‹ Le problème du malChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

de l’ordre humain

L’homme est par son corps le terme le plus élevé de la série animale. La production de l’espèce humaine a été la dernière des créations à nous connues; elle est comprise dans la progression ascendante qui constitue notre univers et en forme le couronnement. Par son corps, l’homme contribue aussi aux transformations incessantes du monde physique et fait sa partie dans l’antagonisme des êtres et dans la lutte pour la vie. Mais en dehors de ce rôle commun qu’il partage avec les plantes et les animaux et qui le lie étroitement à l’ensemble des créations matérielles, il a une destination propre que manifeste la nature même de son œuvre et qui le distingue absolument de tous les êtres qui l’ont précédé sur cette terre.

I. L’homme est un être libre, intelligent et capable d’amour, et par suite il se trouve placé dans des conditions qui diffèrent du tout au tout de celles des créations antérieures. Ces conditions, nous les avons déjà indiquées. Mais il est nécessaire de préciser davantage les caractères propres de la fonction humaine.

L’animal n’a d’autre voie à suivre que celle que lui tracent ses instincts égoïstes. Il remplit sa fonction dans le monde en donnant satisfaction à ses besoins, en cédant à ses penchants, en obéissant aveuglément aux lois de sa nature physique. Cette obéissance pour lui est nécessaire; il n’a

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pas le choix de s’y soustraire. L’homme, au contraire, est libre et la loi qui lui est imposée, la loi morale, ne résulte pas de ses instincts organiques, elle est proposée à son intelligence. Cette loi, loin de s’identifier avec les impulsions instinctives qui existent chez l’homme comme chez l’animal et avec les tendances de sa personnalité égoïste, plus puissantes chez l’homme que chez l’animal puisque chez lui les volontés de l’esprit se joignent aux impulsions du corps, se trouve le plus souvent en opposition avec les unes et les autres; et, en tout cas, elle lui trace un but et une destination propre, qui ne résultent pas de sa nature même. L’accomplissement de la morale est la fin de l’homme sur terre et par la il se distingue aussi absolument des animaux que par la volonté libre et la véritable intelligence.

Le second point par lequel la fonction de l’homme dans ce monde diffère essentiellement de celle des animaux, c’est qu’elle est avant tout sociale. Certaines espèces d’animaux aussi vivent en société; mais les plus parfaites de ces sociétés, celles qui offrent les rudiments de la division du travail, restent toujours bien loin de la société humaine. Parmi les différences de tout ordre qui les séparent, il en est deux qui sont caractéristiques. En premier lieu les rapports sociaux chez les animaux ne semblent avoir d’autre but que de faciliter l’accomplissement des fonctions instinctives des individus. L’état social chez les abeilles et les fourmis n’a évidemment d’autre résultat que de leur permettre la construction de magasins capables de conserver leur nourriture; chez d’autres animaux, il paraît destiné uniquement à assurer la défense contre les agressions du dehors. Chez l’homme les fins sociales dépassent les fins individuelles. Elles comprennent toute la suite des généra-

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tiens et s’étendent à des œuvres morales, politiques, scientifiques, esthétiques, tout à fait étrangères à la simple conservation de l’individu et de l’espèce. En second lieu, les sociétés animales ne comprennent toujours que des tribus ou des troupes, des ruches ou des fourmilières, composées d’un nombre comparativement petit d’individus, et de ces troupes chaque espèce en compte un nombre indéfini qui n’ont jamais les moindres relations entre elles. Il en est tout autrement de la société humaine. Si, de fait, elle s’est divisée, à l’origine des temps historiques, en groupes distincts séparés les uns des autres, cela a toujours été contrairement aux prescriptions de la morale et cet état de choses n’a jamais été durable. Toujours et partout les groupes isolés se sont rapprochés, ne fut-ce que pour se combattre; toujours il s’est établi entre eux des relations variées; aujourd’hui il n’est pour ainsi dire pas de société humaine de quelque importance qui ne soit en rapport avec toutes les autres et l’humanité tend de plus en plus à former un seul ensemble, dont toutes les parties se connaissent et se tiennent et sont vis-à-vis les unes des autres dans un état d’action et de réaction constant. La véritable société humaine, c’est l’association de tous les hommes, c’est l’humanité tout entière, et il n’existe pas de société animale qui tende à un pareil but.

Enfin la troisième et la plus importante des différences qui distinguent l’homme de tous les êtres créés qu’il connaît, c’est que son œuvre, comme celle de Dieu, est progressive. Si le progrès est la loi générale du monde, il est de plus la loi particulière de l’homme. Chaque espèce animale remplit une fonction déterminée, toujours la même. La manière dont a vécu le premier des ancêtres sera celle dont vivra le dernier descendant. La succession des géné-

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râlions humaines, au contraire, est comme un seul homme qui non seulement apprendrait toujours et s’efforcerait constamment de se corriger et de s’améliorer, mais qui, se trouvant chaque jour vis-à-vis de circonstances différentes et de difficultés nouvelles, saurait s’adapter successivement à toutes les situations et, telle œuvre accomplie, en entreprendre une autre sans ressemblance avec la première. Quand chacune de ces œuvres nouvelles est supérieure à la précédente, quand supposant et contenant celle-ci, elle y ajoute quelque chose de plus, l’œuvre totale est progressive et telle est, en effet, l’œuvre qu’accomplit l’humanité. Assujettie à certaines lois générales qui laissent un vaste champ au libre arbitre des individus, l’humanité s’accroît constamment en savoir, en puissance, en unité, en bienêtre, en moralité. Tandis que la vie de chaque espèce animale est toujours identique à elle-même, la vie de l’espèce humaine change et progresse toujours. L’homme possède en lui une force indéfinie, capable de concevoir chaque jour des buts nouveaux et de les réaliser. Son activité morale et sociale ne tend qu’à cette fin; il est progressif de nature. Le monde physique et organique subit le progrès, l’homme l’opère.

La morale, la société de tous les hommes, le progrès, telles sont les lois fondamentales de la destination de l’humanité sur terre. Voyons comment ces lois fonctionnent et quelle est, sous leur empire, l’œuvre que l’homme accomplit ici-bas.

