DU BIEN ET DU MAL CONSIDÉRÉS AU POINT DE VUE
SUBJECTIF
Le sujet que nous abordons paraît très simple et l’on croit avoir tout dit quand on a identifié le bien et le mal subjectifs au plaisir et à la peine. En réalité il est fort compliqué et implique des phénomènes psychologiques et physiologiques très divers qui ne paraissent simples que parce qu’on ne les a que très imparfaitement analysés jusqu’ici et que dans l’usage vulgaire on confond en cette matière, comme dans beaucoup d’autres, tout ce qui présente quelques analogies et n’offre pas de différences tranchées frappant la vue au premier coup d’œil.
Par définition le bien et le mal subjectifs sont des faits de conscience. Comme la plupart des faits de ce genre, ils naissent de rapports de l’esprit avec des faits extérieurs, ces faits extérieurs se réduiraient-ils à des phénomènes physiologiques de l’organisme et notamment de l’encéphale qui seul est en relation directe avec l’esprit. La relation entre le sujet et l’objet étant pour l’homme la condition nécessaire de tout fait de conscience,, il n’est pas possible de ne pas tenir compte des causes immédiates qui produisent le sentiment du bien et du mal. Ces causes immédiates appartiennent toutes, d’ailleurs, soit à l’ordre intellectuel, soit à l’ordre physiologique. Dans un sens large, elles sont donc elles-mêmes subjectives.
BIEN ET MAL SUBJECTIFS
Les faits de conscience, généralement assez complexes, dont il s’agit, font partie des phénomènes qu’on nomme communément des sentiments. Ce mot est employé luimême dans des acceptions très diverses. Il répond en premier lieu aux phénomènes de sensibilité en général, à la réaction que l’animal éprouve à la suite d’une impression extérieure, quand elle est accompagnée de conscience; dans cette acception le sentiment se confond jusqu’à un certain point avec la sensation et n’a de rapport qu’en qualité de sensation avec la conscience du bien et du mal. En second lieu ce mot exprime d’une manière plus ou moins vague des phénomènes intérieurs qui ne sont quelquefois que des manières d’être de l’organisme — tels sont le sentiment du bien-être, de l’appétit, de la lassitude — mais plus souvent des états psychiques, tels que le sentiment de notre activité, de notre unité, de notre libre arbitre. Quand ils proviennent de l’organisme, ces sentiments confinent à la sensation et ne sont en réalité, que des sensations de phénomènes physiologiques; quand au contraire, ils expriment des états psychiques, ils ont un caractère spécifique bien déterminé et parmi eux figure au premier rang le sentiment du bien et du mal subjectifs. Enfin, en troisième lieu, le mot sentiment s’applique aux phénomènes de l’ordre émotif et affectif et telle est son acception la plus commune. On qualifie de sentimental tout ce qui porte l’empreinte de l'émotion, du désir, de la passion, et c’est là encore un sens particulier de cette expression qu’il ne faut pas confondre avec les autres.
Le sentiment du bien et du mal subjectifs répond uniquement à la seconde des espèces de sentiments que nous venons de rappeler. C’est la conscience d’un certain état psychique. Cette conscience, certaines sensations et cer-
taines émotions peuvent la provoquer, mais en elle-même elle constitue un phénomène purement propre à l’esprit, que chacun connaît sous ses formes diverses, quoique personne ne puisse le définir, ni même le décrire.
C’est de ces formes diverses, qui souvent se présentent simultanément dans des sentiments complexes, que résultent les confusions si fréquentes dans ce sujet. Mais jusqu’ici le seul travail philosophique qui soit possible à leur égard est de les analyser et de les déterminer exactement.
Pour atteindre ce résultat, le plus simple sera de considérer séparément: 1° le bien subjectif; 2° le mal subjectif ; 3° les deux états de conscience en tant qu’il y entre un élément émotif.
§ 1. Le bien subjectif.
Le bien subjectif se présente sous deux formes : la satisfaction et le plaisir.
Ces deux états de conscience sont généralement confondus dans le langage vulgaire et les psychologues les ont peu distingués jusqu’ici. Il arrive souvent en effet qu’ils sont simultanés, et se fusionnent alors en un sentiment complexe. Mais ils n’en diffèrent pas moins au fond. Avant de signaler ces différences, essayons de les caractériser chacun à part.
I. La satisfaction est un sentiment purement psychique, qui n’est pas produit dans la conscience par un excitant extérieur, qui, par conséquent, n’a rien de la sensation proprement dite provoquée toujours par une impression du dehors, mais qui résulte uniquement des phénomènes
intérieurs de la conscience elle-même. Les principales circonstances où il se manifeste sont les suivantes :
La satisfaction dans sa forme la plus simple semble être l’état naturel de la conscience, quand rien ne la gêne ni ne l’entrave. C’est l’état de l’homme qui déploie librement son activité dans les conditions normales, quand les circonstances extérieures sont favorables et que l’activité n’exige aucun effort pénible. Dans ces conditions elle est peu sensible. Elle le devient beaucoup plus et peut prendre un grand degré d’intensité, quand l’individu s’adonne à l’exercice d’une faculté spéciale, de sa faculté maîtresse. L’artiste qui travaille à une œuvre de peinture ou de musique, le poète qui compose, l’orateur qui parle, le philosophe qui combine des idées, le savant qui fait des expériences, l’homme pratique qui dirige une entreprise et donne ses soins à tous les détails qu’elle suppose, trouvent dans le déploiement même de leur activité une satisfaction plus ou moins vive. Il est vrai que pour qu’elle soit complète, il doit s’y mêler un autre élément, dont il sera question plus bas, il faut que le travail réussisse, qu’on ait toute chance d’atteindre le but qu’on poursuit. Enfin le même effet résulte et peut être au suprême degré de la mise enjeu de nos facultés morales. C’est une haute satisfaction de croire, d’espérer, d’aimer.
La satisfaction est produite en second lieu par la cessation d’un mal, d’une douleur. Ainsi se résout une question qui a été souvent agitée par les psychologues , celle de savoir si le plaisir n’a pas pour condition la cessation d’un mal antérieur. Sans doute, lorsqu’une souffrance que nous éprouvions vient à disparaître, un mal de tête ou un mal de dents par exemple, nous sentons une vive satisfaction, mais cette satisfaction est toute négative, elle n’a rien du
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caractère positif des plaisirs proprement dits, et en effet, après un court espace de temps, elle disparait elle-même ou revient à la satisfaction peu sentie que nous cause l’état de santé habituel. Ce n’est donc qu’en confondant le plaisir et la satisfaction qu’on peut considérer comme cause du plaisir la cessation d’un mal.
