‹ Le Problème Des TransfertsChapitre 3 sur 29 · DONS · texte numérisé non relu

DONS

Le résultat auquel on arrive ainsi est confirmé par l'examen de ce qui se passe dans la pratique quotidienne des paiements extérieurs, qu'il s'agisse des opérations commerciales proprement dites, ou des opérations de crédit.

Tout individu qui se trouve dans la nécessité d’acquitter une dette étrangère provenant d’une importation préalable n’enverra pas, bien entendu, à son créancier des marchandises, ni ne lui offrira ses services. Mais il achètera sur le marché des effets de commerce d’un montant égal au montant de son obligation, effets tirés sur un habitant du pays où réside son créancier, et libellés dans la monnaie ayant cours en ce pays. Il enverra des traites au lieu de devises et sera libéré sans qu’il se soit produit entre les deux Etats considérés aucun transfert matériel d'argent.

Mais la traite elle-même, qui a servi de truchement pour cette liquidation, provient d’une exportation antérieure de produits nationaux. Si donc il a été procédé à quatre opérations successives par les commerçants des deux Etats — vente de marchandises du premier au second, tirage corrélatif de traites, achats de produits au second par le premier, acquisition et envoi des traites au second par l’autre —- il n’y a eu, en réalité, entre les Etats eux-mêmes, considérés en tant que collectivités, qu’un envoi réciproque de marchandises.

Quand maintenant au lieu de deux pays on en considère un nombre quelconque, le mécanisme est tout à fait analogue. On trouve simplement cette nuance que le champ d'action offert aux compensations est plus large ;

le débiteur, par exemple, au lieu de faire parvenir à son créancier des effets tirés sur un de ses concitoyens, pourra lui envoyer une traite tirée par lui sur un commerçant d'un pays tiers qui est engagé vis-à-vis de lui. Mais les mouvements de marchandises restent la base et sans eux il n’y a pas de libération possible:

Sans eux non plus on ne saurait envisager de mouvement de capitaux (1). Les placements extérieurs constituent, après les transactions commerciales, le poste le plus important de la balance des comptes d’une nation. Or de quelle façon le prêteur peut-il livrer le montant du prêt qu’il a consenti, où l’emprunteur rembourser les sommes qui lui ont été avancées ? Il peut arriver qu'une opération de crédit entre deux Etats soit suivie d’envois de métal précieux de l’un à l’autre. Ce fut le cas, dans une certaine mesure, pour les emprunts faits par les belligérants, et notamment la France et l'Angleterre, aux pays neutres tels que les Etats-Unis. Cela s’est produit aussi depuis la guertré : certains emprunts contractés par l’Allemagne depuis la stabilisation du mark ont été l’occasion d’importations d’or en provenance d’Amérique et destinées à renforcer l’encaisse de la Reichsbank.

Mais ces mouvements d’or ne sont pas la règle générale. Le plus souvent un prêt extérieur est demandé dans le but de favoriser le développement économique,

(1) Au sujet des réserves qui peuvent être apportées à cette affirmation, se reporter ci-dessous au chapitre V. Cf. aussi A. AFTALION, les réparations allemandes entraînent-elles nécessairement un accroissement de nos exportations ? in Information financière des 5 et 6 juin 1929,

de renforcer l'outillage du pays emprunteur, ou bien, pour mettre celui-ci en mesure de faire face à des besoins extraordinairement accrus par un fléau tel qu’une grande guerre. Dans l’une et l’autre hypothèse, ce que veut l’emprunteur, ce sont des marchandises, et ce qu’il attend de l'opération, c'est le moyen de se les procurer. Le prêteur s’acquittera en lui envoyant des produits manufacturés devant permettre sa mise en valeur, machines, wagons, instruments agricoles, etc.., ou en le ravitaillant en vivres, en canons, en ‘munitions, etc... Tout se traduira par un supplément d’importations d’un côté, par un supplément d’exportations de l’autre.

De même, quand plus tard le pays débiteur se sera suffisamment développé, quand il aura réparé les ruines accumulées, et qu'il lui faudra se libérer des engagements .contractés dans une période antérieure, il ne pourra le faire qu'en accroissant à son tour ses exportations, de manière à obtenir un surplus équivalent au paiement des annuités représentant les intérêts et l’amortissement de sa dette.