L’homme a été placé sur la terre nu, ignorant, dépourvu de tout moyen d’action en dehors de ses organes physiologiques. Une seule connaissance lui a été donnée dès le commencement, c’est celle de la morale, qui, avec quelques perceptions premières, les notions que lui fournissaient les

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impressions des sens et les inférences rudimentaires qu’il pouvait tirer de ces premiers éléments intellectuels, forma le point de départ de toute sa science postérieure. Gomment la loi morale a-t-elle été communiquée au premier homme? Est-ce par une révélation directe de Dieu au moyen de la parole, ou bien par une révélation intérieure, la présence native dans la conscience humaine d’un ensemble d'idées innées? C’est là un des grands mystères dont est entourée l’origine de l’espèce humaine. Nous nous sommes expliqués ailleurs sur ce point1 et nous avons donné la préférence à l’hypothèse de la révélation verbale, puisque, si le premier homme avait été éclairé directement par des idées innées, il aurait dû en être de même de ses descendants. Or l’expérience nous apprend que les hommes que nous connaissons reçoivent les prescriptions morales par transmission orale, que ce sont les pères qui les enseignent aux enfants et qu’elles sont sujettes à toutes les altérations qu’une transmission orale peut subir. Quant aux hypothèses utilitaires, en vertu desquelles la morale serait un produit de la réflexion humaine, et, en général, à toutes celles qui supposent à cet égard une autonomie de l’homme se donnant a lui-même les prescriptions de sa conduite, elles sont incompatibles avec le concept même de la morale, qui suppose une loi obligatoire, indépendante de celui qui est obligé et que lui impose un être différent de lui. Les prescriptions de la morale utilitaire ne sont que des règles de prudence; celles de la morale autonome ne peuvent constituer des obligations, puisque l’individu qui a le pouvoir de se donner une loi a également celui d’abroger cette loi ou de s’en dispenser. La morale ne

1 De la raison, liv. IV, ch. 2 et 3.

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peut naître pour l’homme que du commandement d’un être supérieur à lui, de Dieu, et elle n’a pu lui être connue que par une des deux sortes de révélation que nous avons mentionnées.

La connaissance de la morale fut donc donnée à l’homme dès le commencement et elle eut en vue dès l’origine deux objets principaux qui depuis n’ont cessé de constituer ses prescriptions essentielles.

J° Le premier de ces objets a été la conservation des individus humains et la propagation de leur espèce. Sous ce rapport déjà , qui paraît se rattacher uniquement à la vie physiologique, l’homme se distingue essentiellement des animaux. Pour ces derniers, la conservation de l’individu et de l’espèce est assurée par le jeu des instincts. L’homme, au contraire, a très peu d’instincts proprement dits. On a pu dire avec vraisemblance que le nouveau-né humain n’en avait qu’un seul, celui de prendre le sein de sa mère et de téter. On pourrait peut-être en trouver quelques autres, mais en tout cas ils sont peu nombreux et peu importants et tout à fait insuffisants vis-à-vis des besoins physiologiques. Ce que l’instinct apprend aux animaux a donc dû être enseigné à l’homme et proposé à son intelligence. Aussi les pratiques hygiéniques propres à la bonne conservation de l’individu et de l’espèce ont-elles commencé par être l’objet de prescriptions religieuses et morales* et beaucoup d’entre elles ne cesseront de constituer des devoirs. Cependant, dans cet ordre de faits, ce n’est pas à la morale qu’appartient le principal rôle. D’autres motifs dérivés directement de la nature humaine sont pour la grande part dans la conservation de notre espèce.

Ces motifs résultent des satisfactions et des plaisirs que l’homme éprouve quand il arrive à pourvoir à ses besoins,

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des non-satisfactions et des douleurs qu’il ressent dans le cas contraire. Ces phénomènes apparaissent comme un stimulant naturel, analogue aux instincts des animaux, mais qui en diffère, en ce qu’il est l’objet d’idées et de volontés et qu’il ne pousse pas aveuglément l’individu à des actes dont il ne connaît pas le résultat. Ce stimulant, c’est l’intérêt, et l’ensemble des intérêts tendant à la conservation des individus et de l’espèce est l’utilité. Par cela même que l’intérêt est conçu et voulu, il est sujet à l’erreur et à la mauvaise volonté; des individus peuvent placer leur intérêt dans l’accomplissement de désirs nuisibles; ils peuvent poursuivre des buts contraires à leur propre conservation et à celle de l’espèce. C’est alors qu’intervient la morale. Elle condamne les tendances nuisibles , elle n’approuve que les volontés qui sont conformes à l’utilité réelle, et ces dernières seulement en tant qu’elles se subordonnent à des prescriptions supérieures. Mais, dans tous ces cas, la morale intervient avant tout pour régler l’intérêt; celui-ci reste toujours le principal stimulant pour la conservation des individus et de l’espèce.

La satisfaction de plus en plus complète de ce besoin s’accomplit socialement et progressivement, comme toute l’œuvre humaine. Pour la réaliser l’homme dispose de deux moyens puissants, la science et le travail, dont nous avons déjà parlé et qui sont absolument refusés aux animaux.

Sous le nom de science, je comprends toutes les connaissances humaines, depuis les plus élémentaires jusqu’aux systèmes d’idées les plus compliqués sur la nature et la cause des phénomènes. C’est la science qui vis-à-vis du monde extérieur remplace pour l’homme ce que l’instinct enseigne à l’animal. Il faut que l’homme fasse acte d’intelligence et de volonté pour connaître ce qui lui est

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utile et ce qui lui est nuisible; il faut qu’il s’ingénie à trouver les moyens d’action que l’instinct ne lui suggère pas. Mais pour cela l’effort purement individuel serait tout à fait insuffisant ; il faut que les connaissances que chaque individu a acquises soient communiquées aux autres et accrues des connaissances que ceux-ci ont acquises de leur côté et que cette science se transmette de génération en génération pour s’accroître toujours. De là une première forme du progrès , résultant de la nature des choses, le progrès scientifique, qui augmente constamment les connaissances et par suite les moyens d’action des hommes.

Le second des moyens propres à l’homme pour assurer sa conservation, c’est le travail; le travail, qui diffère essentiellement des mouvements instinctifs des animaux , même lorsque ces derniers en offrent l’image, c’est l’effort volontaire et persistant tendant à produire les objets nécessaires à la conservation et au bien-être des hommes. Le travail n’est fructueux que lorsqu’il s’accomplit en société et que les efforts se combinent, en même temps qu’ils se divisent. Les produits du travail aussi s’accumulent, comme les connaissances scientifiques , et une partie de ces produits appliquée elle-même au travail et transmise de génération en génération, permet de rendre la production plus facile et plus féconde. Ici encore le progrès provient de la nature des choses, et la richesse s’accroissant sans cesse, ainsi que les moyens d’action, a pour résultat à la fois l’augmentation du nombre des individus et celle de leur bien-être.

