La collectivisation du logement
Ses inconvénients politiques, financiers et sociaux sont évidents. Ils expliquent, pour une part importante, l'échec de l'expérience tentée en Russie, compte tenu, naturellement, des circonstances très particulières de sa réalisation et des difficultés propres à ce pays dans le domaine de l'habitat.
L’habitat ouvrier russe avant 1917.
1) Toutes les enquêtes effectuées en Russie avant la Révolution révèlent l’état lamentable du logement des habitants de ce pays, et en particulier des ouvriers.
« L'organisation communale était inexistante, sauf dans les « grandes villes; les égouts, les services collectifs d’eau, de ‘ « gaz et d'électricité n’existaient pas. Toute une partie de la € population vivait dans une ignorance profonde des règles « indispensables de l’hygiène pour la vie en commun. Dans « les centres industriels, les ouvriers logeaient entassés dans « les abris de fortune que les chefs d'industrie faisaient « construire à leur intention, et où étaient réunis tous les « fléaux concevables en matière d'habitation : le surpeuple- « ment, l’exiguité, le manque d’air et de lumière, et la pro- « miscuité. Seules les classes aisées se logeaient dans des « conditions normales dans les grands centres. En somme, « l'initiative privée assumait entièrement la charge du loge- « ment, et réussissait mal dans sa tâche; elle n'y avait jamais « été aidée par le gouvernement (1) ».
La Politique du logement en Russie depuis la Révolution.
2) Elle a consisté en une collectivisation de l’administration des immeubles et de leur construction, qui a abouti à un échec à peu près général.
L'administration des immeubles.
a) À peine arrivés au pouvoir, les chefs de la révolution russe ont édicté une expropriation générale au profit de l'Etat de tous les immeubles dont la valeur dépassait 10.000 roubles. Un nombre très important de propriétaires a été dépossédé par cette mesure.
Pour assurer la gestion des immeubles expropriés, on a
créé dés Commissions de gestion, formées de membres choisis
(x) Trutié de Varreux. Le logement ouvrier en France, Paris, 1937.
par les habitants de ces maisons, et qui fonctionnaient sous le contrôle des autorités locales. Mais les résultats ont été déplorables : le gouvernement soviétique lui-même a dû reconnaître qu’il avait fait fausse route : la plupart des immeubles avaient subi des dégradations considérables de la part de leurs locataires (1).
En 1921, on dût revenir sur les mesures d’expropriation pure et simple, et permettre la constitution de coopératives de locataires, chargées d'assurer, sous leur responsabilité matérielle, la gestion des habitations, dont elles pouvaient devenir propriétaires à la place de l’Etat. Le prix des loyers est fixé par les pouvoirs locaux, en fonction du coefficient de confort et d’habitabilité (2). En raison de la pénurie de logements, on doit recourir à une véritable répartition des disponibilités, répartition qui favorise, bien entendu, les personnes servant le plus fidèlement le gouvernement du pays.
Les programmes de construction.
b) Les premiers datent seulement de 1927, et ont été établis, comme il se devait en économie entièrement dirigée par PEtat, sous forme de plan. Une première fois, on a construit des logements pour 6 millions de personnes, à raison de 4 mètres carrés par intéressé. Le second plan quinquennal prévoyait la construction de 62 millions de mètres carrés de nouveaux logements soit un peu plus de 12 millions par an, chiffre qui peut paraître très important, si l’on oublie qu'il ne fait que couvrir les besoins de la population dont la Russie s'accroît chaque année. Dans son ouvrage /a
(1) D'après l'ouvrage précité de M. Trutié de Varreux. (2) Et souvent aussi en fonction du revenu familial et de la “classe sociale.
