‹ Le problème du malChapitre 11 sur 19 · A NOUS CONNUS · texte numérisé non relu

A NOUS CONNUS

Dans les considérations précédentes sur Inintelligence et la puissance de Dieu, nous avons déterminé les conditions générales de l’action divine. Dans celles qui ont pour objet la bonté suprême, c’est le but premier et le plus élevé de toute création que nous nous sommes efforcés de saisir. Tl s’agit maintenant d’appliquer ces notions générales au monde que nous connaissons et de retrouver dans celui-ci l’expression de l’intelligence, de la puissance et de la bonté de Dieu.

I. Constatons d’abord que la partie la plus essentielle des lois de ce monde découle directement de l’amour de Dieu pour les êtres qu’il a créés.

Dieu, ayant créé les êtres pour les aimer, a voulu les faire participer à sa propre félicité. Pour cela , comme nous l’avons vu , il devait se proposer avant tout la création

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d’êtres intelligents, libres, capables d’amour et de bonheur et ne produire des êtres inconscients ou, s’ils étaient doués de sensibilité, mais privés de raison et de liberté, que si la combinaison adoptée en vue de la vie et de l’activité des premiers rendait indispensable la production des seconds. Or la félicité des êtres libres et intelligents étant le but suprême, on peut se demander si la combinaison adoptée, si ce monde physique et organique aux lois duquel ont été subordonnées la vie et l’activité des hommes, c’est-à-dire des seuls êtres libres et intelligents que nous connaissions, est bien approprié à ce but, et si, d’autre part, les maux sans nombre qui accablent l’humanité sont compatibles avec cet amour qui a dû être le premier mobile de Dieu lorsqu’il a adopté cette combinaison.

L’imagination humaine crée facilement, en effet, des arrangements qui semblent de beaucoup préférables, et, suivant elle, il ne tenait qu’à Dieu de les réaliser.

Je ne mentionnerai que pour mémoire l’hypothèse qui suppose que Dieu aurait pu créer des êtres semblables à luimême, se multiplier pour ainsi dire et produire un nombre indéfini d’autres dieux jouissant, comme lui, de la félicité suprême. L’énoncé de cette hypothèse suffit pour en manifester l’absurdité. S’il y avait plusieurs dieux, aucun d’eux ne serait absolument indépendant ni tout-puissant. L’unité numérique est la condition indispensable d’un être qui réunit toutes les qualités désirables au superlatif. Si Dieu avait le pouvoir contradictoire de créer des êtres semblables à lui-même, il se suiciderait en faisant usage de ce pouvoir. Laissons donc cette hypothèse de côté.

Mais Dieu n’aurait-il pu créer des êtres purement spirituels, inférieurs à lui-même sous tous les rapports, mais supérieurs à l’homme, goûtant un bonheur sans mélange

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et exempts des douleurs auxquelles nous sommes assujettis? L’a-t-il pu? Nous l’ignorons complètement; l’a-t-il fait? nous ne le savons pas davantage. Toujours est-il que les hommes ont toujours supposé qu’il l’avait fait, puisque de tout temps et en tous lieux on a cru à des êtres de nature plus ou moins spirituelle, qu’on a craints ou révérés sous le nom d’anges, de génies, de démons ou même de dieux. Or, si Dieu a créé des êtres de ce genre, si en dehors de notre monde physique il existe des mondes d’esprits purs, — et si rien ne nous porte à le croire, rien non plus ne nous autorise h en nier la possibilité, — ces esprits, tout en étant affranchis du mal physique, sont toujours assujettis au mal métaphysique et au mal moral. Ce sont toujours des êtres créés, c’est-à-dire limités, privés d’une partie des perfections de l’être suprême. A moins de ne leur supposer aucune analogie avec la nature humaine, pas même celle que nous retrouvons en Dieu , ils doivent être libres et intelligents, capables d’amour et d’égoïsme et, par suite, éprouver les satisfactions et les peines qui naissent de l’exercice de la volonté. Dans ce cas, ils doivent aussi être soumis à une loi morale à laquelle ils ont le pouvoir d’obéir ou de désobéir. Cette désobéisance aussi, l’imagination humaine l’a supposée à maintes reprises, et on connaît le grand rôle que les anges tombés et le diable ont joué dans les religions et même dans la philosophie. Le mal existerait donc dans ce monde spirituel, comme il existe dans notre monde matériel , et serait peut-être plus grand même, puisque l’intelligence, la puissance et la liberté de ces êtres étant de beaucoup supérieures à celles de l’homme, les inspirations de l’égoïsme pourraient être bien plus intenses et conduire à des effets plus désastreux. Qui ne voit d’ailleurs que ces spéculations sont tout à fait oiseuses et que nous ignorons

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absolument ce que Dieu pouvait faire et ce qu’il a fait en dehors du monde que nous connaissons.