2° Si le premier objet de la morale est la conservation de l’individu et de l’espèce , le second, qui pour l’homme apparaît comme la condition du premier, mais qui lui est supérieur, c’est la vie sociale même, avec les lois particu-

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Hères de son développement. Gomme nous venons de le voir, la conservation de l’individu et de l’espèce ne serait pas possible pour l’homme hors de la vie sociale; mais celle-ci n’a pas seulement cette conservation pour but, elle tend à des fins plus hautes.

La morale, en effet, comprend, en dehors des règles d’utilité, la justice et l’amour. La justice constitue la base fondamentale de l’ordre social ; elle exige l’accomplissement des devoirs hors desquels la vie commune serait impossible, et le respect des droits d’autrui. Elle forme le premier degré de la pratique morale, le degré inférieur, mais indispensable. Le degré supérieur est la charité et l’amour.

Or la loi de justice et d’amour se pose comme un idéal qui doit être réalisé progressivement.

Ce caractère lui vient de deux causes. En premier lieu, des conditions mêmes du développement humain : d’un seul homme et d’une seule femme, placés sur un point déterminé du globe , devaient sortir peu a peu des multitudes immenses, occupant la terre tout entière et créant par leurs propres efforts toute leur organisation sociale, toute leur science et toute leur prospérité matérielle. En second lieu, du libre arbitre humain. La pratique de la justice et de l’amour est toujours difficile, et il y a probabilité touchant à la certitude qu’un nombre plus ou moins grand d’individus s’en dispenseront et céderont de préférence aux impulsions de l’égoïsme. Mais par ce fait même et à cause de la solidarité inévitable que la vie sociale établit entre les bonnes volontés et les mauvaises, la morale réalisée sera en arrière de la morale prescrite. En vertu de ce double fait le progrès forme la loi fondamentale du développement de l'humanité au point de vue moral, aussi bien qu’au

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point de vue de l’utilité. Il consiste, en effet, d’une part, dans l’accroissement constant de la race humaine en nombre, en savoir, en puissance, et de l’autre dans la diminution incessante du mal provenant du libre arbitre. Mais si l’avancement des sciences et la prospérité matérielle en fournissent les preuves les plus frappantes, c’est dans l’accomplissement plus strict des devoirs de justice, dans les manifestations plus fréquentes de la charité, dans la réalisation de plus en plus complète de l’idéal moral, qu’il trouve son expression la plus haute et son signe le plus caractéristique.

D’après tout ce que nous pouvons soupçonner des débuts de l’humanité, elle a commencé par un seul couple, dont devait sortir toute la race humaine. Ce couple a reçu dès l’origine la loi morale, mais ignorant comme il l’était, il ne pouvait guère en comprendre la portée, et dépourvu de toutes les habitudes que la pratique de cette loi devait donner à l’organisme et qui, transmises de génération en génération, ont rendu cette pratique de plus en plus facile, les impulsions égoïstes provenant du corps devaient exercer tout d’abord une action prépondérante qui ne pouvait s’affaiblir que dans la suite des temps. La loi morale ne pouvant d’ailleurs s’appliquer à l’origine qu’au premier couple lui-même et aux enfants qui en étaient nés, ce ne fut que par la suite des générations que la famille primitive put devenir la tribu et que de la réunion des tribus se forma la nation. 11 s’écoula nécessairement un temps assez long avant qu’à l’aide des sympathies que les instincts naturels et la vie commune produisaient entre les parents et les enfants, puis entre les enfants issus d’un même couple, les devoirs de la famille pussent s’enraciner dans les consciences; il en fallut un autre avant que des sympathies analogues

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et l’intérêt commun contribuassent à l’accomplissement des devoirs plus étendus qui servent de fondement à la tribu et à la nation. Et en même temps il fallait que l’espèce se propageât, qu’elle prit possession peu à peu des parties habitables du globe, qu’elle acquît les connaissances les plus variées, qu’elle apprît non seulement à prévoir les phénomènes extérieurs, mais à se rendre compte de ses propres sentiments et de ses propres volontés. L’humanité dut se développer ainsi sous l’empire à la fois de la morale et des conditions résultant de sa nature organique, de ses facultés spirituelles et du milieu où elle était placée.

Mais en même temps apparaissaient les effets du libre arbitre. Par cela même que l’homme est une force libre, et qu’il peut à son choix obéir ou désobéir aux lois de la morale, il était certain qu’il ne se conformerait pas toujours à ces lois et que le mal entrerait pour une grande part dans ses actions. Évidemment, si les hommes avaient toujours obéi sur les points importants aux prescriptions de la morale, le développement de l’humanité, tout en restant progressif, eût été fort différent de ce qu’il a été en effet. Si le principe de l’amour pour tous les hommes et au moins le respect des droits de tous n’avaient cessé de dominer les consciences, les séparations qui, dès les premiers temps, ont fractionné l’humanité en tribus hostiles, n’eussent pu se faire ; les familles, en s’étendant sur le globe, auraient conservé des relations d’aide et d’assistance mutuelles, et les tribus se seraient organisées peu à peu, suivant la convenance des lieux, en nations probablement distinctes, mais amies les unes des autres, et au sein desquelles auraient régné la justice et la charité. Peut-être les grandes différences physiques et intellectuelles qui séparent actuellement les races et les individus

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n’auraient pas pris naissance. Les hommes, égaux en force, en intelligence, en talent, auraient été capables chacun de toute espèce de travail, et l’égalité de droit n’aurait cessé de se fonder sur l’égalité de fait. Une seule différence, et celle-là fondamentale, aurait toujours subsisté entre les hommes, celle qui naît de la volonté, du degré d’activité, de l’amour, du dévouement, et par suite des mérites ; mais ces mérites ne sont pas un don naturel, ils dépendent du libre arbitre de chacun. Un tel état de choses n’eût pas empêché la division du travail et la diversité des fonctions, mais chacun aurait choisi librement sa part dans l’œuvre commune, et les plus dévoués se seraient chargés en connaissance de cause des fonctions les plus pénibles et les plus difficiles. La société humaine se fût accrue ainsi, lentement sans doute, mais beaucoup plus vite qu’elle ne s’est accrue en effet ; étendant constamment son savoir et ses moyens d’action, jouissant de toutes les satisfactions morales, esthétiques et scientifiques, et des plaisirs matériels autorisés par la morale, elle serait restée exempte de la plupart des maux qui résultent de la vie sociale et probablement d’un grand nombre de maladies ; maîtresse des forces physiques qui forment son milieu terrestre, répandue sur tous les points du globe, composée de fractions séparées seulement par la distance des lieux, mais unes de sentiment et d’esprit, elle aurait fini par constituer cette véritable humanité, cimentée par l’amour réciproque, qui aujourd’hui, pour les espérances les plus hautes, n’est encore qu’un idéal lointain.