C’est aux deux espèces de satisfaction dont nous venons de parler que se réduit celle que cause la survenance d’un événement heureux. Ce qu’on appelle un événement heureux, c’est l’arrivée, plus ou moins imprévue, de circonstances favorables qui permettent à l’activité de s’exercer plus librement ou dans de meilleures conditions ou qui la débarrassent d’obstacles et d’entraves de toute nature. Les sentiments que font naître des événements de ce genre sont donc avant tout des satisfactions.
Enfin la satisfaction se manifeste surtout quand une volonté est accomplie ou qu’un but est atteint. Quand nous voulons décidément une chose ou que nous poursuivons avec persévérance un but, la satisfaction est d’autant plus vive que la réalisation de la volonté ou du but a coûté plus d’effort. Ici encore nous sommes en présence de faits de conscience exclusivement intellectuels et volontaires et nullement de l’ordre de la sensibilité, comme le plaisir. C’est du domaine de la volonté et des buts qu’elle se propose que dépendent les grandes et hautes satisfactions de l’homme; là est la source des joies qui proviennent du succès en toutes choses; de là naissent celles aussi qu’engendrent les actions conformes à la morale et le devoir accompli.
Cette espèce de satisfaction d’ailleurs est la conséquence de la volonté accomplie et l’on aurait tort de la confondre, comme le font beaucoup de moralistes, avec le but même
de l’activité déployée1. Presque toujours la volonté se propose un but essentiellement objectif tout à fait indépendant des satisfactions subjectives qui peuvent résulter de l’accomplissement de ce but. L’artiste qui rêve une œuvre magistrale, le savant qui s’efforce de résoudre un problème, l’industriel qui fonde une grande entreprise, l’ouvrier même qui cherche la perfection d’un travail manuel, ont avant tout en vue l’œuvre qu’ils veulent produire et ne se préoccupent guère de la satisfaction que pourra leur donner son achèvement. Cette satisfaction peut manquer et dans bien des cas nous pouvons être certains d’avance qu’elle sera inférieure à la peine que coûtera Laccomplissement du but. C’est ce qui arrive notamment quand nous tenons à conformer nos actions aux prescriptions de la morale. Il est rare que la satisfaction causée par le sacrifice d’une passion ou d’un intérêt à un devoir compense la peine que cause ce sacrifice. La bonne volonté a pour objet le devoir même et l’accomplit coûte que coûte, sans arrière-pensée personnelle. S’il s’ensuit de la satisfaction, tant mieux, mais c’est par surcroît.
C’est en confondant la satisfaction avec le plaisir et en supposant que tout acte dont pouvait naître de la satisfaction n’était accompli qu’en vue de cette satisfaction même
1 C’est ce que fait notamment M. Green, dans ses Pvolegomena of Ethics. Suivant cet auteur, la satisfaction de soi-même (Selfsatisfaction) serait le mobile de tout acte, seulement cette satisfaction peut être trouvée, suivant la volonté, soit dans la jouissance d’un plaisir, soit dans l'accomplissement d’un devoir. Pour moi, je distingue absolument la satisfaction et le plaisir. Je les considère comme des sentiments différents, des états psychiques particuliers, qui ont, il est vrai, un fond commun, comme on le verra plus tard, mais qui diffèrent autant entre eux que des espèces bien déterminées d’un même genre. Je n’admets pas davantage que soit la satisfaction psychique, soit le plaisir constituent les seuls mobiles de nos actes.
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que lecole utilitaire a fait de la recherche du plaisir le mobile unique des actes humains et le principe suprême de la morale. On voit que cette hypothèse ne résiste pas à une analyse psychologique tant soit peu attentive.
La satisfaction a divers degrés d’intensité. Cette intensité, comme la satisfaction elle-même, est un état psychique qui n’est pas susceptible d’analyse ultérieure.
II. Le plaisir est un état psychique sui cjeneris que produisent certaines impressions sensibles. C’est donc une sensation, analogue par ses causes aux autres sensations, carde même que ces dernières, elle suppose l’action d’un objet extérieur sur la conscience. Mais les sensations de plaisir — et il en est de même de celles de douleur — diffèrent des sensations ordinaires en ce qu’elles ont un caractère particulièrement subjectif. Quand nous voyons ou touchons un objet indifférent, la représentation de cet objet est bien dans la conscience, mais cette représentation elle-même donne cet objet comme extérieur, comme ne faisant pas partie du sujet même qui le perçoit. La sensation de plaisir, au contraire, est celle d’une modification du sujet lui-même. Il semble que la représentation pénètre bien plus avant dans la conscience que les sensations habituelles; le sujet en est affecté dans son être même; son propre état est changé, il se sent heureux du plaisir qu’il éprouve. Ce caractère indélébile de la sensation du plaisir prouve que c’est un phénomène essentiellement psychique.
La sensation du plaisir est toujours causée par l’impression d’un objet extérieur sur la conscience. Mais cet objet n’est pas nécessairement situé hors du corps, il peut être compris dans l’organisme même et faire partie de la classe nombreuse des sensations internes. Le type du plaisir c’est
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l’état psychique que produit l’odeur d’une rose ou la gustation d’un plat sucré, pour les personnes qui aiment l’odeur des roses ou le goût du sucre. Le mot aimer dans ce sens ne signifie autre chose qu’éprouver du plaisir. Dans ces sensations, la perception qui nous fait connaître la qualité spécifique de l’objet et celle du plaisir qu’il nous cause sont si intimement liées qu’elles paraissent ne former qu’une seule et même sensation. De là autant de variétés de plaisir qu’il y a de sensations capables de produire cet état psychique.
Les sensations ne sont pas toutes accompagnées de plaisir. Outre qu’il en est un certain nombre qui produisent un effet tout contraire, comme nous le verrons en parlant du mal subjectif, il en est beaucoup qui nous laissent parfaitement indifférents. Parmi les sens externes, ce sont le goût et l’odorat qui donnent lieu aux plaisirs les plus nombreux et les plus variés. Le tact en fournit un bien moindre nombre et il en est de même de la vue et de l’ouïe, quand pour ces derniers sens on ne tient compte que du plaisir que cause une impression purement sensible, telle qu’un beau son, une belle couleur, et que l’on fait abstraction des impressions esthétiques concomitantes, impressions très complexes où la puissance émotive et divers éléments intellectuels jouent le principal rôle. Parmi les plaisirs propres aux sens internes nous citerons principalement celui qui provient du mouvement musculaire et qui apparaît dans la danse et dans certains jeux. Rappelons aussi ceux qui naissent du rapprochement des sexes et qui sont les plus intenses de tous.