Il est vrai qu’en fait d’hypothèses invérifiables l’imagination humaine n’est jamais en défaut, et il serait facile de dépasser celle que je viens de rappeler. Nous avons vu se produire en ce siècle une utopie qui a eu un grand retentissement il y a une quarantaine d’années et réuni de nombreux et fervents adeptes. C’est le système de Fourier, qui prétendait réaliser une forme sociale capable de donner satisfaction à tous les besoins, tous les désirs, toutes les passions des hommes, de faire de leur vie un tissu ininterrompu de plaisirs, de bannir du monde tout chagrin et toute douleur, enfin d’affranchir l’humanité de tous les liens de la morale. Il était facile de prouver à Fourier qu’étant donnés la nature humaine telle que nous la connaissons par l’expérience et le milieu matériel dans lequel l’homme est obligé de vivre, le bonheur parfait qu’il rêvait était de toute impossibilité1. Mais ce qui était impossible pour Fourier, l’était-il pour Dieu? Dieu, comme nous l’avons déjà dit, n’aurait-il pas pu disposer ce monde de telle manière qu’au lieu de nous opposer des obstacles, des résistances de toute sorte, de menacer continuellement notre santé et notre vie, il eût été d'emblée adapté à tous nos désirs et ne nous eût offert qu’une série de jouissances toujours nouvelles, de plaisirs toujours variés, les choses étant arrangées de telle façon que les plaisirs de l’un ne portassent jamais préjudice à ceux de l’autre. Mahomet a rêvé un paradis de ce genre. Ce paradis, Dieu ne pouvait-il pas l’établir de prime abord ?

Et pour ceux qui ne se sentent pas attirés par ces jouis-

1 Voir mon Traité d’économie sociale , p. 346 et suiv.

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sances sensuelles, qui recherchent avant tout les satisfactions morales, Dieu ne pouvait-il réaliser de suite le paradis chrétien ? De même qu’il sait assurer une vie bienheureuse à ses élus, que n’accordait-il dès le début à toutes ses créatures l’exemption des peines et des douleurs et les satisfactions que leur nature comporte. Pourquoi les obliger d’acheter cette vie bienheureuse par une longue série de souffrances et d’efforts ?

Le vice de toutes ces hypothèses provient de l’idée qu’on se fait de la félicité. Un grand nombre de philosophes posent le bonheur comme but suprême de l’homme, et de ce principe premier ils prétendent déduire les règles de la conduite individuelle, de l’organisation sociale, de la morale. Mais cette déduction n’est pas facile, car elle doit tenir compte de l’immense variété des aspirations et des désirs, le plus souvent contradictoires entre eux, auxquels les hommes attachent leur bonheur. Dans ces systèmes on est nécessairement forcé de prescrire certaines actions comme conduisant au bonheur , d’en défendre d’autres comme y étant contraires. Or il se trouve que si les actions prescrites font le bonheur de quelques-uns, elles sont l’objet pour d’autres de l’aversion la plus prononcée, et que ces derniers placent le bonheur dans les actions que la théorie réprouve. Aux auteurs de ces systèmes on peut donc répondre : lé bonheur ne se commande pas et n’est pas affaire de théorie. Si le bonheur est en effet, comme vous le dites, le but suprême de l’homme, toutes les règles par lesquelles vous limiterez et gênerez l’action de l’individu donneront un démenti à votre principe; le bonheur étant avant tout le résultat de sensations et de jouissances personnelles, il faut laisser pleine liberté à chaque personne de le prendre où elle le trouve. Du moment donc que le

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bonheur est posé comme la fin dernière de l’homme, même sur terre, toute règle de conduite, toute prescription morale, toute définition même du bonheur devient impossible.