Mais, comme je l’ai dit, avec le libre arbitre et les éléments de la nature humaine, il était à peu près impossible qu’il en fût ainsi. Le progrès ne devait pas seulement être

le développement pacifique de la race humaine et son

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expansion sur le globe. Il avait à dompter aussi les instincts rebelles de l’organisme et les suggestions de l’intérêt personnel. En fait, la loi morale fut bien vite altérée, et les sentiments égoïstes prirent le dessus. Cependant, l’idée du devoir ne s’effaça pas complètement, et nulle part les hommes ne descendirent au rang des bêtes mues uniquement par leurs instincts. Mais les seules prescriptions morales qui se maintinrent furent celles qui s’appuyaient sur un lien matériel. On n’aima comme frères que ceux qui l’étaient jusqu’à un certain point physiquement, c’est-à-dire qui participaient du même sang. Les fractions indépendantes entre lesquelles se divisa la société humaine, inconscientes de leur origine commune, ne connurent d’autres relations que la guerre, toujours féroce, l’assujettissement des unes aux autres ou l’extermination réciproque. Les accidents de l’hérédité physiologique firent bientôt disparaître de fait l’égalité primitive et avec elle le droit de tous au respect et à la liberté. Partout la force prima le droit. La grande majorité des sociétés fut assujettie aux volontés d’un petit nombre ou à celles d’un seul. Dans leur sein régna sous toutes les formes la violence, l’oppression du faible par le fort, l’esclavage , l’asservissement de la femme et de l’enfant. C’est du souvenir de ce grand manquement à la loi morale qu’est née la tradition du péché originel.

Cependant l’humanité s’est relevée de cette chute. Dieu certainement prévoyait que la morale ne serait pas comprise d’abord dans toute son étendue et qu’elle ne serait pratiquée que très imparfaitement. Il savait que ses prescriptions auraient besoin de l’appui de la sympathie et de l’intérêt, et c’est probablement pour cela qu’il a fait entrer ces mobiles dans son plan général. Il se réservait en outre

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d’accorder aux hommes des secours successifs et de restaurer ou de compléter par des enseignements nouveaux renseignement primitif oublié ou altéré. Le christianisme a dû sa naissance à la dernière de ces interventions divines. C’est lui qui a appelé les tribus et les nations à former une seule humanité, et consacré définitivement les principes de la liberté, de l’égalité et de la fraternité universelles.

Quel sera le résultat dernier de l’accomplissement de ces principes de la loi morale? Ce ne peut être que la réalisation de l’idéal que nous avons indiqué plus haut, la constitution de l’humanité elle-même en un seul corps organisé pacifiquement, assurant à tous la liberté et l’égalité et les mettant tous à même de remplir, dans la plénitude de leur libre arbitre, les devoirs d’amour et de fraternité. Peut-être les inégalités que présentent encore aujourd’hui les dons naturels des hommes, la différence des forces physiques, des capacités intellectuelles, des talents, auront-elles disparu alors pour ne laisser subsister que la différence des mérites fondée sur la libre volonté de chacun. Peut-être les constitutions politiques aurontelles cessé d’être nécessaires et suffira— t-il pour l’accomplissement des oeuvres sociales de la libre entente et du libre concours de tous. Il nous est impossible de nous faire une idée, même approximative, de ce que sera l’humanité quand elle sera arrivée au terme de ce progrès. Mais l’idéal que posent à cet égard les principes de la morale, quoique indéterminé dans ses contours, est positif, et ces principes suffisent en tout cas pour nous tracer notre conduite. Car nous sommes assurés que mieux nous nous y conformerons, plus nous nous rapprocherons du but assigné à l’humanité par Dieu.

En tout cas, l’idéal moral supposera toujours chez ceux

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qui le réaliseront la pleine conscience et la volonté bien déterminée de l’œuvre à accomplir. Il est donc impossible que la morale devienne jamais une habitude mécanique, comme le pense Herbert Spencer. Il n’y a pas d’habitude qui puisse empêcher l’homme d’avoir des désirs égoïstes ou de se préoccuper de sou intérêt personnel; ces désirs et ces préoccupations, il n’y a qu’une force opposée qui puisse les vaincre, et cette force devant toujours s’exercer avec choix et être libre — car parmi ces aspirations il peut en être que la morale approuve — ce n’est que la volonté qui puisse la fournir. L’amour et l’esprit de sacrifice qu’il implique supposent d’ailleurs à tel point l’intelligence et la volonté, qu’il est impossible de comprendre comment ils pourraient être l’effet d’un simple automatisme. La volonté du bien, sans doute, peut être constante et tellement forte qu’elle ne se trouve jamais en défaut. C’est là, en effet, un des caractères les plus essentiels de la vertu. Pour l’âme arrivée à cet état, chaque acte de dévouement ne nécessite plus une lutte nouvelle et le nouveau sacrifice s’accomplit comme conséquence naturelle d’une volonté antérieure. Mais il ne suit pas de là que la vertu soit une habitude physiologique. Que seraient d’ailleurs des êtres qui feraient même le bien avec l’inconscience absolue d’une habitude mécanique? S’aimeraient-ils entre eux? Pourrait-on dire qu’ils sont justes et bons? Seraient-ce même des hommes?

C’est donc dans la réalisation progressive, mais consciente et volontaire de l’idéal moral qu’a consisté jusqu’ici l’œuvre dévolue à l’humanité sur cette terre. Dans cette œuvre chaque individu, chaque peuple, chaque nation remplit sa fonction spéciale, en contribuant d’une part au travail nécessaire à la conservation des individus et de l’espèce, en remplissant d’autre part les prescriptions de

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la morale. Or cette œuvre, d’après tout ce que nous pouvons en comprendre jusqu’ici, ne tend qu’à constituer l’humanité elle-même, l’humanité une par les croyances et les mœurs, fraternelle, maîtresse des forces de la nature, telle en un mot que nous la présente l’idéal moral. Mais ce fait même soulève une grande question. En quoi consiste la fonction propre de l’humanité dans l’ensemble du monde matériel? Si jusqu’ici l’humanité n’a pour but que de se constituer elle-même, quelle sera son œuvre et sa fonction quand elle sera constituée? •

Si, en effet, comme nous l’avons prouvé précédemment, l’ensemble de l’univers à nous connu dénote un plan grandiose qui se réalise progressivement; si chacun des êtres créés n’est qu’un rouage de cette immense machine et n’existe que pour y remplir une fonction; si l’homme lui-même est sujet à cette condition, si sa destination sur terre ne consiste qu’à contribuer pour sa part à la réalisation du plan universel et s’il ne se distingue à cet égard des autres êtres que parce qu’il accomplit son œuvre sciemment et librement et qu’il y trouve l’occasion du mérite et l’espérance d’une vie meilleure, on peut se demander ce que fera l’humanité sur terre quand elle se sera organisée d’après les prescriptions de la morale, quand l’idéal dont elle est si loin encore sera atteint. Occupée uniquement jusqu’ici à se créer elle-même, quelle sera son œuvre quand ce but sera réalisé, quelle sera sa destination ultérieure, sa fonction propre comme humanité? A quoi serviront cette science et cette force accumulée dont elle sera en possession? Ayant acquis par une suite d’efforts séculaires le maximum de sa puissance et de ses moyens d’action, à quoi emploiera-t-elle ces moyens et cette activité? Et si la série des créations progressives

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doit continuer, comment l’humanité finira-t-elle? qui la remplacera dans ce monde et quelle sera la nature de la création appelée à lui succéder?