Ces derniers plaisirs sont dûs à des organes excitateurs spéciaux et il est probable qu’il en est de même de tous les autres. En d’autres termes, tout porte à croire que la
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sensation du plaisir provient de l’excitation d’appareils nerveux spéciaux, liés intimement aux appareils nerveux des sensations ordinaires et entrant en jeu en même temps que ces derniers. Anatomiquement et physiologiquement ce fait n’est prouvé que pour les organes génitaux, mais différentes raisons font supposer qu’il est général. C’est d’abord la spécialisation générale du système nerveux qui paraît bien réelle, quoiqu’on ait prétendu le contraire, et qui fait que chaque appareil nerveux distinct n’est adapté qu’à des impressions d’un certain ordre et n’en transmet pas d’autres au cerveau. C’est en second lieu ce fait que chez certains individus telle sensation est accompagnée de plaisir, tandis qu’elle ne l’est pas chez d’autres. Tl est des personnes qui aiment le sucre, d’autres ne l’aiment pas. Les unes et les autres ont parfaitement la sensation spécifique du sucre. Si cette sensation est agréable pour l’un, indifférente ou désagréable pour l’autre, c’est que le nerf qui la transmet est accompagné chez l’un d’un autre nerf qui donne le sentiment du plaisir, tandis que ce second nerf manque ou fonctionne mal chez l’autre. Un autre fait vient à l’appui de la même supposition : c’est la différence de l’intluence de l’habitude sur la sensation spécifique et la sensation du plaisir. L’habitude devoir un objet ne nous empêche pas de le voir, si nous y portons notre attention, et même elle nous le fait voir d’une manière plus distincte et plus précise. L’habitude d’éprouver un plaisir, au contraire, émousse ce plaisir et le réduit à néant. Un bel assemblage de couleurs dans un tapis nous fera grand plaisir dans l’origine; mais lorsque cette sensation se sera répétée pendant des semaines et des mois, nous n’en connaîtrons que mieux les couleurs du tapis et leur agencement, mais nous n’éprouverons plus aucun plaisir à le
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voir. Toutes ces raisons rendent très probable l’hypothèse suivant laquelle la sensation du plaisir est due à des appareils nerveux spéciaux.
Ces appareils, en tout cas, sont étroitement liés à ceux qui produisent les sensations spécifiques et ne sauraient être mis en jeu indépendamment de ces derniers. Voilà pourquoi il n’y a pas de plaisir général, mais seulement des plaisirs particuliers. Quand on dit d’une manière générale : j’éprouve du plaisir, on ressent plutôt une vive satisfaction jointe à un certain état émotif. Les plaisirs sont toujours particuliers; les appareils qui les produisent peuvent ne pas fonctionner quand les appareils des sensations ordinaires qu’ils accompagnent entrent en jeu; mais l’inverse n’a pas lieu; les premiers ne fonctionnent jamais sans les derniers et quand la sensation spécifique fait défaut, il n’y a jamais sensation de plaisir.
Le plaisir, comme la satisfaction, offre divers degrés d’intensité.
III. Après avoir considéré séparément la satisfaction et le plaisir, nous pouvons apprécier les différences et les analogies de ces sentiments et étudier leurs rapports.
Les états de conscience qui constituent la satisfaction et le plaisir semblent avoir un même fond et une même nature, mais différer seulement par les causes qui les provoquent. La satisfaction naît de purs actes de l’esprit, le plaisir d’impressions extérieures parmi lesquelles je comprends les impressions organiques. Mais ces causes productrices impriment à chacun de ces sentiments un cachet particulier qui lui reste inhérent et lui donne un caractère indélébile. La satisfaction apparaît toujours comme un sentiment de l’ordre de l’esprit et des idées, une sorte de jugement
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portant sur des actes et des rapports, tandis que le plaisir est toujours de l’ordre de la matière et des sensations et dépend directement des impressions extérieures. De là les différences permanentes qui distinguent ces deux sentiments.
La satisfaction est toujours une et identique à elle-même, tandis que le plaisir est essentiellement variable. Quelle que soit la cause qui nous procure une satisfaction, cette satisfaction est toujours la même : qu’elle naisse de la découverte ou de l’assimilation d’une vérité scientifique, ou de l’accomplissement d’un but pratique, ou de la survenance d’un événement heureux, elle n’offre pas de différence autre que celle de l’intensité; c’est toujours le même état de conscience que nous éprouvons et cet état est le même pour tous les hommes. Le plaisir, au contraire, est différent suivant les impressions qui y donnent lieu : autre est le plaisir du mouvement, autre celui de la bonne chère, autres les jouissances de l’amour physique. C’est que toute sensation est si intimement liée à l’objet qui la produit, que l’état de conscience final, l’impression perçue ou la sensation, garde toujours l’empreinte de cet objet et en est inséparable. C’est cette différence entre les plaisirs qui fait que tels plaisirs sont recherchés par les uns, tels autres par les autres. La satisfaction est toujours également recherchée par tous.
Un autre caractère du plaisir, c’est non seulement de s’émousser par l’habitude, c’est plus encore de s’éteindre par la jouissance même. Telle est en effet la nature de toutes les impressions nerveuses et par suite des sensations qui en résultent; l’énergie nerveuse n’est pas indéfinie, elle s’épuise et avec elle disparaît la sensation spécifique aussi bien que la sensation de plaisir, dont elle estlacondi-
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tion. Mais cette dernière s'efface beaucoup plus vite que la sensation spécifique. Nous continuons longtemps de sentir une odeur ou une saveur après que le plaisir que nous causaient cette odeur et cette saveur a disparu. Le plaisir renaît quand il s’est écoulé quelque intervalle entre les impressions capables de le produire. Mais plus le plaisir est intense, plus il faut que l’intervalle soit long, et il arrive souvent que des plaisirs que nous avons recherchés avec ardeur n’engendrent plus après quelque temps que la satiété et le dégoût. La satisfaction ne connaît rien de pareil. Elle est de l’ordre des pensées et dure tant que d’autres pensées ne l’ont pas remplacée dans le foyer intellectuel. On ne s’en lasse jamais et il n’est personne qui ne reconnaisse que rien n’est désirable comme une satisfaction durable et continue.
Enfin la satisfaction peut coïncider avec la peine et la douleur, tandis que cela est impossible pour le plaisir. L’activité produit par elle-même une peine quand elle éprouve une résistance ; mais tant que cette résistance n’est pas trop forte, elle ne diminue en rien la satisfaction que nous procure l’activité même. Il y a plus : des douleurs très vives peuvent être supportées avec satisfaction, quand nous y avons un intérêt certain, quand, par exemple, une opération chirurgicale momentanée doit nous débarrasser de maux permanents. Enfin en vue du devoir ou du bien de leurs semblables, des hommes accomplissent avec satisfaction les sacrifices les plus douloureux. Il n’en est pas de même du plaisir. On ne saurait éprouver en même temps un plaisir et une douleur; ces deux sortes de sensations s’excluent, comme celles d’un champ visuel uniformément blanc et d’un champ visuel uniformément noir. Elles peuvent se succéder à de très courts intervalles, mais elles ne
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sauraient exister en même temps. Sous ce rapport encore la différence des deux états de conscience est infranchissable.