Ces exportations vont en quelque sorte compenser les importations précédemment effectuées, lors de la conclusion de l'emprunt. Celui-ci se résout donc, lui aussi, en de simples échanges de produits contre des produits. Seulement ici les échanges sont en quelque sorte décalés dans le temps. La prestation initiale n’est suivie qu’à échéance plus ou moins éloignée de la contre-prestation équivalente, mais celle-ci apparaît forcément dans un délai plus ou moins bref,

C’est qu’en effet, du moment où toutes les transactions internationales aboutissent à des envois de marchandises et de services, la nécessité apparaît avec évidence de l'égalité parfaite entre les échanges réciproques qui ont lieu entre un pays déterminé et le reste du monde, cette égalité, nous venons de le dire, pouvant exister de façon permanente, ou ne se réaliser qu’au bout d’une certaine période avec des alternances de déficits et d’excédents. La balance des paiements, elle, est toujours en équilibre au bout de l’année, fût-ce grâce à des opérations de crédit. La balance des marchandises ne l’est que si l’on envisage un temps beaucoup plus long ; c’est, en fait, un équilibre en perpétuel devenir (1).

Mais, si telle est la conclusion qu'imposent le raisonsement et la logique, comment se fait-il qu'un pareil résultat soit toujours obtenu ? La balance commerciale d’un pays est quelque chose qui répond aux conditions propres de la vie économique de ce pays. Les importations et les exportations correspondent à ses besoins et à

(1) On peut distinguer, conformément à la terminologie généralement admise, la balance commerciale, la balance des comptes et la balance des paiements. La première correspond aux mouvements de marchandises, importations et exportations. La seconde comprend, en outre, les éléments dits invisibles du passh ou de l’actif d’un Etat : prêts, dépenses des touristes, paiements d’intérêts, placements définitifs. Elle peut présenter comme la première un solde créditeur ou débiteur. La balance des paiements, au controire, traduit l’ensemble des opérations commerciales ou financières, et notamment les mouvements de capitaux à court terme, si importants depuis quelques années ; par définition même elle se trouve toujours en équilibre parfait, Voir A: AFTALION, Monnaie, prix et change, pp. 256 et suivantes,

sa capacité productrice. On conçoit aisément que le mouvement des capitaux s’y adapte de façon à parfaire l'équilibre de la balance des paiements. Mais comment expliquer que, réciproquement, "ces achats et ces ventes puissent à leur tour s’adapter aux mouvements de capitaux, les compenser de telle manière que, dans cette hypothèse aussi, l’équilibre persiste ? Tel est le problème des transferts comme il se pose vraiment, puisqu'il est désormais entendu que créances et dettes internationales se règlent par compensation grâce aux mouvements du commerce extérieur, et que la question du change est implicitement résolue quand une solution a été trouvée à ce premier problème.

Si l’on envisage in abstracto un pays quelconque à un moment donné, on peut supposer que sa balance commerciale soit rigoureusement équilibrée et que par ailleurs il n’existe pas de transactions financières entre lui et les pays avec lesquels il est en rapport. Par hypothèse, il ne se rencontre aucune difficulté de transfert.

Si, au contraire, cet Etat possède une balance favorable, c’est-à-dire si ses exportations dépassent ses importations, il lui restera un solde créditeur sur l'étranger. Ce solde, s’il n’est pas employé à augmenter immédiatement les achats de marchandises, ne pourra être utilisé qu’en placements sur les marchés extérieurs, placements à court ou à long terme : en effet, il est libellé en monnaies étrangères, lesquelles n’ont, sur le marché national, aucune valeur libératrice. Cest là le mode normal par lequel s'effectuent les placements au dehors, parallèlement avec l’utilisation des intérêts dus par les débiteurs

antérieurs, et qui ne sont pas nécessaires pour parfaire l’équilibre de la balance des comptes. Ici encore le transfert se fera de façon automatique.