Sur toutes ces questions nous sommes dans l’ignorance la plus profonde. Nous ne possédons pas le moindre indice qui pourrait même nous tenter de les résoudre, et il ne serait possible d’émettre à cet égard que des conjectures dénuées de tout fondement rationnel et qui n’auraient pas même la valeur d’hypothèses invérifiables.

Pour le matérialisme et le positivisme, ces questions sont toutes résolues; il arrivera un moment où l’adaptation des instincts et des facultés de l’homme aux phénomènes du milieu physique ou humain arrivera à son maximum; ce sera le moment de la plus grande prospérité, du plus grand bonheur possible de l’humanité. Mais ce maximum, qui ne pourra jamais être l’adaptation absolue, ne se maintiendra pas longtemps; la nature du milieu s’y oppose; ce milieu se transforme sans cesse en effet et tend vers un état de plus en plus défavorable à la vie en général et à la vie humaine en particulier. L’homme, loin de devenir maître des forces de la nature, sera vaincu par elles. Lin jour il n’y aura plus d’eau ni de chaleur à la surface du globe; toute vie alors sera éteinte et la terre roulera éternellement dans l’espace, comme un corps inerte, à moins que quelque choc ne la réduise en poussière et qu’elle subisse une nouvelle évolution, identique à la première et devant aboutir aux mêmes résultats. Faut-il dire que les données scientifiques dont on prétend étayer cette hypothèse ne reposent que sur des inductions tout à fait conjecturales et que de nouvelles découvertes peuvent les renverser à chaque moment? En tout cas, elle est inconciliable avec la croyance en Dieu telle que nous

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l’avons admise, et c’est une raison suffisante pour la rejeter.

Parmi les conjectures qu’on peut faire sur la fonction propre de l’humanité sur le globe, il en est une qui se présente assez naturellement; c’est celle qui assimile l’œuvre de l’homme à celle des êtres vivants en général, à la transformation de la matière, à des changements à opérer à la surface du globe ou dans les profondeurs de la terre accessibles à l’homme. Seulement,, pour les transformations opérées par des êtres vivants antérieurs à l’homme, nous pouvons apercevoir en général qu’elles avaient pour but de préparer le terrain à la venue d’êtres supérieurs et de l’homme lui-même, tandis que celles qui seraient imposées à l’homme s’accompliraient dans un but tout à fait inconnu. Suivant cette supposition, le travail matériel serait le premier des devoirs, celui dont découleraient tous les autres. La morale, sans doute, fait du travail un devoir, mais en tant seulement qu’il est la condition indispensable de la vie de l’homme sur cette terre et parce que celui qui ne travaille pas vit nécessairement du travail des autres. Mais jamais la morale n’a commandé le travail pour le travail, n’a imposé à l’homme un travail qui ne lui servirait à rien, tout en transformant la matière. Les prescriptions morales sont identiques sous ce rapport à celles de l’utilité; aussi bien que l’économie politique, la morale admet qu’il faut produire le plus possible avec le moins de travail possible. Mais pour elle les principes qui dominent les relations humaines sont toujours supérieurs à ceux qui règlent le travail, et s’il arrivait que le travail esclave fût plus productif que le travail libre, elle n’en condamnerait pas moins le travail esclave. Il faut donc renoncer à cette supposition. En réalité l’homme comme

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être libre et intelligent est tellement supérieur à tout ce qui l’entoure, qu’il est en droit de considérer la terre et ce qu’elle renferme comme son instrument; quel que soit le rôle que Dieu lui a assigné dans l’ordre universel, ce rôle ne saurait être purement matériel. En vertu de la différence des natures, la fonction de l’homme ne peut être identique à celle des forces aveugles. Par cela même que la morale a eu toujours en vue les relations humaines, qu’elle a commandé avant tout l’amour des uns pour les autres, qu’elle tend à constituer une humanité une et fraternelle, elle a marqué d’un signe plus haut la fonction humaine et l’a placée au-dessus de celle d’un simple rouage dans un mécanisme matériel.

Cette fonction nous l’ignorons actuellement et nous ne savons pas même si nous la connaîtrons jamais. Heureusement que cette ignorance n’est pas de nature à paralyser notre activité et à jeter le doute sur la conduite sociale ou individuelle que nous devons tenir. Si la destination définitive de l’humanité nous est inconnue,, nous savons parfaitement le but que nous devons poursuivre dans l’heure présente de la vie sociale; nous avons une règle certaine pour diriger notre action à chaque moment donné : cette règle, c’est l’obéissance à la loi morale et subsidiairement, dans les limites autorisées par la morale, la recherche de l’utilité collective et individuelle. Ce sont là des guides assurés, et en les suivant avec fidélité, chaque génération et chaque individu sera certain de contribuer à l’œuvre progressive de l’humanité, et d’accomplir ce qu’il nous est possible jusqu’ici de connaître dans la fonction de l’espèce, c’est-à-dire d’aider à constituer l’humanité elle-même et de réaliser l’idéal moral.

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II. De même que nous avons considéré l’ordre physique au point de vue du bien et du mal, il nous reste à apprécier l’ordre humain sous ce rapport.

Nous n’avons pas à décrire ici les biens et les maux que cet ordre présente. Nous l’avons fait longuement aux chapitres II et III de la première partie de cet ouvrage. La seule question qui s’offre ici est de savoir si la destination terrestre de l’homme est plus féconde en biens ou en maux, si dans la vie de l’humanité sur ce globe c’est le bien ou le mal qui l’emporte. Cette question est celle du pessimisme, non du pessimisme absolu qui pour nous est exclu par la croyance en la vie future, où la plupart des maux que nous éprouvons ici-bas seront devenus impossibles, mais du pessimisme relatif, du bien et du mal sur cette terre, qui à la vérité se confond avec le pessimisme absolu pour les systèmes où l’on ne reconnaît ni l’existence de Dieu ni la survivance de l’homme à son enveloppe matérielle.