Le sentiment de la satisfaction et celui du plaisir n’étant pas les mêmes, ils peuvent être l’un à l’égard de l’autre dans des rapports divers.
Ils peuvent se trouver en opposition : ce qui fait plaisir ne donne pas de satisfaction, ce qui donne de la satisfacfaction ne fait pas plaisir. C’est ce qui arrive tous les jours à l’homme qui ne se livre pas aveuglément à ses penchants et à ses désirs. J’aurais grand plaisir à faire tel voyage d’agrément, mais je m’en abstiens par raison d’économie; je sacrifie donc un plaisir à une considération d’utilité qui satisfait ma raison. Dans cet exemple, c’est un intérêt supérieur auquel a cédé un intérêt inférieur; mais c’est surtout quand l’opposition se pose entre un plaisir très attrayant et un devoir, une prescription morale, que le conflit présente de l’acuité. Le choix alors devient d’autant plus pénible que la satisfaction dans ce cas ne conserve que très peu de cette qualité fondamentale quelle a en commun avec le plaisir, tandis que ce dernier offre cette qualité dans toute son intensité, en d’autres termes, que le plaisir présente un grand attrait, tandis que la satisfaction en est presque complètement dépourvue. Aussi appelle-t-on amères ces sortes de satisfactions, heureux encore quand l’accomplissement d’un devoir n’exige que la renonciation à un plaisir et n’impose pas l’acceptation de peines et de douleurs.
Mais il peut se faire aussi que le plaisir et la satisfaction, loin d’être en opposition, marchent d’accord. Gela arrive quand la volonté recherche le plaisir, quand elle se le propose pour but, ou même quand elle se contente de l’ac-
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cepter lorsqu’il se présente. Tout plaisir accepté par la volonté cause en même temps une satisfaction, et quand elle le poursuivait comme but, cette satisfaction devient d’autant plus vive qu’il s’y joint une jouissance sensuelle. En général, la morale réprouve cette direction de la volonté; cependant, en bien des cas particuliers, elle l’autorise. Quand le plaisir et la satisfaction s’unissent ainsi, à tort ou à raison, il devient presque impossible de les distinguer, et comme cela arrive très fréquemment, il n’est pas étonnant que l’on confonde si généralement ces deux espèces de sentiments.
D’après l’idée qu’on se fait généralement du bonheur, ce serait lTinion de la satisfaction et du plaisir, parvenus l’un et l’autre à leur plus haute intensité, avec l’exemption de tout mal subjectif, qui constituerait le bonheur parfait, la vraie félicité. Il est vrai qu’en cette matière il est difficile d’arriver à une définition qui convienne à tout le monde; car il s’agit ici avant tout de sentiments subjectifs, et les uns donnant la préférence à tels de ces sentiments, les autres à tels autres, chacun peut dire que le bonheur pour lui est tel qu’il le veut et le conçoit et que si d’autres le comprennent autrement, leur manière de voir ne saurait prévaloir contre la sienne. Rien de plus juste, mais cela n’empêche pas de s’enquérir des conditions générales du bonheur et de les déterminer, sauf le droit de chacun d’accepter ou non ces conditions. Or je pehse que l’exemption du mal accordée, la seule satisfaction peut suffire au bonheur d’un être fini tel que l’homme, qu’il n’est nullement nécessaire qu’à cette satisfaction soit joint un plaisir sensuel et que le plaisir sensuel à lui seul ne saurait procurer une félicité parfaite. La raison de ce dernier fait est bien simple : en vertu de sa nature même le plaisir n’est
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pas durable, il s’émousse, il disparait par l’habitude; il n’est que momentané et les plaisirs qui peuvent se succéder sont d’intensité trop variable pour pouvoir donner toujours le même bonheur. La satisfaction, au contraire, est permanente de sa nature et quand elle est arrivée au plus haut degré, un plaisir sensuel pourrait se confondre avec elle, mais ne saurait rien y ajouter. La condition essentielle du bonheur est donc la satisfaction et non le plaisir.
IV. De nombreuses suppositions ont été émises depuis l’antiquité sur la nature et l’origine du plaisir, avec lequel on a confondu généralement la satisfaction. Aristote a le premier formulé une théorie assez nette à cet égard. Depuis, la plupart des philosophes se sont occupés de cette question sans toutefois l’approfondir et, dans les derniers temps, elle a donné lieu à quelques travaux spéciaux tels que ceux de M. Fr. Bouillier et de Léon Dumont1. Nous ne nous arrêterons pas sur ces théories, dont aucune n’est parvenue à dissiper les obscurités qui régnent sur ce sujet. Toutes tendent à ramener le plaisir à des causes générales de l’ordre logique ou métaphysique, mais aucune de ces causes n’est suffisante pour expliquer tous les faits. Voici tout ce qu’on peut dire de positif à cet égard.
La satisfaction et le plaisir sont des états de conscience spécifiques, indéfinissables et indescriptibles comme tous les états de conscience, offrant un fond commun, mais de nombreuses différences sur lesquelles nous n’avons pas à revenir; ils sont causés par des phénomènes intérieurs ou extérieurs ou se produisent à leur occasion ; ils ont divers degrés d’intensité, et présentent suivant cette intensité un attrait plus ou moins vif.
1 Voir sur ces théories: Wundt, Psychologie physiologique, ch.X, § 4.
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Les rapports qui existent entre certains phénomènes intérieurs et extérieurs et la satisfaction ou le plaisir qu’ils provoquent sont absolument inconnus jusqu’ici. Il se pose ici un problème tout pareil à celui des sensations ordinaires : nous sommes dans l’ignorance la plus complète sur les causes en vertu desquelles une vibration de l’air est perçue comme un son, une vibration de l’éther comme une sensation lumineuse. Mais du moins pour les sensations ordinaires nous connaissons d’une manière positive les phénomènes extérieurs qui leur correspondent. Nous savons quand un son frappe notre oreille qu’une vibration s’est produite à l’extérieur ou du moins que notre appareil auditif a subi les effets que cause habituellement une vibration pareille. Il n’en est pas de même des satisfactions et des plaisirs. Ces sentiments se manifestent à la suite de phénomènes si divers, les événements qui les font naître sont si compliqués et si variés, qu’il est impossible de les réduire à une cause unique. On peut sans doute les faire rentrer dans quelques classes générales, comme nous avons essayé de le faire, mais à moins que l’analyse psychologique n’atteigne à cet égard des résultats inespérés, ces catégories seront toujours très indéterminées et il y aura toujours des satisfactions et des plaisirs que l’on aura grand’peine à classer.