Il n’en est plus de même lorsque l’on admet que l’homme, étant une créature de Dieu et tenant de lui toutes ses aspirations naturelles, a pu recevoir de son auteur une destination déterminée, cette destination fût-elle la félicité ; car dans ce cas cette félicité pouvait être d’une certaine espèce et subordonnée à certaines conditions. Evidemment, un être libre et intelligent ne saurait contester à son créateur le droit de lui assigner une destination en le créant; du moment que cette destination est telle qu’il est préférable pour lui d’exister que d’être resté dans le

néant, il ne peut exiger rien de plus. De même l’intelligence et la volonté de cet être ne sauraient prévaloir contre l’intelligence et la volonté divine dans le jugement de ce qui est préférable pour lui; Dieu n’était pas tenu à lui procurer le bonheur tel que sa connaissance imparfaite et limitée pouvait le lui faire concevoir, mais la félicité qui au jugement divin était la seule véritable. Aussi Dieu n’at-il pas assigné à l’homme, comme but suprême sur cette terre, la recherche du bonheur, mais l’accomplissement de la morale. Son amour ne tendait pas à satisfaire les désirs et les passions des individus, mais à leur assurer la félicité qu’il jugeait conforme à la véritable nature d’un être libre, intelligent et capable d’amour. Ce n’est pas le bonheur, c’est la pratique des devoirs prescrits par la morale, c’est l’amour spirituel, qui constitue le but suprême de l’homme et qui est en même temps la source de la seule félicité à laquelle il puisse prétendre. Si Dieu a subordonné l’acquisition de cette félicité à certaines conditions, s’il a voulu la faire dépendre de certains maux subjectifs et objectifs d’une

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durée limitée, il était parfaitement dans son droit. Du moment que Dieu a créé les êtres pour la félicité qu’il a jugée la meilleure et leur a donné le moyen d’y parvenir, l’existence est préférable pour eux à la non-existence et aucune plainte n’est recevable de leur part, même si cette félicité est conditionnelle et surtout s’il était impossible qu’elle ne le fût pas.

Cette félicité qui se fonde sur l’amour, le sacrifice accompli et le mérite acquis, est même la meilleure au point de vue purement humain. Parmi les types de bonheur que nous pouvons imaginer, il en est deux extrêmes : le plaisir toujours et partout, le sentiment exclusif de l’amour spirituel et du sacrifice. Si le premier prévaut, les plaisirs sensuels formeront l’unique objet, le but absolu de la vie humaine. L’homme n’aura qu’une seule pensée : le désir de jouissances incessantes, et toutes ses actions ne tendront qu’à donner satisfaction à ce désir. Supposons que ses convoitises ne tendent jamais à l’impossible — et qui l’empêcherait, par exemple, de désirer la puissance divine — ou que les plaisirs sensuels toujours renouvelés, n’aboutissent pas très rapidement à la satiété et au dégoût — ce qui semble résulter de leur nature même — l’homme qui s’y abandonnerait ne serait évidemment qu’un composé de sensations passives et d’impulsions organiques; emporté dans un tourbillon sans fin de jouissances matérielles, il ne rentrerait jamais en lui-même; le sentiment de sa liberté, de sa dignité, de sa responsabilité lui resterait toujours étranger. Ce serait d’ailleurs un parfait égoïste, qui ne serait relié aux autres que par des sympathies passagères dépendant de ses plaisirs ; et si même en vertu de quelque arrangement, dont il nous est difficile de nous faire une idée, sa volonté exclusive de donner carrière à ses passions

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pouvait s’accomplir sans porter préjudice à autrui, il ne vivrait toujours que pour lui seul, ne penserait qu’à luimême et ne se rattacherait par rien à l’ensemble de l’univers. La vie de cet homme serait celle d’un animal qui, par suite de circonstances favorables, pourrait largement satisfaire à ses besoins et serait exempt de maladie et de douleur; il n’aurait aucune valeur propre, ne serait digne d’aucune estime et n’inspirerait à ceux qui ont compris des aspirations plus hautes que l’aversion et le mépris.

