PUREMENT OBJECTIF
L’homme est placé au milieu d’un monde doué de forces diverses et offrant les phénomènes les plus variés. Il en forme lui-même une partie intégrante et c’est à son propre point de vue surtout qu’il le juge bon ou mauvais. Ici il s’agit de savoir si, abstraction faite de ce point de vue et dans l’hypothèse où l’homme ne le verrait pour ainsi dire que du dehors, l’univers considéré en lui-même pourrait toujours être qualifié de bon ou de mauvais et tomberait sous la catégorie du bien et du mal.
On voit au premier coup d’œil que pour résoudre cette question, il ne suffit pas d’envisager ce monde dans son ensemble, mais qu’il est nécessaire de considérer particulièrement les divers êtres qui le composent.
Or, au point de vue qui nous occupe, ces êtres peuvent être divisés en deux, grandes classes: les forces physiques générales et la matière inorganique; les êtres organiques: les plantes et les animaux.
I. Il est évident que si le monde inorganique existait seul, la question du bien et du mal ne pourrait pas se poser. Si jamais aucune plante ni aucun animal n’avait paru à la surface des corps célestes, s’il n’y avait que des soleils semblables à celui qui nous éclaire, soleil qui, d’après les données actuelles de la science est doué d’une chaleur telle
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qu’aucun être vivant ne saurait y subsister, ou des corps refroidis comme la lune également impropres à la vie, tous les mouvements qui pourraient s’accomplir au sein de ces masses minérales ou dans les espaces qui les séparent, seraient tout à fait indifférents et ne pourraient d’aucune manière être qualifiés de bons ou mauvais. Que la matière fût disséminée en petites parcelles ou réunie en globes plus ou moins grands, que ces globes ou ces parcelles fussent composés de telles ou telles substances chimiques, chauds ou froids, lumineux ou obscurs, que les globes formassent ou non des systèmes concluant à un mouvement perpétuel ou à l’immobilité relative ; tous ces phénomènes se vaudraient les uns les autres, et aucun d’eux ne serait meilleur ou pire en lui-même que son opposé. L’existence même de lois, c’est-à-dire d’un ordre uniforme des phénomènes et de rapports constants entre eux, ne serait en ellemême ni un bien ni un mal. Les lois constituent un grand bien au point de vue humain, car elles sont la condition indispensable de notre expérience et de nos prévisions. Mais s’il n’y avait personne pour les connaître, à quoi serviraientelles? Qu’importerait qu’au lieu de suivre un ordre régulier, les phénomènes se produisissent de la façon la plus disparate et se succédassent au hasard? Si donc le monde inorganique existait seul, les idées de bien et de mal ne lui seraient applicables d’aucune manière.
II. La question change d’aspect quand nous considérons les plantes et les animaux qui peuplent la surface du globe terrestre et sans doute celle d’innombrables globes pareils.
Ce qui constitue essentiellement la plante et l’animal et en général tout être organique, c’est de se composer de parties diverses concourant vers un même but, qui est la
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vie de l’ensemble. Laissant de côté ici la question de l’origine de ces êtres, s'ils ont été créés de toutes pièces par une intelligence souveraine, ou s’ils sont issus de combinaisons fortuites des corps organiques et se sont différenciés et perfectionnés par une évolution également fortuite, il est certain que les parties dont ils sont composés constituent autant d’organes distincts, tendant à un but commun qui forme leur unité. Qu’ils soient l’œuvre d’un créateur qui leur a assigné une fin déterminée, ou le produit d’une lente évolution dont est résulté un effet analogue, ce qui les caractérise essentiellement, c’est ce but unique qui relie tous leurs organes et qui est la condition même de leur existence. Or du moment qu’une finalité est posée d’une manière quelconque, la question du bien et du mal se présente : on peut se demander si la fin proposée est atteinte, si le but assigné aux organes est accompli. En réalité, toute plante et tout animal est une machine et toute machine est défectueuse quand elle fonctionne mal, quand elle ne remplit pas sa destination. La question du bien et du mal surgit donc chaque fois qu’il existe un mécanisme, c’est-à-dire une combinaison de mouvements tendant à un but et ne résultant pas seulement du jeu de forces aveugles, comme la succession des flots de la mer. Or le mécanisme végétal et animal tend à un but bien déterminé, qui est la vie même de l’être organique et la conservation de son espèce, et par cela même la seule présence d’êtres de ce genre dans le monde suffit pour soulever le grand problème que nous avons à discuter.