Il est vrai que ces sentiments paraissent découler quelquefois de la nature même des choses. Rien ne paraît plus naturel, par exemple, que d’éprouver de la satisfaction quand on accomplit sa volonté, quand on atteint un but qu’on s’est proposé, quand on réussit dans une entreprise. Mais en réalité il n’existe aucun lien logique entre la conscience d’un but atteint et le sentiment de la satisfaction. Nous pourrions être constitués de telle manière que notre activité s’exerçât, que notre volonté se réalisât
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sans que nous éprouvions ce sentiment. L’incitation à l’action manquerait dans ce cas, cela est vrai, mais rien ne prouve que cette incitation soit indispensable. Ce ne peut donc être qu’en vertu d’une association d’idées préétablie que le sentiment de la satisfaction accompagne toujours l’exercice de la volonté ou la réussite d’une entreprise; mais il n’y a là aucun lien rationnel.
Toutes les théories qu’on a formulées sur ce sujet se heurtent contre le même défaut d’analogie entre le sentiment éprouvé et la cause à laquelle on l’attribue. Qu’on admette avec Aristote que le plaisir s’identifie au sentiment de l’activité déployée — opinion fort plausible quand on l’applique à la satisfaction et qui a seulement le tort de négliger la joie que cause l’œuvre accomplie — ou bien qu’on suppose avec M. Bouillier que tout plaisir vient à l’homme de sa tendance fondamentale à persévérer dans l’être, de son amour essentiel de soi, ou avec Léon Dumont que c’est le sentiment d’une accumulation de force ou d’énergie — théories dénuées de toutes preuves directes et contredites par les faits — on sera toujours dans l’impossibilité de dire quelle espèce de rapport il y a entre ce déployement d’activité, cet égoïsme essentiel, cette énergie accumulée et ce sentiment si déterminé de la satisfaction ou du plaisir, et même d’affirmer qu’il existe là un rapport quelconque. En réalité le fait de la concomitance est le seul que nous puissions constater; mais la raison de ce fait nous échappe complètement.
La question de l’intensité des satisfactions et des plaisirs est également très obscure. Pour les sensations ordinaires l’intensité de la sensation dépend, suivant certaines lois, de celle de l’excitation. C’est dans l’objet extérieur que réside la cause des sensations plus ou moins fortes, dans l’ampli-
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tude des vibrations pour le son et la lumière. On n’a pas hésité à appliquer le même principe aux plaisirs et aux douleurs et à les ranger sous les lois de Weber et de Fechner. Mais cette application me paraît bien risquée. Laissant de côté les douleurs, on peut bien dire que les satisfactions ont un certain rapport avec la grandeur des résultats obtenus. On est plus satisfait d’avoir gagné à un tirage un lot de cent mille francs qu’un lot de mille francs. Mais il n’en est pas de même en toutes choses. Les dispositions psychiques des individus sont pour beaucoup dans les satisfactions qu’ils éprouvent et ces dispositions dépendent essentiellement du caractère, des habitudes, des circonstances. Il peut se faire que tel incident de peu d’importance cause à tel individu une joie beaucoup plus considérable que n’aurait fait un événement réellement heureux. Quant au plaisir proprement dit, la difficulté est bien plus grande encore. C’est dans le jeu de certains appareils nerveux que réside le plaisir sensuel; mais à cet égard nous sommes réduits chacun à son expérience personnelle, très diverse suivant les individus, et la science psychologique a été incapable jusqu’ici de formuler une loi quelconque concernant les phénomènes extérieurs qui mettent en jeu ces appareils, ni le degré de plaisir que chacun de ces phénomènes fait éprouver. Pourquoi tel son, telle couleur font- ils plaisir, tandis que tel autre son et telle autre couleur sont très désagréables? Un son fort est-il préférable à un son doux, les couleurs les plus éclatantes sont-elles toujours les plus belles? En fait de vins quel est le meilleur, le champagne, le bordeaux ou le bourgogne, et pourquoi tel arôme fait-il plus de plaisir que tel autre? Comme nous le verrons, l’intensité des satisfactions et des plaisirs dépend jusqu’à un certain point des émotions qui
accompagnent ces sentiments. Mais, en tout cas, il reste beaucoup à faire à la psychologie et à la physiologie pour arriver à quelques résultats positifs sur ces divers points.
Les sentiments de la satisfaction et du plaisir constituent par eux-mêmes des attraits. En d’autres termes, la satisfaction et le plaisir placent par leur nature même la conscience dans un état qu’elle tend à conserver quand elle le possède, et à recouvrer quand elle l’a perdu. L’idée même de ces sentiments est une incitation à la volonté pour les procurer à la conscience. Le sentiment et l’attrait sont donc inséparables; mais logiquement le sentiment est antérieur et engendre l’attrait, contrairement à la doctrine évolutionniste, d’après laquelle l’animal commencerait à être attiré, en vertu d’une expérience transmise héréditairement, vers les choses qui lui sont utiles, et finirait par prendre plaisir à user de ces choses. Or, en supposant même que l’expérience pût créer ainsi une attraction, il est tout à fait impossible de comprendre comment celte attraction, qui pourrait être inconsciente ou ressembler à une sensation ordinaire, arriverait à engendrer le sentiment du plaisir. Au contraire ce sentiment contient celui de l’attraction et par cela même qu’un plaisir est conçu, il attire. Sous ce rapport donc comme sous beaucoup d’autres, la psychologie évolutionniste paraît être dans le faux.
Tout en provenant de causes variées et d’un rapport entre un sujet et un objet, le sentiment qui forme le fond commun de la satisfaction et du plaisir, considéré objectivement, constitue un bien absolu. C’est en effet un état psychologique sui generis, qu’en vertu de sa nature même nous qualifions de bon et que nous jugeons désirable par cela seul que nous en avons conscience. Ce n’est pas le seul bien absolu, puisque nous en avons déjà constaté un
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autre: la perfection d’un être complètement conforme à sa destination, et que nous en rencontrerons d’autres encore d’un caractère plus élevé; mais c’est celui qui a le don d’intéresser tous les hommes sans exception et de former la plus essentielle des aspirations humaines.
§ 2. Le mal subjectif .
Le mal purement subjectif se présente également sous deux formes, opposées aux deux formes du bien : la nonsatisfaction et la douleur.
I. La non-satisfaction, qui est un phénomène de l’ordre spirituel, prend, suivant le degré et la nuance, les noms de contrariété, mécontentement, déception, chagrin, désespoir. Les maux de l’ordre des sensations que nous comprenons sous le nom de douleur sont la douleur proprement dite et la peine causée par l’effort.