Vérité sur la Russie, Sir Walter Citrine, président des Trade Unions, résume ainsi la situation : À € J’ai trouvé dans le livre : « Le deuxième plan quinquen- « pal », un diagramme montrant que dans les 5 années qui « vont de 1933 à 1937, il devait y avoir dans les locaux « d'habitation, une augmentation de 65 millions de mètres « carrés ; cela représente plus de trois fois la superficie de la « construction dans les 4 années 1929 à 1932. Sur la base « de 9 mètres carrés par tête, cette construction pourrait « abriter 7 millions de personnes. Mais, pendant cette « période, la population s’accroîtra de 15 millions et demi, « de sorte que, suivant mon calcul, l’insuffisance des loge- « ments sera plutôt augmentée que diminuée. » Et Sir Walter Citrine conclut à l'erreur du gouvernement russe d’avoir “voulu laisser à l’Etat seul, le soin d’assurer la construction
nécessaire au logement de la population.
L'échec de l'expérience soviétique.
c) Il est démontré par les chiffres russes eux-mêmes, dès qu'ils ont été soumis à une interprétation analogue à celle du Président des Trade Unions, qui s’exprime d’ailleurs ainsi au sujet de la situation de l'habitat populaire en Russie :
« Le logement dans ce pays, pour autant que je l'ai vu, « est terriblement insuffisant. Il semble que ce soit la règle, « plutôt que l'exception pour les ouvriers, d’avoir une seule « chambre par famille. Dans les cas que nous avons vus, Où « ces familles avaient deux pièces ou plus, il s'agissait de « circonstances exceptionnelles. Dans un des cas, le loca- « taire était un chef. Dans l’autre, il était membre d’une
« société coopérative qui avait payé pour ce privilège et qui
« possédait l’immeuble.
« J’ignore encore combien d'appartements ont été construits, mais je serais bien surpris, si, tout au moins dans les principales villes, ce nombre avait correspondu avec le seul accroissement de la population.
« Les maisons que nous avons vues représentent les dernières conceptions soviétiques. Comment sont-elles ? Ge sont de grands immeubles mal construits, souvent de 5 étages, la plupart du temps sans ascenseur. Ils n'ont généralement pas de bains ni d’eau chaude. Les bains publics les plus rapprochés sont souvent à une distance considérable. Il a peu de facilité, quand il y en a, pour laver le linge. J'ai vu dans plusieurs appartements du linge suspendu dans l’espace dont les enfants étaient censés disposer pour leurs jeux. Un lavabo, üne salle de bains privée est l’exception et non la règle.
« Comparez cela avec l'Angleterre. Je sais combien nous avons besoin de nouvelles maisons et d'installations à bon marché pour notre population. Mais la plupart de nos installations modernes comportent au moins des chambres à coucher séparées et des salles de bains privées. Je n’ai jamais vu de W.-C. privé pour une seule famille dans aucune de ces maisons russes, très peu d'espace y est réservé aux vêtements et aux ustensiles de ménage.
« Le Russe moyen ne peut dépenser beaucoup pour son mobilier, d’abord parce que les prix sont trop élevés, ensuite parce qu'il ne saurait où le mettre.
« Les seuls avantages que je peux reconnaître à ces installations modernes russes sont des loyers assez bas, l’électricité généralement à bon marché, et l’utilisation assez répandue du chauffage central... »
Lorsqu'il visite des bâtiments anciens, Sir Citrine fait les
plus pénibles constatations. Ici, c’est le manque de moyens
de chauffage, malgré la dureté de l’hiver russe ; ailleurs, c’est
un aménagement déplorable, un entretien inexistant ; pres-
que partout, le surpeuplement et l'insuffisance profonde de
l'habitation.
Sans doute cette situation si défavorable ne provient-elle pas uniquement des essais de collectivisation tentés par le gouvernement russe : elle est due, pour une part importante,
aux difficultés qui gènent ce malheureux pays dans son déve-
«habitations à bon marché ».
loppement économique et dans son équilibre social, comme aux conséquences désastreuses de la fausseté des idéaux qui dominent ses institutions. Mais l'expérience russe a contribué cependant, pour beaucoup, à mettre en évidence les multiples
inconvénients de la collectivisation du logement, qui, parce
qu'elle est contraire à l’ordre naturel, risque d’être un remède pire que le mal qu'il veut éliminer.