Au point de vue de la finalité, le bien c’est que le but soit accompli complètement et par les voies les plus directes. C’est ce qu’on appelle la perfection dans cet ordre de relations. Le mal c’est l’imperfection, qui supporte des degrés
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divers, depuis l’incapacité de remplir le but d’une manière quelconque, jusqu’au point où une amélioration minime produirait la perfection complète. Quand celle-ci est atteinte, il en résulte, sous ce rapport, un bien absolu. Le mal qui naît de l’imperfection est absolu dans le même sens.
Pour juger de la perfection d’une machine ou d’un être organique, il faut connaître sa destination. Les individus organiques que nous connaissons n’ont-ils d’autre fin que leur propre conservation, ou bien leur existence individuelle est-elle subordonnée à la conservation de leur espèce; ou bien encore les espèces elles-mêmes sont-elles fonctions d’un ensemble plus vaste, moyens d’un but final placé au-dessus d’elles? On comprend que les caractères de la perfection ne seront plus les mêmes dans ces hypothèses différentes. Si l’individu n’existe qu’en vue de l’espèce, peu importe que ses organes n’assurent qu’imparfaitement sa conservation propre et qu’il puisse périr, pourvu que l’espèce subsiste et se développe; si l’espèce elle-même n’est qu’un rouage d’un mécanisme plus général, rien n’empêche qu’elle périsse elle-même lorsqu’elle a joué son rôle. La question de la perfection plus ou moins grande des êtres organiques que nous connaissons n’est donc pas un simple problème de biologie; elle implique la connaissance de la destination générale des êtres et de leurs rapports. C’est une question métaphysique de premier ordre. Ici la supposition d’une intelligence créatrice ou au moins ordonnatrice devient nécessaire. Pour le matérialiste, les êtres quels qu’ils soient n’ont aucune destination, et par suite c’est en apparence seulement que les organes des plantes et des animaux paraissent avoir un but; ces organes se sont produits et agencés au hasard des mouvements de la matière ; ces agencements donnent ce qu’ils peuvent, aucun d’eux
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n’est plus parfait que l’autre, et ce n’est qu’au point de vue des impressions de plaisir ou de douleur qui en résultent pour les individus, qu’ils peuvent tomber sous la catégorie du bien et du mal. L’idée objective du bien et du mal dérivant de la fin des êtres et de leur plus ou moins grande perfection suppose donc des données métaphysiques qui dépassent la portée des sciences physiques et naturelles.
La présence des plantes et des animaux pose d’ailleurs la question du bien et du mal pour le monde inorganique lui-même. Ce monde sert de support aux êtres organisés et leur fournit la, matière première de leurs aliments. Il est la condition indispensable de leur vie même. Ici on peut donc se demander s’il est suffisamment adapté, à cette vie, s’il remplit en effet la condition qui lui est dévolue à cet égard. Le monde inorganique et les êtres organisés apparaissent comme un seul ensemble dont les parties sont unies dans un but commun. Lorsque le but s’accomplit parfaitement, c’est-à-dire quand la plante et l’animal sont complètement adaptés au milieu qui leur est assigné et qu’ils y trouvent toutes les conditions nécessaires à leur vie, c’est le bien ; c’est le mal, quand cette adaptation est défectueuse. Ici encore la question de perfection se pose, c’est-à-dire un problème métaphysique semblable à celui que je viens de signaler, le problème de la destination du monde brut relativement aux êtres organisés. Ce problème, comme le précédent, suppose une volonté intelligente qui a établi une certaine harmonie entre la nature inorganique et le monde des vivants, et pour savoir si cette harmonie, telle que nous la connaissons, est parfaite malgré les dissonnances que nous pouvons y observer, il faudrait connaître le but que se proposait cette volonté et
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la destination propre des êtres qui en sont les instruments.
III. A un second point de vue encore, la présence des êtres organiques soulève la question du bien et du mal.
Ces êtres sont en nombre immense et divisés en une multitude d’espèces très différentes entre elles. Lors même qu’on supposera que chacun d’eux est parfait en son genre, on verra, en les comparant entre eux, que quelques-uns jouissent d’avantages dont les autres sont privés. Les animaux, par exemple, ont le pouvoir de la locomotion, tandis que les végétaux restent fixés au sol qui les a vus naître. Parmi les plantes, comme parmi les animaux , il en est dont les formes sont plus simples et plus rudimentaires, d’autres dont l’organisme est plus compliqué et qui, en raison même de l’agencement de leurs organes, jouissent d’une vie plus riche et plus intense. En d’autres termes, les plantes, comme les animaux, forment une série ascendante et chaque espèce est placée sur un degré déterminé de l’échelle du progrès. De là un nouveau rapport dont naît un des caractères essentiels du bien et du mal objectifs : le rapport de supériorité à infériorité.