Les formes les plus fréquentes de la non-satisfaction sont le mécontentement et le chagrin. Tous les obstacles, toutes les résistances, toutes les difficultés et impossibilités morales ou matérielles qui s’opposent à l’expansion de notre activité, à l’accomplissement de notre volonté, à la réalisation de nos desseins, provoquent cet état de malaise que chacun ne connaît que trop et qui est le contre-pied de la satisfaction. Quand la non-satisfaction a des causes durables qui provoquent une perturbation grave dans la vie d’un individu, qui rejettent son activité hors de ses voies ordinaires, posent des obstacles insurmontables à ses volontés et à ses désirs habituels et le soumettent à des privations inaccoutumées, alors ce sentiment devient le chagrin, sentiment profond, qu’on assimile souvent avec raison aux
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plus vives douleurs physiques et qui, en effet, par cela même qu’il suscite toujours des phénomènes émotifs, exerce une réaction puissante sur l’organisme et peut quelquefois causer la mort. Est-il besoin de citer des exemples des chagrins qui affligent les hommes? La mort de personnes aimées, la perte d’une fortune, la ruine de longues espérances, l’insuccès durable sous toutes ses formes, sont des faits journaliers dont chacun a la triste expérience. Le chagrin a pour dernier terme le désespoir, oii l’homme, ayant perdu toute foi dans l’avenir, se voit enfermé dans un cercle fatal de maux insupportables. Tous ces sentiments, mécontentement, chagrin, désespoir, résultent avant tout de faits propres à la conscience, de phénomènes intellectuels, de perceptions de rapports. En dehors de l’élément émotif qui s’y mêle, ils n’appartiennent pas à l’ordre physiologique. Par là ils se distinguent notamment des douleurs.
IL Le sentiment de la douleur est une sensation comme celui du plaisir. De même aussi que ce dernier, c’est une sensation subjective , que la conscience rapporte à ellemême et qui l’affecte et la pénètre beaucoup plus profondément que les sensations ordinaires. Aussi le mot de douleur doit-il s’appliquer à toutes les sensations qui causent un mal subjectif, depuis les impressions désagréables jusqu’aux souffrances atroces. Ces sensations ont toujours pour cause la lésion d’un organe corporel, probablement de nerfs ou de cellules nerveuses communiquant avec les parties de l’encéphale qui sont en rapport avec la conscience. Il peut se produire, en effet, dans notre organisation de graves lésions qui ne provoquent aucune douleur, soit que les tissus qu’elles altèrent ne contiennent pas de nerfs, soit que ces nerfs ne communiquent pas avec le cer-
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veau. Par lésion, j’entends ici tout ce qui pour le nerf ou la cellule nerveuse constitue un état anormal, que cet état provienne de causes organiques ou d’actions extérieures. Très souvent il suffit d’une excitation trop intense pour produire une sensation douloureuse, et l’on a pu dire avec raison qu’au point de vue physiologique la douleur n’était que la perception d’une excitation forte1. Mais une excitation forte place dans un état anormal un organe destiné à ne recevoir que des excitations faibles, et le lèse jusqu’à un certain point. Ce sont toujours des lésions qui causent les douleurs bien caractérisées, et on ne voit pas que ce sentiment survienne dans d’autres conditions.
Il n’y a donc pas lieu d’admettre que la douleur soit, comme le plaisir, l’effet du jeu d’appareils spéciaux. Il semble tout naturel, par exemple, qu’un nerf étant violemment comprimé ou éprouvant une brûlure, l’altération qui résulte de ces actions extérieures soit sentie directement, et on ne voit pas la nécessité d’un nerf spécial transmettant cette impression au cerveau , d’autant moins que ce nerf spécial subirait dans ces cas les mêmes altérations. La seule raison de douter est tirée des sensations qui, sans être réellement douloureuses, sont néanmoins désagréables. Si le plaisir que me cause l’odeur d’une rose est dû à l’action d’un nerf spécial, pourquoi le déplaisir qui résulte d’une odeur fétide ne proviendrait-il pas d’une action semblable? Mais cette analogie est trompeuse. On conçoit très bien qu’une odeur fétide puisse produire une altération dans les nerfs olfactifs, tandis qu’il est impossible d’expliquer par un fait analogue le plaisir que cause l’odeur d’une rose. Il n’y a donc aucune raison de croire que ce
1 Gh. Richet, Recherches sur la sensibilité, p. 296.
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genre de phénomènes soit dû au jeu d’appareils nerveux spéciaux.
De même que le plaisir, la douleur offre des variétés nombreuses. Ces différences paraissent provenir à la fois de la nature des lésions et de celle des organes qu’elles affectent. Une compression, une coupure, une brûlure, causent des douleurs différentes, même quand elles s’appliquent au même organe. D’autre part les maux de tête, le mal de dents, les douleurs d’entrailles ne se ressemblent nullement, et chacune de ces douleurs présente elle-même certaines variétés. Ces différences constituent pour la pathologie des symptômes et on connaît les distinctions que les médecins établissent entre les douleurs lancinantes, pongitives, gravatives, etc. Pour nous, ces variétés prouvent manifestement que la douleur est de l’ordre des sensations et qu’elle se distingue nettement de la non-satisfaction, qui, à divers degrés, est toujours la même.
Parmi les sentiments de douleur, il en est un que nous n’avons pas nommé jusqu’ici et qui mérite une mention particulière, c’est celui de l’effort. L’effort est un mode spécial de l’activité de la conscience, une sorte de tension qui cause un mal plus ou moins sensible, suivant l’intensité de l’effort, et auquel on pourrait réserver le nom de peine. Cet état de conscience a toujours pour condition une résistance que l’activité spirituelle doit surmonter. Sa forme la plus simple et la plus ordinaire se rencontre dans les actions matérielles, dans l’action de soulever un fardeau par exemple ou de vaincre une résistance extérieure. Mais dans ces cas le sentiment de l’effort se confond avec des sensations qui peuvent être elles-mêmes désagréables ou douloureuses, avec la sensation de la tension des muscles quand on soulève un fardeau, avec celle de la corn-
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pression de la peau ou des chocs que reçoit l’organisme quand on repousse un obstacle. Mais l’effort peut être tout intérieur. Pour fixer avec attention un objet pendant quelques minutes, il faut un grand effort d’esprit et cet effort est pénible. Il faut un plus grand effort encore quand le choix s’offre entre l’accomplissement d’un devoir et un intérêt puissant, un plaisir intense, pour résister à ces tentations et choisir le devoir. Dans ces cas il y a aussi des résistances a vaincre : pour la fixation d’un objet, celle de la mobilité naturelle de l’œil , les incitations extérieures qui s’opposent à l’attention ; pour l'accomplissement du devoir , toutes les forces instinctives de l’organisme qui poussent à la satisfaction de l’intérêt, à la réalisation du plaisir. Dans l’un et l’autre cas, le résultat ne peut être obtenu qu’à condition de faire violence aux dispositions naturelles des cellules cérébrales, d’en altérer l’arrangement dans une certaine mesure. En somme donc, toutes les peines provenant de l’effort doivent être rangées dans la catégorie des douleurs. Elles résultent d’actes de l’esprit, mais ces actes ne deviennent pénibles ou douloureux qu’en vertu des rapports de l’esprit avec des organes matériels. Or ces sortes de rapports donnent lieu toujours à des sensations ; c’est donc parmi les sensations douloureuses que ces états de conscience doivent figurer.