Si, au contraire, nous considérons l’homme du type opposé, qui ne connaît d’autre félicité que celle qui résulte de l’amour des autres et du sacrifice accompli, qui, par conséquent, s’abstiendra de tout plaisir et dont la vie austère ne sera qu’une abnégation continue, son existence nous paraîtra peut-être triste et décolorée, mais nous ne pourrons nous empêcher de lui reconnaître une valeur supérieure, de l’admirer et de l’aimer. Et certes il ne sera pas malheureux. La flamme du dévouement qui brûlera dans son cœur lui préparera les joies les plus pures et les plus intenses. On pourra dire que pour atteindre une telle félicité, il faut une volonté d’une énergie extraordinaire et un désintéressement presque impossible, mais on conviendra en même temps que cette félicité est la plus haute et la plus grande que l’homme puisse désirer.

Mais ce sont là deux types extrêmes qui, en réalité, n’ont jamais existé, le premier, parce que la nature des choses s’y oppose, le second, parce que dans l’existence de l’homme le plus disposé au sacrifice une part, si minime soit elle, est faite au plaisir des sens. Et cette part est légitime dans une large mesure, car Dieu ne nous a pas donné l’attrait du plaisir pour que nous n’en jouissions jamais; et d’un autre côté, les sacrifices qu’impose l’amour

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et le devoir vont rarement jusqu’à l’abnégation absolue. Cependant, il était utile de considérer ces types extrêmes, car ils indiquent jusqu’à un certain point, si on tient compte en même temps de l’ensemble des facultés humaines, le genre de félicité que Dieu a destiné à l’homme.

Celte félicité, autant que nous pouvons l’imaginer, doit comprendre avant tout des satisfactions morales. L’amour de Dieu et des autres hommes en forme certainement l’élément principal. Une communauté d’amour entre des êtres intelligents et libres, où chacun s’oublierait lui-même pour ne penser qu’aux autres, où tous seraient disposés au sacrifice sans qu’aucun trouvât l’occasion de se l’imposer, c'est le plus haut idéal du bonheur auquel l’homme puisse aspirer.

Mais ces sentiments d’amour réciproque supposent une valeur personnelle de ceux qui y participent. Le véritable amour n’est possible qu’entre êtres dignes d’être aimés. L’amour pour un individu indigne n’est que la pitié et laisse subsister une inégalité qui rend impossible la vraie réciprocité. Cette valeur, l’homme ne peut la trouver que dans un mérite acquis et ce mérite, comme nous l’avons vu, ne peut être acquis qu’au prix de sacrifices et d’efforts volontaires. Et d’autre part, comme nous l’avons vu aussi, l’esprit de sacrifice constitue l’élément essentiel de l’amour. La communauté d’amour dont je viens de parler ne peut donc s’établir qu’entre des êtres doués d’un mérite acquis par des sacrifices voulus ou accomplis. Les mérites de ces êtres pourront être différents sans doute, mais, en vertu de leur amour réciproque même, nul n’enviera le mérite supérieur d’un autre, nul ne méprisera celui dont le mérite est inférieur. Telle est du moins la condition pour que la félicité de la communauté fraternelle soit parfaite.

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L’activité semble être l’essence de l’âme humaine. L’action, quand elle n’exige pas d’efforts pénibles, forme un des éléments les plus indispensables du bonheur. Dieu nous a donc destinés à agir et si parmi les actions que nous accomplissons dans ce monde il en est beaucoup qui ne contribuent que médiocrement à notre félicité, il en est d’autres, au contraire, qui constituent de vrais plaisirs et des plaisirs approuvés par la plus stricte morale. Telle est avant tout la perception et la production du beau et toutes

les jouissances esthétiques qui en résultent, jouissances où

sont intéressées à la fois les sens, les facultés émotives et toutes les puissances spirituelles. Des actions d’un autre ordre donnent lieu à des satisfactions non moins vives et non moins légitimes : ce sont celles qui proviennent du développement de l’intelligence et de l’acquisition du savoir. Enfin tout travail, quand il s’accomplit sans peine et donne des résultats féconds, est une source de satisfactions nombreuses. Ces motifs d’activité ne manqueront certainement jamais à l’homme et occuperont toujours une place éminente parmi les causes de sa félicité.

