E. — CAUSES MORALES
Les habitudes de consommation ouvrières,
Toutes les études faites sur les budgets des familles ouvrières montrent que la tendance, d’ailleurs normale, des individus est de satisfaire en premier lieu les besoins physiques : ils songent d’abord à s’alimenter, à se chauffer et à s’éclairer, puis, dans la mesure où leurs revenus le leur permettent, à donner satisfaction aux besoins de vêtements et de logement. Ceci est démontré par les études de M. Halbwachs, qui à constaté qu’ « à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des revenus, la proportion de la dépense nourriture aux autres dépenses diminue, pendant qu’en même temps cette dépense nourriture augmente en valeur absolue, et que la dépense en vêtement s’accroît de même ». « Or, après la grande guerre, « dans les ménages chargés de famille, le supplément de « revenu résultant de la hausse des salaires n’a pas com- « pensé, très souvent, l'augmentation du coût de la vie, « dont les incidences sont d'autant plus grandes que les « bouches à nourrir sont plus nombreuses. Il a donc servi à « combler l'augmentation de la dépense nourriture. Dans les « ménages restreints, où il n’y a pas eu ce changement « défavorable dans le niveau général de vie, des habitudes « nouvelles ont été prises : une autre conception du budget « familial s’est implantée dans les esprits. La part de la nour- « riture et surtout celle des distractions, ont pris une impor-
« tance de plus en plus grande » (1).
L’insuffisance de la dépense de logement.
a) Avant la guerre de 1914, l’ouvrier consacrait en moyenne 12 0/0 de son revenu au logement; c’est le coeffi-
(1) Trutié de Varreux. Le logement ouvrier en France, Paris, 1937.
ciént qui a été adopté par la commission du coût de la vie pour la région de Paris, lorsqu'elle a établi un budget type pour une famille d'ouvriers comprenant 4 enfants en 1914. Aujourd’hui, la part de la dépense de logement dans le budget ouvrier est estimée généralement à 8 0/0 ; elle est donc assez faible, surtout si on la compare à celle relevée dans les pays étrangers : 18 o/o en moyenne en Hollande, 16 0/0 en Suède, 14 o/o en Finlande, et en Russie même, 12 0/0. L’ouvrier
d’industrie- français considère assez passivement la question
de son logement; et, comme l’ouvrier agricole, se préoccupe .
davantage de la nourriture.
Causes de cetle insuffisance.
b) Dans une thèse présentée en 1932 sur les « Aspects permanents de la crise du logement », M. Videcoq donne de cet état d'esprit l’explication suivante :
… il tient, dit-il, « à la nature même de la satisfaction que « procurent le logement, d’une part, et la nourriture, d’autre « part. La satisfaction de bien manger, ou de manger abon- « damment se renouvelle tous les jours (en période normale). « S'il est contraint de restreindre sa dépense nourriture, c’est « trois fois par jour que l’ouvrier doit faire un effort pour « s’y adapter; l'adaptation est active ; à cause de cela elle est « pénible. Au contraire, l'adaptation à un logement insuffi- « sant n’est surtout pénible qu’au moment où on s’y installe. « On ressent alors profondément la tristesse qui s’exhale « des murs suintant d'humidité, l'absence de lumière, les « odeurs nauséabondes, mais les jours se suivent et la « force de l'habitude arrange bien des choses. Le logement « devient un cadre familier pour la vie, où s'exécutent chaque « jour des besognes qui se ressemblent: lorsque la vie y a « pénétré, il s’est déjà amélioré. L'adaptation est passive : « une fois qu’elle est un fait accompli, l’ouvrier cesse de
voir aussi clairement les inconvénients de son logement. « Cela est d'autant plus facile qu’on ne compose pas son
logement comme on compose un menu : le logement est un
ensemble d'avantages combiné d’avance, et qui s’imposent
au locataire plutôt qu’ils ne se proposent à lui. Dans un marché aussi restreint, on est à peu près certain que le nouveau logement qu’on prendra aura d’autres inconvénients que celui qu’on abandonne et on peut craindre qu'il n’ait pas les mêmes avantages. Il semble que l’ouvrier n'éprouve pas le même besoin de vivre dans ce que la classe bourgeoise appelle « son intérieur ». Il a tendance, au contraire, pour faire pénétrer chez lui toutes les occasions de vie sociale, à laisser sa porte ouverte sur la rue. Par là pénètrent avec les bruits, le mouvement extérieur, les bouts de phrase des camarades et souvent la poussière. C’est une des raisons pour lesquelles beaucoup d’ouvriers sont si peu exigeants en ce qui concerne le confort de leur maison.
« Il faut reconnaître, d’ailleurs, que si l’on excepte certains logements construits en vertu des lois sur les habitations à bon marché ou par les employeurs, peu d’habitations ont été édifiées pour satisfaire les besoins des ouvriers. Trop souvent, les logements ouvriers sont des logements amortis depuis longtemps, délabrés, bons à démolir, ou alors des parties d'immeubles bourgeois dont . personne ne veut, parce que les appartements donnent sur la cour ou se trouvent sous les combles. Cette différence dans la nature psychologique des satisfactions procurées par le logement et la nourriture suffit, à la rigueur, à expliquer le manque de réaction, la passivité de nombreux ouvriers à l'égard des logements dans lesquels ils vivent; mais elle ne donne pas raison de leur résistance à un développement exagéré des dépenses de logement, au moment où ils choisissent leur logement.
« À ce moment, cette résistance, jusque-là passive, devient « active. Lorsqu'ils font le choix d’un logement, beaucoup « d'ouvriers considèrent moins l’éclairage, les dimensions et « l'orientation que le prix du loyer. Une différence de loyer « exprime une différence de valeur : ce qui ne veut pas dire « que le prix du loyer corresponde pour eux à la valeur du « logement. Bien au contraire, ils ont généralement le senti- « ment que le loyer qu’ils paient est hors de proportion avec « le service qui leur est rendu. Lorsqu'ils débattent le prix de « leur loyer, il leur semble qu’ils sont en position d’infério- « rité, parce qu'ils manquent de points de comparaison. On « ne mesure pas les avantages d'une habitation d’une façon « rigoureuse : il faut les apprécier, et une telle appréciation « exige une connaissance du marché que possèdent seuls les « spécialistes. La plupart des ouvriers n’ont pas ce sentiment « d’infériorité, lorsqu'ils font des achats d’aliments : les prix « indiqués leur sont familiers ; ils leur semblent alors qu'ils « sont l'expression d’une estimation personnelle, et c’est « pourquoi ils ne protestent que dans le cas où le prix est « en augmentation.
« Enfin une amélioration du logement correspond à une : « dépense importante et durable, alors qu'on peut améliorer « momentanément son ordinaire, en temps normal, en faisant « de faibles sacrifices financiers D
Quelle que soit la valeur de ces explications, le fait est là : beaucoup d'ouvriers français ne prêtent pas à leur logement toute l'attention qu'il mérite. Cela met en jeu un problème d'éducation, dont la solution présente le plus grand intérêt puisqu'elle conditionne en partie la réussite d’une politique en faveur du logement ouvrier.
Toujours sur le plan moral, il faut signaler encore l’influence défavorable exercée par le développement du travail
féminin, qui à diminué dans la famille le goût du logement et le sentiment de son importance dans la vie familiale. Encore ceci n'est-il pas la conséquence la plus malheureuse de cette généralisation du travail féminin, fruit de conditions économiques et sociales déplorables qui a contribué à éloigner la femme
du rôle si noble qu’elle a à remplir dans la société humaine.