III. Ce que nous avons dit des rapports entre la satisfaction et le plaisir peut s’appliquer en grande partie à ceux de la non-satisfaction et de la douleur. Ces deux sentiments ne concordent pas nécessairement, puisqu’une douleur peut nous causer de la satisfaction — la peine de l’effort en offre souvent l’exemple — mais dans les cas ordinaires ils s’accompagnent et se confondent. Quant au
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plaisir et à la douleur proprement dits, ils s’excluent toujours, comme nous l’avons déjà dit.
Nous n’avons pas à revenir davantage sur les théories générales relatives à ces sentiments. Dans toutes ces théories on considère la douleur comme produite par des actions inverses de celles qui produisent le plaisir. Cela est admissible pour les satisfactions et les non-satisfactions, mais non pour le plaisir et la douleur, l’un résultant selon toute probabilité du jeu d’appareils spéciaux, tandis que l’autre est l’effet de lésions nerveuses. Si en vertu de ce caractère la constatation des causes prochaines de la douleur offre moins de difficultés que celle des sources du plaisir, ces difficultés renaissent quand il s’agit de déterminer les causes nombreuses et variées des non-satisfactions, et même des douleurs légères, des sensations désagréables. La question de l’intensité n’est pas moins obscure pour le mal subjectif que pour le bien subjectif, et de même que l’attrait est de l’essence du second, la répulsion dérive nécessairement de la nature du premier.
Comme la satisfaction et le plaisir, la non-satisfaction et la douleur ont un fond commun qui constitue objectivement un mal absolu, un état sut generis qualifié de mauvais en vertu de sa nature même et repoussé par toute conscience.
§ 3. Du bien et du mal subjectifs dans leurs rapports avec
la puissance émotive.
Nous avons laissé de côté dans ce qui précède un des éléments les plus importants du bien et du mal subjectifs. Je veux parler de l’état émotif qui joue un si grand rôle dans l’activité humaine.
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Les phénomènes émotifs n’ont été étudiés jusqu’ici que très imparfaitement et les psychologues contemporains n’y ont pas porté une attention suffisante1. Ce sont des sensations sui generis, accompagnées d’une excitation générale de l’organisme, qu’on ne peut pas plus définir que les autres états de conscience, mais que chacun a senties quand il a éprouvé une émotion, quand il a été transporté de joie, ou s’est mis en colère, ou a eu grand’peur, ou a été pris d’un vif désir ou d’une passion intense. Dans une certaine acception, comme nous l’avons dit, le mot de sentiment s’applique particulièrement à ces phénomènes : quand on parle, par exemple, des facultés sentimentales ou du sentiment dans les beaux-arts. On les comprend également sous le nom d’affections.
L’état émotif paraît bien être une sensation intérieure, c’est-à-dire la perception de certains phénomènes organiques; mais de même que le plaisir et la douleur, cette sensation a un caractère essentiellement subjectif, et il semble qu’elle pénètre plus avant encore dans la conscience que le plaisir et la douleur et s’identifie pour ainsi dire avec elle. Ces derniers sentiments conservent toujours quelque chose d’extérieur; pour l’émotion, l’esprit l’éprouve en lui-même; tout son être en est affecté. Le point de départ cependant est toujours de l’ordre des sensations. Il est certain en effet que l’état émotif tient néces-
1 Les seules notions réellement scientifiques qui, à ma connaissance, aient été émises à cet égard se trouvent dans l’ouvrage du Dr Cerise intitulé : Des fonctions et des maladies nerveuses dans leurs rapports avec V éducation sociale et privée , morale et physique , dont la lre édition parut en 1842, la 2e en 1872 après la mort de l’auteur, dans ses œuvres complètes. — Le docteur Cerise a emprunté quelques-unes de ses idées à Y Introduction à la science de l’histoire de Bucliez, 2" édit. Livre III. Ch. III.
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sairement au jeu d’appareils nerveux spéciaux, formés par les ganglions et les plexus de l’abdomen et du thorax et représentés dans l’encéphale par des organes centraux qu’on n’a pas encore localisés. Suivant l’état physiologique où ils se trouvent, ces plexus et ces ganglions déterminent dans les viscères au milieu desquels ils sont placés les signes extérieurs de l’émotion : l’accélération de la respiration et de la circulation, les battements du cœur, l’activité des sécrétions, les larmes, etc., et dans l’encéphale, l’émotion même telle que l’éprouve l’esprit.
La puissance émotive possède une force impulsive qui semble constituer sa fonction réelle. Mais elle peut apparaître aussi à l’état statique, comme simple émotion. Étudions-la d’abord sous ce premier aspect.
I. L’état émotif, considéré en lui-même et en dehors de sa force impulsive, se présente sous deux formes principales que le D1 Cerise a appelées l’état expansif et l’état oppressif. Ces états proviennent sans doute de dispositions particulières des appareils ganglionnaires, analogues à l’état de constriction et de relâchement qu’on remarque dans d’autres tissus, mais sur la nature desquelles ni l’anatomie ni la physiologie ne nous ont rien appris jusqu’ici. Le premier se manifeste par les sentiments ouverts, la bonne humeur, la 'gaîté; le second par des dispositions dépressives, l’humeur sombre, la tristesse. Ils dépendent étroitement tous deux de l’ensemble des phénomènes organiques et surtout de l’état physiologique et pathologique des organes viscéraux. Quand la santé est bonne et que les fonctions organiques s’accomplissent régulièrement, c’est l’état expansif qui prédomine dans l’appareil ganglionnaire; quand l’organisme en général et plus particu-
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lièrement le fonctionnement des viscères éprouve des perturbations, c’est l’état oppressif qui prend le dessus.
Les émotions constituent par elles-mêmes des plaisirs ou des douleurs. Par cela même que l’émotion existe, elle cause un sentiment de malaise quand elle est oppressive, un sentiment de plaisir quand elle est expansive. Mais tant que ces sentiments sont produits par l’émotion seule et qu’ils ne se lient à aucun attrait ou à aucune répulsion conçus par l’esprit, ils restent vagues et confus. L’individu se sent pris de tristesses dont il ne se rend pas compte ou se trouve heureux sans savoir pourquoi. Il en est tout autrement quand l’émotion est associée à un plaisir ou à une douleur déterminés.