Enfin cette félicité exige certaines conditions négatives : l’absence des peines morales et du chagrin et l’absence des maux physiques et de la douleur proprement dite. Sans doute le mal métaphysique existera toujours, ainsi que pour des êtres libres la possibilité du mal moral. Mais on peut concevoir un état où cette possibilité ne se réalise jamais, et quant au mal métaphysique, l’esprit d’abnégation et de sacrifice le fera toujours accepter avec résignation par les âmes dévouées qui n’aspireront jamais à des satisfactions incompatibles avec leur nature finie.

Telles sont, autant que nous pouvons le deviner, les conditions et la nature de la félicité que Dieu a voulue

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pour rhomme. De là résultent des conséquences importantes, qui jettent un grand jour sur la pensée dont est issu cet univers.

1° Les êtres capables d’amour qui ont cette destination doivent posséder l’aspiration au bonheur et l’intelligence suffisante pour distinguer la vraie félicité des plaisirs sensuels.

2° Il est nécessaire qu’ils soient eux-mêmes les instruments de leur félicité et puissent la créer par leur propre volonté, ce qui implique qu’ils soient doués d’une force propre s’exerçant librement à son choix.

o° Cette félicité doit être méritée, ce qui suppose qu’elle ne peut être le fruit que d’efforts plus ou moins pénibles et de sacrifices.

4° Il faut que les êtres créés dans ce but soient multiples et vivent en société, car l’amour et les sacrifices réciproques ne sont concevables qu’à cette condition.

5° Cette destination doit leur être imposée comme une loi qui les oblige les uns vis-à-vis des autres, une loi morale. La société ne peut être constituée que par une loi de ce genre, car lors même qu’on suppose qu’elle résulte d’un contrat, les contractants ne peuvent être liés les uns vis-à-vis des autres que si leurs engagements tirent leur force d’une loi qui les oblige à tenir leurs promesses. Cette loi trace en même temps aux êtres qui y sont assujettis la voie qu’ils doivent suivre pour accomplir leur destination; elle détermine ce qui pour leur volonté est le bien et le mal et, tout en les laissant libres de choisir entre l’un et l’autre, fait un mérite du choix du bien.

6° Enfin, la dernière conséquence de cette relation, qui est en même temps le corollaire de toutes les conséquences précédentes, c’est que la vie de ces êtres doit nécessairement

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être divisée en deux périodes : la période des actions et des efforts, et la période de la félicité acquise, le temps du travail et des sacrifices et le temps des satisfactions résultant de ces peines, la vie transitoire des épreuves et des douleurs et la vie définitive de la félicité méritée.

Ce sont là de bien vieilles vérités. Mais pour être vieilles, elles n’en sont pas moins vraies, et dans tout ce que la philosophie ancienne et moderne a tenté d’y substituer, il n’y a rien qui égale la lucidité et la rigueur de ces simples données, communes d’ailleurs à tous les systèmes religieux qui méritent ce nom.

Comme je l’ai dit, ces conséquences de la destination humaine jettent un grand jour sur les idées qui ont présidé à la création de notre univers. Elles expliquent pourquoi Dieu a créé des êtres individuels, libres, intelligents, capables d’amour, aspirant au bonheur; pourquoi il a voulu que ces êtres vécussent en société et fussent soumis à une loi morale. Elles rendent compte en même temps des biens et des maux qui devaient nécessairement découler de ces données premières : le bien de l’amour, du sacrifice, de l’accomplissement du devoir; le mal de la sujétion à une loi imposée, des entraves résultant de l’état social, de la limitation de l’indépendance individuelle et de la solidarité que cet état implique, les maux qu’entraînent la désobéissance à la morale et la mauvaise volonté des uns à l’égard des autres. Elles expliquent la mort.

Mais il est d’autres questions non moins graves sur lesquelles elles nous laissent dans une incertitude complète. Elles ne nous disent rien sur l’existence de ce monde physique auquel notre destinée est si intimement liée. Elles nous laissent dans l’ignorance sur les raisons qui ont motivé l’assujettissement de notre âme immortelle à un corps

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organique et ont fait de ce corps non seulement l’instrument indispensable de toute notre activité extérieure, mais de notre pensée même. Elles ne nous renseignent ni sur la cause des plaisirs sensuels et notre tendance à les préférer aux satisfactions morales, ni surtout sur la douleur physique qui joue un si grand rôle dans notre vie. Ces grands problèmes, qui intéressent si vivement l’ordre général de la création, dépendent -ils également de la bonté de Dieu ?