Nous ne chicanerons pas sur les grandes et les petites misères que le pessimisme oppose à son idéal du bonheur humain. Nous en admettons la réalité, tout en constatant que les petites sont infiniment plus fréquentes que les grandes et que bon nombre d’hommes n’ont jamais connu que les premières. Nous ne prétendons pas non plus compenser le malheur des uns par le bonheur des autres; nous ferons remarquer cependant que pour juger de l’état heureux ou malheureux d’une société composée d’un très grand nombre d’individus, il faut nécessairement comparer le nombre des individus heureux au nombre des individus malheureux, puisque le bonheur comme le malheur sont choses essentiellement subjectives et personnelles et qu’en somme la prospérité d’une société ne peut consister que

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dans celle de la majorité des individus dont elle se compose. Mais d’autre part aussi nous n’imputerons pas au compte du plan de l’univers les maux, que l’homme s'inflige à lui-même en vertu de son libre arbitre, dans la mesure du moins où ils sont pour l’individu qui les éprouve la conséquence de ses propres actions. Sous ces réserves, on peut dire que le mal subjectif qui résulte des conditions imposées par Dieu à l’humanité est largement compensé par le bien et en somme ce joug est doux, ce fardeau est léger.

Et d’abord, en ce qui concerne les conditions matérielles et physiologiques auxquelles l’homme est assujetti en vertu de la nature animale de son corps, ces conditions sont loin d’avoir pour lui les mêmes conséquences que pour l’animal. S’il sent plus vivement les douleurs, les plaisirs aussi lui procurent des jouissances que ne ressent jamais la bête, à laquelle la délectation et la volupté sont inconnues. L’homme n’est pas destiné, comme la plupart des animaux, à être mangé tout vivant par d’autres. 11 n’est pas réduit au hasard des circonstances pour se procurer sa nourriture : sa science et ses moyens d’action sur la nature lui fournissent à cet égard des ressources dont l’animal est complètement dépourvu. Il est vrai que même au sein des nations les plus civilisées, il ne manque pas d’individus dont l’alimentation est insuffisante et que mainte peuplade sauvage se meurt de faim. Mais chez les premières, ce résultat est dû surtout à une mauvaise organisation sociale qui est l’effet pour la plus grande partie de la volonté humaine, et quant à l’état misérable des races inférieures, il est avant tout le fruit de leur dégénérescence morale. Ce qui est certain, c’est que, depuis l’origine de l’histoire, l’humanité n’a cessé de s’accroître sur le globe et c’est là

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une preuve péremptoire que la majorité des hommes a toujours trouvé à se nourrir suffisamment.

Parmi les maux qui ont leur source dans les conditions matérielles de notre existence, les maladies sont les plus ordinaires, et bien qu’un grand nombre d’entre elles proviennent du mauvais usage que l’homme fait de son libre arbitre, il est certain que leurs causes les plus habituelles résident dans les circonstances extérieures, dans l’action du chaud et du froid, du soleil et de l’humidité, dans l’air que l’homme respire, dans l’eau qu’il boit, dans les matières végétales et animales dont il s’alimente, dans toutes ses relations nécessaires avec la nature brute ou vivante, surtout avec ces micro-organismes dont la science contemporaine a dévoilé la puissante influence. Mais, en somme, la maladie pas plus que le défaut de nourriture n’a empêché l’espèce humaine de s’accroître. S’il est peu d’individus dont la vie s’écoule dans un état de santé parfaite, il en est moins encore qui soient condamnés à la maladie perpétuelle, et chez l’immense majorité la maladie n’occupe qu'une faible partie de leur existence. La force de l’homme est supérieure à celle de la nature. Dirigée par une volonté énergique et intelligente, elle parvient à vaincre les forces matérielles, et l’organisme humain, malgré toutes les imperfections qui n’étaient pas à éviter dans une machine si compliquée, finit par triompher des obstacles que le monde physique lui oppose.

Quant aux accidents résultant du jeu des grandes forces naturelles, dont la science humaine n’est pas encore parvenue à conjurer les effets, tels que les désastres causés par les tremblements de terres, les éruptions volcaniques, les cyclones, les sécheresses, les inondations, on peut dire que ce sont des évènements exceptionnels et même

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dans les contrées qui y sont le plus sujettes, ils ne frappent qu’une minime partie des hommes vivants à chaque époque. Bien que connus et prévus, ils n’empêchent pas les hommes de s’établir dans ces contrées, ni la population de s’y accroître. Ces maux aussi sont moindres que l’ensemble des biens que procure la vie.

Si nous considérons maintenant la vie sociale, nous voyons que la plupart des maux qui dans cet ordre accablent l’espèce humaine proviennent du mauvais usage que l’homme fait de son libre arbitre. Parmi ces maux nous ne comptons pas la nécessité de l’effort et du travail, ni les sacrifices que l’individu accomplit pour manifester son amour pour les autres. Mais que de maux réels qui ont leur source unique dans la volonté égoïste et rebelle à la morale! C’est d’elle que dérivent la haine, l’envie, la cupidité, les passions honteuses, les méchancetés, les outrages, les brutalités, les crimes souvent épouvantables par lesquels ces odieux sentiments se manifestent. A ces maux qui empoisonnent les relations privées, viennent se joindre ceux d’une organisation sociale plus ou moins contraire aux principes de la morale : les institutions politiques qui consacrent le pouvoir d’un seul, ou de quelques-uns, ou d’une caste, au détriment de la liberté et de l’égalité de tous; les arrangements économiques qui répartissent d’une manière injuste les produits du travail; les iniquités que sanctionnent si fréquemment les lois ou coutumes civiles, administratives, pénales. Beaucoup d’institutions vicieuses sans doute ont eu pour origine première l’ignorance ou l’erreur, et les habitudes héréditaires créent de grands obstacles à leur changement ; cependant dans la plupart des cas une volonté tout à fait bonne eût suffi pour éviter les erreurs et vaincre les habitudes héréditaires. C’est donc

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la désobéissance à la loi morale qui a engendré la plupart de ces maux.

Si ceux qui commettent ces actions mauvaises en étaient eux-mêmes les victimes, ce serait toute justice et il n’y aurait aucun reproche à faire à un ordre de choses qui produirait de tels effets. Mais il n’en est pas ainsi, malheureusement, et ce sont les bons qui souffrent de la mauvaise volonté des méchants. Or c’est là une conséquence nécessaire de la vie sociale même et la question devient ici celle de savoir si la somme des maux qui résultent de la vie sociale dépasse celle des biens.

