifique, parce que, à leurs yeux, il est condamné d'avance par son incompatibilité avec le déterminisme, soit purement mécanique, soit psycho-physique S c'està-dire avec les conditions mêmes de la science expérimentale.
Veuillez donc, mon cher ami, lever mon doute sur le sens exact de votre conclusion, sur la portée que vous lui attribuez, car vous déclarez vous-même formellement que ce n'est pas une hypothèse, de sorte que vous sembleriez ne plus voir dans l'adaptation de l'organe à la fonction qu'une incontestable apparence de finalité, comme le font déjà les savants non finalistes, apparence que vous renonceriez à tenir pour adéquate à la réalité'. Je serais heureux d'être fixé sur ce point avant de m'engager dans l'analyse critique de votre article.
1. Le déterminisme qui insère la conscience dans la série continue des événements se conditionnant successivement les uns les autres.