Je pense que ces problèmes aussi peuvent recevoir une solution approximative.

II. Quand nous considérons l’univers tel qu’il s’offre aujourd’hui aux regards de la science, cette quantité innombrable de globes qui roulent dans l’espace, suivant des lois inflexibles, la richesse et la variété des organismes qui s’y développent, les millions d’années qui se sont écoulées depuis que ces globes existent et que la vie les anime; quand nous comparons aux immenses proportions de cette nature non humaine l’exiguïté de l’homme, la courte durée de son activité, même comme espèce, dans ce monde, les liens et conditions de toute nature qui subordonnent sa vie aux lois nécessaires qui régissent ce milieu, nous sommes en droit de nous demander si cet univers a bien été créé pour l’homme ou les êtres analogues à lui qui peuvent habiter d’autres planètes, ou si, au contraire, ce n’est pas l’homme lui-même qui forme un élément particulier d’un ensemble qui a sa destination propre, distincte de celle des parties qui le composent, et s’il est plus qu’un des rouages d’un mécanisme dont l’unité parait évidente, bien que nous ne puissions en pénétrer le but dernier. Tout paraît prouver en effet que, comme l’a dit un penseur éminent1, l’huma-

1 Mon maître Bûchez, Introd. à la science de l’histoire, lre édit., p. 109.

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nité est fonction de l’univers. L’ensemble des choses créées que nous connaissons semble former un tout qui se meut progressivement vers un but à lui assigné ; dans ce mouvement universel, tous les êtres particuliers jouent leur rôle nécessaire, l’humanité comme tous les autres, et ils ne semblent avoir été créés que pour cette fonction qu’ils remplissent dans le tout. Le monde, dans ce cas, n’aurait pas pour but de servir de théâtre à la libre activité de l’humanité, mais celle-ci ne serait elle-même qu’un rouage nécessaire au mouvement général et elle n’existerait que pour contribuer à l’accomplissement d’une destination qui lui est étrangère.

Comment concilier ces données, qui résultent de l’expérience, avec le principe que Dieu a créé les êtres pour les aimer et que c’est la félicité d’êtres libres et intelligents qui forme le but suprême de la création?

Cette conciliation me paraît facile; il n’est pas contraire, en effet, à la sagesse et à la puissance de Dieu d’atteindre par un même arrangement deux ou plusieurs buts à la fois.

Dieu a pu concevoir un monde composé de créatures de toute espèce , dans lequel il pouvait déployer toute la variété et la richesse de son intelligence et qui fut une manifestation grandiose de sa puissance infinie. Ce monde, soumis aux lois du temps et du mouvement, devait aboutir à un résultat déterminé, avoir une finalité propre, car telle est la condition de toute œuvre intellectuelle. Mais on ne voit pas la raison pour laquelle il aurait donné l’existence à ce monde , s’il n’avait pu la lier en même temps à celle d’êtres libres et intelligents qu’il pût aimer. Du moment que cette liaison était possible, on comprend qu’il l’ait réalisée. Ces êtres libres et intelligents ont pu entrer ainsi dans la conception de ce monde, et ce dernier a pu devenir

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le théâtre de l’activité des premiers. Nous pouvons donc comprendre que l’univers que nous connaissons ait sa destination particulière et que l’homme fasse partie de cet univers, en soit un rouage et contribue à l’accomplissement de sa destination ; et que cependant cet univers lui-même n’ait été créé que parce qu’une fonction y était dévolue à l’homme et aux autres êtres intelligents qui en font partie.