Cette question nous n’avons pas à la traiter ici ; elle a été suffisamment élucidée dans la première partie de cet ouvrage. Tl est certain que l’état social, malgré la solidarité qui en est la conséquence, malgré la nécessité qu’il impose aux bons de pâtir des méfaits des méchants, est infiniment préférable pour l’homme, même au point de vue de son seul intérêt, à la vie isolée de chaque individu ou de chaque famille réduite au père, à la mère et aux enfants en bas âge. La vie sociale serait une source inépuisable de joies et de satisfactions sans la mauvaise volonté de quelques-uns, et il faudrait que tous eussent renoncé à tout sentiment de justice et de charité, même à toute sympathie, pour qu'une partie au moins de ces joies et de ces satisfactions ne subsistât toujours.

Restent enfin cette loi imposée à l’humanité de remplir une fonction dans l’univers, et le progrès, par le travail et le sacrifice, qui forme le mode nécessaire et la condition de l’accomplissement de cette tâche. Cette destination caractéristique de l’ordre humain est-elle un bien, est-elle un mal?

Il ne s’agit plus ici du bonheur physique, il s’agit de la

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valeur morale, de la dignité et de la grandeur de l’homme. Celte valeur morale et cette dignité, il se peut qu’il y ait des gens qui les comptent pour rien. A ces gens nous n’avons rien à dire. Nous ne pouvons nous adresser ici qu’à ceux qui placent le plus haut bien dans la conscience du devoir accompli, dans l’honneur d’une vie exempte de toute souillure. C’est cette sorte de bien et pas d’autre qui peut seule venir en considération dans la question qui nous occupe.

Et d’abord, est-ce un mal qu’une fonction soit dévolue à l’humanité dans l’ordre universel et que celle-ci soit appelée à accomplir librement, et en se conformant à une loi morale, une œuvre qui tend au delà de ses propres fins?

Ce serait un mal si l’on devait en croire la grande majorité des philosophes anciens et modernes, pour lesquels l’homme n’existe que pour lui-même, n’a d’autre destination que son propre bonheur, et se trouve investi à cet effet de la domination sur la nature entière. Ces données ont été formulées par l’école kantienne dans le principe «que l’homme est une fin en soi », principe qui pose à la fois le but uniquement personnel de l’individualité humaine et son indépendance absolue de toute autorité supérieure.

Comme je l’ai déjà indiqué, cette formule est parfaitement acceptable lorsqu’on ne l’applique qu’aux relations des hommes entre eux et à leur obligation de ne pas se considérer comme moyens les uns des autres. Dans cette acception restreinte, elle n’est qu’une expression du principe de l’égalité des hommes, de leur égalité de nature et de destination, c’est-à-dire un des principes fondamentaux de la loi morale qui régit les sociétés modernes. Mais lorsqu’on pose cette fin en soi comme le principe suprême et qu’on prétend en déduire la loi morale elle-même et la loi

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d’égalité, on commet une erreur qu’il n’est pas difficile de dévoiler.

De ce que l’homme est une fin en soi, on conclut en effet que les hommes doivent se respecter entre eux et que chacun possède une dignité et un honneur qui lui sont propres; les droits et les devoirs réciproques sur lesquels se fonde la justice se déduisent facilement de ces prémisses, et en faisant entrer en ligne de compte les sentiments de bienveillance qui doivent se produire dans une société ainsi constituée, on construit sans peine la morale tout entière. Mais ces- déductions sont peu rigoureuses et reposent en partie sur des. équivoques.

En premier lieu, on ne voit pas pourquoi des êtres dont chacun aurait sa fin en lui-même se respecteraient mutuellement. On pourrait dire de l’animal aussi ou du végétal qu’il est une fin en soi, puisque les organes dont il se compose n’ont d’autre but en somme que de le faire vivre et de le conserver. Cependant les animaux ne se respectent pas les uns les autres et l’homme ne se fait pas un cas de conscience de détruire une plante ou un animal. Au point de vue des philosophes pour qui l’univers n’est pas l’œuvre d’une intelligence, des matérialistes par exemple , on devrait admettre que tous les êtres quelconques sont des fins en soi, c’est-à-dire n’existent que pour eux-mêmes; mais cela n’empêcherait pas de constater en même temps que tous ces êtres sont en lutte continuelle et ne tendent qu’à se détruire réciproquement. De ce que des êtres ayant chacun sa fin en soi se trouvent en présence, il ne suit pas logiquement, en effet, que chacun de ces êtres doive respecter la fin des autres. Ce respect mutuel ne découle nullement du principe qu’on suppose ; il ne peut être imposé que par une loi morale.

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Mais ce respect réciproque, si même il pouvait naître de la fin en soi , ne pourrait se confondre avec la dignité et l’honneur qu’on en déduit si facilement. On semble avoir identifié dans cette déduction deux acceptions bien différentes des mots respect et respecter. On respecte une personne ou une chose quand on ne veut pas y toucher, y porter atteinte; c’est ainsi qu’on respecte une femme, un droit, line croyance. Il n’y a que dans ce sens que la fin en soi de chaque homme pourrait motiver leur respect mutuel. Mais, dans son acception la plus habituelle, le terme de respect contient l’idée de déférence, de considération, d’estime. C’est en confondant ces deux sens qu’on a passé du respect revendiqué pour la fin en soi à la dignité et à l’honneur de l’être doué de cette fin. Ici le paralogisme devient évident: dans l’opinion commune on respecte un homme, parce qu’il est digne et honorable; la théorie philosophique, au contraire , le déclare digne et honorable , parce qu’en vertu de sa fin en soi on doit le respecter. C’est du côté de l’opinion commune certainement qu’est la vérité. On pourra respecter, dans le premier sens, l’être qui a une fin en soi, c’est-à-dire s’abstenir de le léser, sans y être tenu toutefois par cela seul qu’il a le caractère d’une fin. Mais jamais cette qualité ne sera une raison suffisante pour l’estimer et l’honorer ; l’estime et l’honneur ne sont dus qu’au mérite. Ce mérite, avec la dignité et le respect qui en sont les suites, c’est par le devoir accompli, le dévouement, le sacrifice seulement qu’on peut l’acquérir, et l’opinion refuse à bon droit la considération qui en est l’apanage à celui qui ne vit que pour soi et ne cherche que ses propres fins.

Avec le respect et la dignité, que l’on déduisait à tort du principe de la fin en soi, disparaît en même temps la justice que l’on basait sur ce respect et cette dignité, et

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avec la justice s’évanouit toute la théorie morale fondée sur ce principe. La véritable morale, au contraire, condamne les conséquences qui découlent de cette formule égoïste ; elle les flétrit comme un mal. C’est donc dans l’hypothèse contraire qu’est le bien.

