TRANSPLANTATION EXPERIMENTALE EN SERIE
Tous ces faits épars restaient isolés, ils ne pouvaient emporter la conviction ; aussi le mémoire de Morau (1894) (26) doit-il être considéré comme le travail fondamental et le point de départ des recherches, si nombreuses actuellement, faites dans tous les laboratoires sur les cancers de la souris.
Ses études sur la transmissibilité de certains néoplasmes marquent bien le début de la période expérimentale dans Tétude du cancer. Morau, qui travaillait au laboratoire d’histologie de la Faculté de médecine de Paris, eut à sa disposition une souris spontanément cancéreuse (adéno-carcinome de la mamelle) et put faire des séries d’inoculations positives. Le détail des expériences rapportées par l’auteur, expériences poursuivies de 1889 à 1894, suggère quelques réflexions et nous y reviendrons ultérieurement. Dans ces inoculations, fait à noter et difficile à comprendre actuellement, l’incubation est de 3 à 4 mois ; au bout de ce temps seulement, de petits nodules durs apparaissent soit au point d’ inoculation (à l’aisselle), soit au pli de l'aine , soit à la vulve. Morau signale aussi l’apparition de tumeurs sur des souris ayant ingéré des fragments de tumeurs. Il a essayé en vain de démontrer l’hérédité cancéreuse : des souris issues de mères ou de couples cancéreux sont restées indemnes.
Léo Loeb (17), en 1901, obtient des inoculations positives avec un sarcome à cellules rondes, sarcome kystique du thymus chez un rat. Fragments de la tumeur, contenu kystique, introduits sous la peau ou dans le péritoine, ont donné des tumeurs filles, chez des rats de même espèce et une fois chez un rat bâtard blanc-gris.
Une autre tumeur, mixte, adéno-carcinome et sarcome à cellules fusiformes, a été inoculée avec succès (7 générations) : seul le sarcome s’est développé.
Jensen (28), en 1902, eut dans son laboratoire une souris atteinte de cancer spontané, tumeur siégeant sous la peau du dos, et put faire de nombreux passages, avec l\o et 5o 0/0 de succès. Les tumeurs filles se développaient déjà au bout de 12i4jours. Les souris grises étaient moins sensibles, 20 0/0 de succès. 1 outes les autres espèces furent inoculées sans succès.
Le tissu finement broyé, filtré, décanté, donne des résultats
négatifs; la virulence de la tumeur peut être conservée tant que la cellule reste vivante à la température ordinaire ou à la glacière.
Dans les élevages parisiens, il a été constaté des cas nombreux de tumeurs spontanées de la souris et nous avons dès 1902iqo3 fait un certain nombre de passages en inoculant à la pipette des fragments de tumeurs : la plupart des tumeurs inoculées ont donné des pourcentages faibles, 10 à 26 0/0 de succès, après i5 à 20 jours d’incubation (29).
Nous avons eu depuis une tumeur (en 1905) beaucoup plus virulente et transmissible, presque à coup sûr, sur les souris blanches, jeunes ou vieilles ; elle nous a servi à faire des expériences d’immunité anti-cancéreuse qui seront publiées bientôt, en collaboration avec M. Bridré. Elle a d’ailleurs fait beaucoup de passages dans d’autres laboratoires.
Ces tumeurs de la souris, adéno-carcinomes de la mamelle ou des glandes sébacées, uniques ou multiples sur le même animal (j’ai vu une fois une souris portant 4 tumeurs spontanées et contemporaines), doivent certainement être considérées comme de véritables cancers, malgré l’absence de métastases ganglionnaires ; les métastases par la voie sanguine et en particulier les métastases pulmonaires sont très fréquentes; nous avons signalé dans les cellules épithéliales de la tumeur des inclusions chromidiales absolument comparables aux inclusions de la vaccine ou delà clavelée. L’étude des tumeurs jeunes montre que les cancers de la souris sont ou des cancers du sein ou des cancers des glandes sébacées, de type corné ou de type glandulaire, et que malgré leur mobilité sous la peau ces tumeurs ont été en relation avec l’extérieur, par les conduits glandulaires.
Nous avons trouvé aussi chez la souris des épithéliomas de la mâchoire avec métastases ganglionnaires (5 cas ; inoculations négatives) ; un lymphome généralisé et différents types de tumeurs mal classées, non inoculables.
Ehrlich (3o) et ses collaborateurs, à Francfort, ont eu de nombreux cas de cancers spontanés de la souris, 2Ôo cas ; 96 ont servi à des inoculations, i5 ont été transplan tables avec des pourcentages variables. Ils ont pu inoculer adéno-carcinome, sarcome, chondrome, etc., etc. Ehrlich et Apolant ont signalé la transformation intéressante, à la suite d’une série de passages, d’un épithé 1 i o in a typique en une tumeur mixte, sarcome et epithéliome.
Haaland (36) a montré qu’il était possible par le chauffage d’obtenir, en partant de la tumeur mixte, le sarcome pur.
Tout récemment encore, Flexner (3i) et Michaelis (32) ont signalé des cancers du rat inoculables; et toutes ces observations
montrent bien le parti que Ton pourra tirer, au point de vue de l’étude du cancer, d’animaux aussi commodes, aussi prolifiques et aussi peu encombrants que le rat et la souris.