Un exemple pris dans les choses humaines aidera à faire comprendre cette relation. Supposons un auteur dramatique qui a l’idée d’une pièce de théâtre ; cependant il ne réalise pas cette idée, parce que les acteurs qui pourraient jouer son drame ne lui paraissent pas suffisants. Mais voilà qu’il survient des artistes capables de se charger des principaux rôles. Alors l’auteur écrit sa pièce et la fait représenter. Le drame, dans cef exemple, est l’analogue du monde non humain. C’est une œuvre qui a son existence, son unité, sa destination propres, parfaitement indépendantes de celle des acteurs qui doivent la représenter et qui produirait une partie de son effet même à la simple lecture. Mais ce drame n’aurait pas été composé s’il ne s’était trouvé des acteurs qui pussent y figurer. C’est la présence de ces acteurs qui a déterminé l’auteur à réaliser sa conception dramatique, comme c’est la présence projetée d’êtres libres et intelligents qui a déterminé Dieu à créer l’univers non humain. Et cependant dans le drame composé par le poète, les acteurs ne jouent qu’un rôle, ce ne sont pas eux qui donnent à l’œuvre son sens et sa valeur. De même le monde où nous vivons a sa destination indépendante de l’homme, qui n’y remplit qu’une fonction. Les deux buts se réalisent donc en même temps, la finalité propre à l’univers s’accomplit suivant les lois déterminées par Dieu, et l’amour de Dieu pour les hommes se révèle

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dans. la création même de ce monde, qui donne un emploi à leur activité.

Ce monde n’est donc pas uniquement un lieu d’épreuves, il n’a pas été créé exclusivement pour que l’homme y puisse souffrir et mériter. C’est une combinaison tendant à un but par des phénomènes successifs, phénomènes à la production desquels l’homme est appelé à participer; c’est une œuvre divine dans laquelle une part de travail est réservée à l’homme et qui pour lui n’est pas seulement une source de peines et de douleurs, mais aussi de satisfactions et de plaisirs. Si l’univers n’était qu’un lieu d’épreuves, il devrait être contemporain de l’homme et sa durée ne devrait pas dépasser celle de l’humanité. On ne concevrait pas, en outre, la raison de cette immense masse de phénomènes cosmiques, géologiques, biologiques, dont le plus grand nombre reste inconnu à l’homme, et qui ne touchent que très indirectement ou ne touchent pas du tout à la vie humaine. Il semble que si le but unique de Dieu avait été de donner à l’homme l’occasion de souffrir et de mériter, une machine si compliquée n’eût pas été nécessaire. En outre, le but moral que se proposait Dien n’eut été atteint que très imparfaitement. La grande loi morale, c’est l’amour réciproque; c’est dans cet amour que les êtres spirituels doivent chercher le summum de la félicité. Or, si le monde matériel n’était qu’un lieu d’épreuves, la pensée égoïste du salut personnel serait devenue la préoccupation légitime de tous ; les meilleurs ne se seraient proposé d’autre but que de soutenir courageusement les épreuves qui leur étaient imposées pour se rendre dignes de la récompense éternelle. Ce système était incompatible avec l’oubli de soi-même et l’amour des autres, conditions premières de la vie future.

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Non, Dieu, en attribuant au monde qu’il créait une destination propre, une fin déterminée à atteindre dans la série des temps, et en assignant à l’humanité une fonction, une œuvre dans ce monde, montrait qu’il imposait à tous les êtres créés la grande loi du sacrifice qu’il s’était imposée à lui-même en produisant l’univers. Nul être n’est créé pour lui-même; tous, que leurs mouvements soient aveugles et nécessaires ou libres et dictés par une intelligence, tous sont les instruments obligés ou les ouvriers volontaires d’une œuvre dont le but n’est pas en eux-mêmes, dont la fin les dépasse et dépend uniquement de la volonté de Dieu. Mais cette subordination de tous à un but final, en même temps qu’elle condamne la prétention que pourrait avoir l’un des êtres de se faire centre et de tout rapporter à lui, qu’elle justifie la position relative de chacun et donne la raison du sacrifice imposé à tous, relève du même coup la valeur de chacun, en l’investissant d’une fonction universelle, en en faisant le coopérateur de Dieu dans l’accomplissement du but final, en l’associant à l’œuvre divine. Tous ont été reliés ainsi en uue seule unité, et à la valeur personnelle que chacun pouvait avoir par soi-même s’est jointe la valeur qu’il tirait de l’ensemble , l’honneur d’un service ou d’un ministère accompli suivant la volonté de Dieu.