Lorsqu’on admet, en effet, que l’homme n’est pas dans ce monde pour lui-même, qu’il n’est que l’ouvrier d’une œuvre qui le dépasse et dans laquelle il est l’associé de Dieu, les choses se présentent sous un aspect tout différent. L’activité en vue d’un but extérieur à l’individu, qui est le fondement de la morale, devient, par le fait même de la fonction qui lui est dévolue, une condition nécessaire de la nature humaine. La préférence du devoir à l’intérêt propre, le dévouement, le sacrifice que les hommes ont toujours considéré comme le bien moral par excellence, apparaissent comme les moyens nécessaires de cette tâche imposée à l’humanité. Que peut-il y avoir de plus digne, de plus grand pour l’homme que d’être appelé à coopérer librement à l’œuvre divine, où pourrait-il trouver un emploi plus haut de l’activité spontanée qui forme le fond de sa nature? S’il est un bien pour l’homme qui puisse compenser sa condition de simple créature et les défauts et imperfections qui en sont les conséquences inévitables, c’est dans cette haute destination seulement qu’il peut le trouver.

A ce bien s’ajoute celui du progrès, qui est de même nature. Dieu a voulu que l’homme doive tous les biens auxquels il peut aspirer à sa propre activité. Le progrès est la marche vers un idéal, il suppose un état inférieur qui forme le point de départ et dont l’être progressif s’élève de degrés en degrés, en ajoutant successivement de nouveaux moyens d’action à ceux qu’il possède déjà, au degré suprême marqué par cet idéal. Le progrès contient en lui tous les

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autres biens, car l’idéal lui-même n’est que l’ensemble de tous les biens moraux et matériels auxquels l’homme peut prétendre. Or, en instituant le progrès, Dieu a voulu que la réalisation de ces biens fût l’œuvre de l’homme luimême. Il a voulu que, partant de l’ignorance la plus complète, l’homme acquît par ses propres efforts la connaissance de lui-même et celle du monde qui l’entoure et que sa science s’élevant de plus en plus, il découvrît les lois les plus générales de la natureet le moyen de les faire servir à ses fins; il a voulu que l’âme humaine, développant spontanément ses facultés esthétiques, parvînt de son propre vol aux manifestations les plus sublimes de la poésie et des beaux-arts ; qu’elle apprît à dompter ses instincts et ses passions et à se diriger d’après les règles de la raison et de la morale; que la société humaine trouvât elle-même ses lois et son organisation et qu’elle apprît à les perfectionner de jour en jour; que la nature ne produisit les fruits nécessaires à l’entretien de la vie humaine que grâce au travail intelligent de l’homme et que la répartition de ces fruits de la manière la plus profitable à tous fût établie par des institutions sociales; il a voulu enfin que l’homme arrivât à varier, à augmenter ses plaisirs et ses jouissances légitimes et, ce qui plus est, à amortir et neutraliser ses douleurs, tâche que la science médicale résout aujourd’hui de la manière la plus admirable. De nos jours, après de longs siècles d’efforts dans toutes ces directions, l’humanité a réalisé une grande partie déjà de l’idéal qui lui est posé , et s’il est un bien inestimable, c’est l’honneur qui lui appartient d’avoir accompli ce progrès. Cet honneur, elle ne le partage avec nul autre être de la création. Aucune espèce végétale ou animale ne pourrait le revendiquer, lors même que le système de l’évolution serait vrai ; car,

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en supposant que des espèces végétales ou animales aient donné naissance en se transformant à des espèces supérieures , ces transformations n’auraient toujours eu lieu qu’au hasard ou par le jeu fatal des forces naturelles. Aucune de ces espèces ne pourrait s’enorgueillir des transformations qu’elle a subies, car sa volonté libre et son effort propre n’y eussent été pour rien. L’homme seul a droit d’être fier de l’œuvre qu’il a accomplie. Seul il s’est élevé par lui-même d’un état de besoin extrême, d’ignorance absolue et de passions impétueuses aux plus grandes hauteurs de la pensée, de l’amour et de l’action. L’humanité arrive ainsi peu a peu à se faire elle-même, et en poursuivant sans cesse le bien du progrès, elle obtient par surcroît tous les autres biens.

L’obéissance à la loi morale, le travail et le sacrifice sont les moyens indispensables de l’accomplissement de la fonction de l’homme dans l’univers et du progrès par lequel cette fonction se réalise. Par cela même, ce sont des biens moraux de premier ordre. Mais dans de très larges limites ce sont également des biens subjectifs, des éléments de bonheur. Sans doute, le travail excessif, celui qui brise les forces du travailleur et détruit sa santé, le sacrifice absolu, celui de la vie ou des affections les plus chères, seront toujours un grand mal subjectif, quoique le devoir puisse les exiger quelquefois ; mais ce sont là des cas d’une rareté extrême ; les travaux excessifs sont quelquefois motivés par l’intérêt de celui qui les exécute et le plus souvent par les nécessités résultant d’une mauvaise organisation sociale, et jamais le devoir ne les commande directement. Les sacrifices qu’exige la vie ordinaire sont ceux que les cœurs aimants accomplissent avec joie ; il est donné à peu d’hommes de se signaler par des actes d’héroïsme. L’union

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étroite qui existe entre l’amour réel, la charité telle que l’a conçue saint Paul et la volonté du sacrifice, et de plus le sentiment de félicité qui est le compagnon inséparable de l’amour, font du sacrifice même un bonheur quand il n’excède pas certaines limites. Sans prétendre, comme les stoïciens, que le mal n’est pas le mal et que la douleur n’est pas la douleur, l’homme qui aime Dieu et ses semblables acceptera comme un sacrifice volontaire les misères ordinaires de la vie humaine, les déceptions, les chagrins, les maladies auxquelles chacun est sujet; il trouvera presque toujours dans l’amour de ses parents et de ses amis, dans la satisfaction du devoir rempli, dans les plaisirs relatifs que comportent les situations les plus malheureuses, une compensation suffisante et bien supérieure aux maux toujours passagers et accidentels qui peuvent l’affliger. Ces sentiments, il dépend, dans l’immense majorité des cas, de chacun de nous de les avoir. C’est donc notre faute, c’est l’effet du mauvais usage que nous faisons de notre libre arbitre , si, comme le veut le pessimisme , le mal dans ce monde surpasse le bien. Si nous observions fidèlement l’ordre voulu par Dieu , les maux que les hommes souffrent sur cette terre seraient minimes en comparaison des satisfactions et des joies qu’il leur est donné d’y éprouver.

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