Supposez la plante la plus parfaite : elle est aveugle et immobile. Le moindre animal , du moment qu’il voit et peut changer de place, lui est supérieur. Prenez le ver le mieux adapté au terrain où il vit et opérant parfaitement la transformation qu’il est destiné à y accomplir, il est inférieur à l’oiseau, qui peut en faire sa nourriture. Le rapport de supériorité à infériorité constitue donc une relation particulière, indépendante de la perfection propre à chaque espèce d’êtres. Et qui pourrait nier que la supériorité est un bien, l’infériorité, un mal?
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C’est donc de l’observation de ce rapport, qui de tous les temps a frappé les yeux, qu’est né le problème le plus général qui puisse se poser à l’égard du bien et du mal objectifs, la question de ce que les philosophes ont appelé le bien absolu et le mal métaphysique.
La philosophie a affirmé comme bien absolu la plénitude de l’être, la perfection absolue, l’infini ; comme mal absolu ou métaphysique , la privation plus ou moins entière de l’être, l’imperfection, le fini.
L’idée de la plénitude de l’être provient d’une conception de Platon, qui avait elle-même sa source dans le panthéisme oriental. On suppose dans cette doctrine que l’être est susceptible de plus ou de moins, qu’il est capable de degrés, que telle substance ou telle qualité contient plus d’être que telle autre et que, par suite, le bien suprême consiste à posséder l’être dans sa plénitude absolue, d’une manière complète et entière, tandis que la privation de l’être à un degré quelconque constitue un mal d’autant plus grand que la privation s’étend plus loin et approche plus du néant, le mal absolu.
Cette hypothèse des degrés de l’être est très contestée et je ne l’admets pas pour ma part. J’ai fait valoir ailleurs les raisons qui me la font considérer comme non fondée 1. L’être n’est pas susceptible de plus ou de moins ; une chose est ou n’est pas ; il n’y a pas de milieu, et affirmer qu’elle possède plus ou moins d’être, c’est énoncer des mots auxquels ne correspond aucune idée rationnelle. Mais ce qui est parfaitement admissible, c’est qu’un être possède plus ou moins de qualités et que chacune de ces qualités puisse offrir des différences d’intensité depuis zéro jusqu’à l’in-
1 De la raison, p. 167.
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fini. A ce point de vue la privation est un mal réel et c’est elle qui constitue l’infériorité de certains êtres à l’égard d’autres. Tel être est privé de qualités que tel autre possède ou n’en est pourvu que dans une mesure moindre. Cette privation peut s’étendre successivement à toutes les qualités concevables et aboutir ainsi à la privation de l’existence ou de l’être même, c’est-à-dire au néant. Ce sont ces privations qui constituent le véritable mal métaphysique, et au fond il n’y en a pas d’autre.
Les idées de perfection et d’infini et leurs opposés ne font que reproduire les mêmes conceptions sous une autre forme. La perfection n’est plus conçue ici comme la propriété d’un organisme dont toutes les parties répondent parfaitement à leur but ou d’un objet qui représente absolument une idée. Mais sous le terme d’être parfait on entend désigner un être possédant au suprême degré toutes les qualités et n’étant affecté d’aucun défaut. On voit du premier coup d’œil combien cette conception est vague et indéterminée. En disant toutes les qualités, on ne peut entendre évidemment que les qualités désirables, car il pourrait en exister de mauvaises qui doivent être exclues par cela même. Il faudrait exclure de même les qualités contradictoires. Enfin le terme de désirable est lui-même très indéterminé, car il ne peut se rapporter qu’aux désirs humains, qui eux-mêmes peuvent être bons ou mauvais. De même les défauts dont un être parfait devrait être exempt nous échappent, et en tout cas une perfection qui ne résulterait que de l’absence de défauts serait purement négative, ce qui est tout à fait inconcevable. En considérant comme désirables les qualités que l’opinion commune des hommes déclare les meilleures, et comme défauts la privation de ces qualités et les qualités que la même opinion
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s’accorde à trouver mauvaises, cette idée de la perfection revient à celle de la supériorité absolue, et c’est la seule conception en effet que nous puissions nous faire du bien absolu, opposé au mal métaphysique.