Il résulte de là une autre conclusion. Si l’homme n’est pas seulement ici-bas, comme le prétendent certains théologiens, pour faire son salut individuel en subissant des épreuves plus ou moins douloureuses, la doctrine philosophique qui attribue à l’homme un but purement individuel sur cette terre, qui ne considère la société que comme un moyen de procurer un plus grand bien aux individus, qui fait naître le devoir du droit, qui base la morale elle-même sur l’autonomie de la personne libre, cette doctrine qui ne

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fait que reproduire, dans le domaine de la libre pensée, l’enseignement théologique du salut individuel, n’est pas plus fondée en vérité que cette dernière. Je n’ignore pas que par cette affirmation je me place entièrement en dehors du courant philosophique du temps actuel; bien plus, en dehors des idées générales que la renaissance a empruntées à l’antiquité et qui depuis n’ont cessé de dominer la philosophie morale. Mais d’autre part la subordination de l’individu à la société est un fait pratique si évident, tout le développement de la civilisation constaté par l’histoire prouve d’une manière si péremptoire que l’œuvre de l’homme est sociale et non individuelle, enfin l’humanité est rattachée par des rapports si étroits au monde inorganique et organique, qu’il semble impossible de tout rapporter à l’homme, et à l’homme individuel, sans méconnaître les conditions les plus essentielles de l’ordre universel. Je persiste donc à croire, malgré la puissance de l’opinion contraire, que l’humanité est fonction du monde, de même que les peuples sont fonctions de l’humanité et les individus fonctions de la nation dont ils font partie 1.

Du sommet où nous sommes arrivés, nous pouvons embrasser tout le champ du bien et du mal qui nous est départi sur cette terre. Notre assujettissement aux. lois du monde physique s’explique, ainsi que nos rapports nécessaires avec ce monde, et par eux tous les plaisirs et toutes les douleurs dont la condition est dans ce monde.

1 Ceci n’empêche pas l’individu d’être une fin en soi, dans un certain sens du moins, c’est-à-dire, en tant que nul n’a le droit de considérer les autres comme des moyens de sa propre fin; c’est là en effet un principe moral, basé sur l’égalité des hommes, mais qui ne préjudicie en rien à la fonction de l’humanité dans l’ensemble des êtres. Je reviendrai sur ce point au chapitre III qui suit.

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Les lois cle l’univers dépendent naturellement de la conception générale que Dieu voulait réaliser, de l’ensemble de la combinaison qu’il avait imaginée et du but qu’il avait assigné à cetle combinaison; de ces lois naissaient, suivant une logique inéluctable, les conditions nécessaires du bien et du mal objectifs. Ce bien et ce mal, Dieu ne pouvait les éviter sans renoncer à la réalisation même de sa conception; comme nous l’avons vu en traitant de l’intelligence divine, il n’est pas maître des conséquences logiques qui naissent d’une idée donnée. Les biens et les maux objectifs devaient à leur tour se traduire en biens et maux subjectifs pour les êtres sensibles et intelligents compris dans la combinaison générale. Cet univers ne pouvait donc être créé sans toutes ses imperfections, sans tout le mal, ne provenant pas de la volonté humaine, qu’il contient. Toute la question était de savoir si tel qu’il pouvait être, il valait mieux pour les êtres sensibles et intelligents qu’il fût ou ne fût pas. Dieu, dans son amour pour ces êtres, a jugé préférable qu’il fût.

J’ai indiqué dans ce qui précède ce qui me paraît connaissable dans le but général de la création. Mais la science humaine est assez avancée aujourd’hui pour qu’il soit possible de pénétrer plus avant dans le plan de la combinaison voulue par Dieu. Cette combinaison suscite deux espèces de considérations bien distinctes : 1° celles qui sont relatives au monde matériel et à la vie de l’humanité dans ce monde ; 2° celles qui concernent le monde futur et la destinée définitive des êtres libres et intelligents. Les premières sont seules basées sur les faits constatés par l’expérience scientifique; elles embrassent à la fois Tordre non humain et la vie actuelle de l’humanité; les secondes sont surtout conjecturales, mais elles soulèvent une question

LE BUT GÉNÉRAL DE DIEU

majeure,, celle de la justice de Dieu. Nous allons successivement présenter les unes et les autres, en donnant aux premières, qui sont seules accessibles jusqu’à un certain point à notre connaissance, tous les développements nécessaires et en indiquant pour les secondes les suppositions les plus vraisemblables.

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