Le mécanisme apparaît singulièrement plus complexe si, au lieu d'envisager la question, comme on vient de le faire, d’un point de vue statique, on l’étudie d’un point de vue dynamique. Nous avons supposé que l'équilibre était réalisé, ou même qu'il y avait excédent. Mais ces conditions favorables se réaliseront-elles ? Ou bien, au contraire, n’y aura-t-il pas souvent un déficit, et, dans ce cas, que 5e produira-t-il, puisqu'il ressort du simple bon sens qu’un équilibre est indispensable ? Il peut très bien se faire à un moment donné que les importations d’un pays dépassent ses exportations, sans que cependant les autres postes de la balance des comptes viennent compenser ce déficit. L'Etat envisagé est-il, dans ces conditions, voué à la faillite ?

La situation paraît plus difficile encore si on suppose l'introduction imprévue, à un certain moment, dans la balance des comptes, d’un élément nouveau de passif. Il peut, par exemple, être procédé par un Etat ou par des particuliers étrangers à une importante opération de crédit ; ou bien il peut être mis à la charge du pays uné lourde indemnité de guerre. Si l’on effectue les transferts que comporte ce passif nouveau, sans qu'il intervienne aucun autre changement dans la situation créditrice ou débitrice du pays, il se produira dans l’économie de ce dernier des troubles graves et peut-être irrémédiables. Si le régime monétaire est celui de l’étalon or, on commencera par envoyer au dehors du métal ou des devises

mais les réserves seront rapidement épuisées, et quand la : convertibilité ne pourra plus être maintenue, la monnaie se dépréciera dans toute la mesure où les demandes seront supérieures aux offres. Si, au contraire, dès l’origine, on se trouve sous un régime de cours forcé ou de stabilité de fait, les fluctuations des changes continueront ou reprendront avec une ampleur nouvelle, et l’on assistera comme dans le premier cas à une baïsse toujours plus accentuée des cours de la devise nationale.

La théorie rigide, consistant à regarder la balance commerciale à un moment donné comme un facteur permanent, qui évolue indépendamment des moditications éventuelles des autres éléments de la balance des comptes et sous l’action de facteurs particuliers, géographiques, techniques, etc., ne permettrait donc pas de modifier sans contre-partie la position active ou passive d’un Etat. Pour pouvoir faire des placements extérieurs, il faudrait que préalablement la balance des comptes présentât un excédent suffisant. De même la fixation d’une dette politique quelconque devrait être faite compte tenu de la situation actuelle de la dite balance.

Cependant, Pexpérience montre que jamais la balance des comptes d’une nation n’a offert un équilibre aussi fragile. Si très souvent il arrive que de brusques variations se produisent amenant un déficit provisoirement compensé par des opérations de crédit librement consenties, toujours ce déficit se trouve comblé dans un laps de

temps plus ou moins rapide. Pendant tout le cours du xix® siècle et jusqu'à la guerre de 1914, cette réadaptation s’est opérée sans heurts dans tous les pays du monde et sans que l’on assiste à des bouleversements monétaires ou même à des dépréciations d’une certaine ampleur qui seraient nées de ce fait. Depuis la guerre, le déséquilibre des balances des comptes a pris des proportions qui jamais n'avaient été atteintes et que l’on eut autrefois jugées invraisemblables. Néanmoins, le retour à l'équilibre s’est, comme nous le verrons dans des chapitres ultérieurs, très généralement opéré. Si des troubles monétaires sont apparus, ils n’ont été dus qu’en partie à cette énormité des paiements internationaux, et pour une part bien plus importante à la multiplication du papiermonnaie intervenue dans le but de faire face aux dépenses de la guerre et de l’après-guerre.

Une tendance très nette se révèle vers le rétablissement de l'équilibre une fois qu’il a été rompu. A une période d'emprunt, caractérisée par un accroissement des importations de marchandises au passif, et une augmentation des éléments invisibles de la balance à l'actif, succède régulièrement une période d'amortissement pendant laquelle les ventes au dehors dépassent les achats et les éléments financiers de la balance des comptes deviennent plus importants par rapport aux postes commerciaux. De même des prêts extérieurs, qui s’accompagnent d'impoitantes exportations, sont suivis d’amortissements, lesquels se traduisent par des importations corrélatives.