L’idée de l’infini exprime encore les mêmes rapports. L’infini est la grandeur qui ne saurait être dépassée. Une qualité désirable est infinie quand on la suppose élevée au plus haut degré possible. Le bien, c’est donc encore ici le degré supérieur, le mal le degré inférieur. Le fini n’est un mal qu’en tant qu’il est inférieur à l’infini , au bien suprême.
Le mal métaphysique sous toutes ces formes, c’est donc la privation, privation de qualités connues et désirées, privation du degré supérieur d’une qualité donnée. Ce mal est absolu et nous en avons la conception parfaitement nette et positive, non par la considération du bien absolu, mais par celle des nombreux rapports d’infériorité et de supériorité qu’offre le monde organique et même le monde humain. Quant à l’idée du bien absolu, elle est loin d’être aussi claire et aussi déterminée. Nous aurons à en parler quand nous nous occuperons de certains attributs divins.
Par cela que les relations d’infériorité et de supériorité offrent beaucoup de diversité, que les privations peuvent être plus ou moins grandes, le mal métaphysique a des degrés. Le véritable mal absolu, c’est la privation absolue, c’est le néant; toutes les qualités désirables dont un être n’est pas privé constituent pour lui un bien et les êtres que nous connaissons forment ainsi une échelle où le mal va diminuant, le bien va augmentant suivant une progression régulière. A ce point de vue, le bien et le mal métaphysiques deviennent purement relatifs et on peut dire que pour tout être qui jouit de l’existence, le bien est supérieur
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au mal. Le mal métaphysique n’est donc au fond qu’un mal théorique. Les êtres existants dans le monde sont la manifestation d’un certain degré du bien, et pour tous ceux qui ne possèdent pas la perfection infinie, le mal métaphysique se résout en un bien relatif.
Ce mal ne devient un mal réel que lorsqu’il est senti. Lorsqu’un être comprend son infériorité à l’égard d’autres, lorsqu’il connaît des qualités supérieures à celles qu’il possède et les désire en vain, la privation cause une souffrance et l’infériorité une humiliation. Mais alors le mal objectif devient subjectif et cesse d’être compris dans les maux dont il est question ici. Cette souffrance d’ailleurs ne peut atteindre que des êtres non seulement conscients et sensibles, mais doués de raison et capables de discerner les qualités bonnes et mauvaises; elle n’appartient qu’à l’homme dans le monde que nous connaissons. Ajoutons que pour l’homme même le mal métaphysique n’est guère sensible quand il s’agit de la privation de qualités que sa nature ne comporte pas. Nous ne sommes pas malheureux en général de ne pas être Dieu ou des anges ou de n’avoir pas la puissance créatrice ou d’êtres sujets aux lois de l’espace et du temps. Mais nous pouvons l’être de ne pas posséder la force, les talents, le génie que nous admirons chez quelques-uns de nos semblables. Encore la privation de ces qualités ne nous rend-elle vraiment malheureux que lorsque nous les envions à ceux qui les possèdent, et c’est là un mal d’une autre espèce, un mal moral qui ne peut jamais, comme le mal métaphysique, être considéré comme un bien relatif.
En résumé, le monde objectif que nous connaissons offre à nos yeux un bien et un mal absolus fondés sur la conformité ou la non-conformité des êtres à leur destination, et
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un bien et un mal absolus aussi sous certains rapports, mais relatifs sous d’autres résultant de privations plus ou moins grandes, de la supériorité ou de l’infériorité des uns à l’égard des autres. Ce sont les seuls biens et maux purement objectifs que nous puissions connaître.
Dans ce qui précède, nous n’avons tenu aucun compte de la sensibilité des animaux, de leur faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur, phénomènes subjectifs en euxmêmes, mais qui cependant, pour l’homme qui les observe, sont essentiellement objectifs. De même pour l’individu humain, les phénomènes subjectifs dont les autres individus sont le sujet se présentent sous forme objective. Mais évidemment le caractère essentiel de tous ces phénomènes est d’être subjectifs, et comme nous allons étudier particulièrement ces derniers, ce serait faire double emploi que de nous en occuper ici. Nous écarterons de même pour le moment les prescriptions de la morale qui, pour les hommes convaincus de la force obligatoire du devoir, ont un caractère essentiellement objectif. C’est qu’en effet, la nécessité de cette conviction les rend en même temps subjectives et par leur nature même elles s’adressent avant tout à l’intelligence et à la volonté, c’est-à-dire aux manifestations subjectives par excellence. Nous les réservons donc pour le chapitre consacré aux rapports du sujet et de l’objet.