Sans doute, ne faut-il pas exagérer la rapidité de ce

mécanisme. On a vu avant la guerre nombre de pays, généralement des pays neufs, emprunter durant de longues années pour se procurer les capitaux nécessaires à l'exploitation de leurs ressources naturelles, et avoir de ce fait des balances constamment déficitaires. Tel a été le cas des Etats-Unis, de la Russie, des Etats sud-américains. Pendant une première période, souvent assez longue, les importations étaient largement supérieures aux exportations pour permettre l'entrée des capitaux étrangers ; les intérêts échus eux-mêmes étaient acquittés grâce à de nouvelles opérations de crédit. Puis la balance commerciale du débiteur s’améliorait à mesure qu’avarçait sa mise en valeur, et l’on pouvait au moins assurer le service des intérêts. Quant à la cessation des emprunts ultérieurs, et au remboursement des capitaux dus, ils ne se sont souvent opérés que longtemps après. Les Etats-Unis ont pu profiter pendant la dernière guerre de circonstances particulièrement favorables pour'se libérer en totalité. Au contraire les nations de l'Amérique latine en sont encore aujourd’hui à la phase des importations de capital. Quant à la Russie, elle n’a jamais pu faire le service de sa dette avec ses ressources propres.

Malgré tout, l'équilibre de la balance des comptes d’un Etat est un équilibre stable; autrement dit, cet équilibre est tel que, s’il vient à un moment donné à être rompu, il intervient des forces qui tendent à le rétablir. Les restrictions apportées ont trait surtout à la longueur du délai qui s’écoulera avant que ces forces se mettent en action. Ce délai peut quelquefois être de plusieurs dizaines d'années. Mais néanmoins le mécanisme est

COUVE DE MURVILLE. — Le Problème des Transferts. 2

exactement inverse de celui que l’on constaterait si l’on admoettait la rigidité des facteurs qui déterminent la composition de la balance : dans cette hypothèse d'un équilibre instable, si celui-ci est détruit, le trouble, loin de se résorber de lui-même, ne ferait que s’aggraver jusqu’à provoquer dans l’économie du pays où il apparaîtrait d’irréparables catastrophes.

Un résultat d’une telle généralité ne saurait être attribué uniquement au hasard. Il faut un facteur puissant pour obliger l’ensemble des citoyens d'un même pays à modifier à tout moment leur activité de façon que le montant global des créances étrangères tende constamment à égaler le montant des dettes. On ne doit pas en effet perdre de vue que cette tendance est le résultat de l’action de l’ensemble des individus, et que ceux-ci, agissant en toute liberté, pourraient théoriquement aller à son encontre. +

Comme l'écrit très justement M. Rueff (1) : « Tout « individu qui, en France, boit du thé ou consomme du « chocolat, porte des chaussettes de coton ou un veston « de drap anglais, brûle de l'essence dans son automo- « bile, ou achète à Londres une action Rio Tinto ou de « Beers, introduit un élément de passif dans la balance « des comptes de la France; de même l'Anglais, le « Brésilien ou le Japonais qui boivent une bouteille de « Bourgogne ou de Champagne, achètent un livre fran- « çais ou un bibelot fait en France, apportent à la « balance des comptes de ce pays un élément d’actif ».

(1) J. Ruerr, Une erreur économique : l’urganisation des transferts, p. 4.

C’est pourtant l’ensemble de ces transactions, toutes guidées uniquement par la recherche de l'intérêt personnel des deux cocontractants, qui conduit à l'équilibre général des opérations internationales. Ce sont elles qui font que, normalement, le passif et l’actif d’un Etat sont d’un montant équivalent; ce sont elles qui, si un élément imprévu vient à rompre cet équilibre, s’adaptent de façon que les problèmes de transfert soient vite résolus. Quel est donc le mécanisme auquel on doit ces modifications et ces adaptations, et dont l'existence, sinon la rigueur, est démontrée, en temps normal, par la stabilité des changes et Ia faiblesse relative des mouvements internationaux de l'or ?

Ti eé

Page 1