Entre les sensations de plaisir et de douleur en effet et les phénomènes émotifs existent des associations nerveuses naturelles. Par des actions réflexes semblables h celles qui lient les mouvements musculaires aux sensations, les sensations de plaisir ont le pouvoir de susciter l’état expansif, les sensations de douleur l’état oppressif. C’est là une action des centres sur la circonférence. C’est du cerveau que part l’impulsion qui met en jeu les appareils ganglionnaires. Ces appareils eux-mêmes réagissent sur les viscères et produisent tous les phénomènes ordinaires à l’émotion, battements de cœur, respiration précipitée, larmes, etc.
Et ces effets ne sont pas toujours le résultat de l’action réflexe des sensations de plaisir ou de douleur, ils peuvent être produits a priori par l’esprit lui-même, comme les mouvements volontaires. Les satisfactions et les non-satisfactions se comportent à cet égard comme les plaisirs et les douleurs. L’attrait et la répulsion qui caractérisent ces sensations et qui ont tant de rapports avec la force émotive
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de l’impulsion, suffisent le plus souvent pour mettre en jeu les appareils émotifs et entraîner les phénomènes qui en sont la conséquence ordinaire. Les exemples sont de tous les jours. La nouvelle d’un fait heureux ou malheureux, transmise par la parole et qui jusque-là n’est qu'un fait purement intellectuel, par cela même qu’elle nous cause une vive satisfaction ou un grand chagrin, suscite à l’instant toutes nos puissances émotives et peut transformer immédiatement nos dispositions les plus tristes en sentiments joyeux, et vice versa. Toutefois ces rapports des satisfactions et des plaisirs avec les sentiments expansifs, des non -satisfactions et des douleurs avec les sentiments oppressifs, s’ils apparaissent le plus souvent, ne se réalisent pas toujours et nécessairement. D’abord la puissance émotive est très différente suivant les individus. Tandis que chez quelques-uns elle est presque toujours en jeu, il en est d’autres qui s’émeuvent rarement et à grand’ peine. Chez ces derniers un plaisir ou une douleur peuvent être parfaitement perçus comme tels, sans que l’émotion s’en mêle. C’est le propre des caractères froids et impassibles. Mais même chez les personnes qui s’émeuvent facilement, la volonté peut exercer sur l’appareil émotif une action inhibi toire. Elle peut réprimer non seulement les manifestations extérieures de l’émotion, mais amortir l’émotion elle-même. La volonté, l’action spirituelle exerce donc une grande influence sur les phénomènes affectifs; elle les excite ou les apaise à son gré; mais ce n’est pas toujours sans effort et sans peine, et quelquefois l’émotion est tellement violente, qu’il est presque impossible à l’esprit de s’en rendre maître.
L’émotion donne à nos sensations de plaisir et de douleur et à nos actes en général, fussent-ils purement
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volontaires ou intellectuels, un ton particulier, qui ordinairement les renforce et qui en modifie jusqu’à un certain point le caractère. C’est sous son influence que la contrariété se change en découragement, le chagrin en désespoir, que la douleur cause un effroi insurmontable. C’est sous son influence aussi que les sentiments de satisfaction et de plaisir deviennent l’exaltation, la joie délirante, l’ivresse des sens. C’est leur puissance émotive qui donne aux oeuvres d’art toute leur valeur. Le bien et le mal subjectifs sont ainsi liés intimement à cette faculté organique qui joue un rôle essentiel dans la vie humaine.
II. Nous avons considéré jusqu’ici l’état émotif en luimême; mais, comme je l’ai dit, il présente un autre élément, plus important encore, la force impulsive qui lui est inhérente. Sous cet aspect la faculté émotive a de nombreux rapports avec la volonté et est souvent confondue avec elle.
Le plus souvent l’émotion tend vers un but et pousse l’individu à l’accomplissement de ce but. Telle paraît être en effet sa fonction propre, ce qui en caractérise les manifestations premières chez l’animal et chez l’homme inculte. Chez l’animal, l’émotion est la force organique qui le pousse à donner satisfaction à ses besoins; c’est d’elle que provient la puissance impulsive de l’instinct. L'appareil ganglionnaire apparaît ainsi comme l’instrument destiné à assurer la satisfaction des besoins organiques. Il est mis en jeu par la faim, la soif, les besoins sexuels, la nécessité où se trouve l’animal de fuir un danger ou de combattre un ennemi (peur ou courage), en un mot, toutes les impulsions instinctives qui concourent à la conservation de l’individu et de l’espèce. Excité par les besoins, cet appa-
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reil transmet aux organes de relation, aux sens et aux muscles, l’activité nécessaire pour que ces besoins soient satisfaits. L’appareil émotif forme donc le vrai ressort de l’organisme et c’est de lui qu’émanent toutes les forces qui président à la vie de relation de l’animal.
L’impulsion émotive combinée avec les besoins instinctifs, les impressions des sens et l’association des sensations suffit en effet pour expliquer toutes les actions de l’animal, sans qu’on soit obligé de faire intervenir l’intelligence proprement dite et la volonté. Il n’en est pas de même de l’homme. Chez lui la force émotive n’est pas provoquée seulement par les instincts organiques, mais elle peut s’associer à toutes ses idées, à tous les buts que poursuit sa volonté. Toute satisfaction que l’esprit a conçue, tout but que la volonté tend à atteindre, tout plaisir que l’esprit recherche, toute douleur qu’il veut éviter, peut se revêtir du caractère émotionnel et joindre ainsi à l’attrait et à la répulsion purement intellectuelle, la force émotive qui naît de l’appareil ganglionnaire. Une impulsion émotive tendant à réaliser une satisfaction conçue par la volonté ou une idée qui implique un plaisir, ou à repousser dans les mêmes conditions une non-satisfaction ou une douleur, constitue ce qu’on appelle un désir. L’homme pouvant se proposer les buts les plus variés et attacher une satisfaction ou un plaisir aux idées les plus diverses, il s’ensuit que le nombre des désirs est aussi indéfini que celui des idées humaines. Il n’est pas une idée qui ne puisse fournir un but à l’activité humaine et ne soit capable d’engendrer un désir; aussi les désirs sont-ils de toute espèce, suivant que les idées qui les inspirent sont vraies ou fausses, morales ou immorales, utiles ou nuisibles, ou quelles portent sur des objets esthétiques, scientifiques, économiques ou sur
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les relations de la vie pratique. Quand le désir acquiert une grande intensité, qu’il surexcite d’une manière permanente toutes les puissances émotives, il devient une passion. Parmi les passions quelques-unes ont leur source dans les instincts organiques, mais la plupart naissent des idées que suscite la vie intellectuelle et sociale.
Le désir, en tant qu’impulsion organique, diffère essentiellement de la volonté et c’est par une fausse analogie qu’on prétend en faire le premier élément de cette dernière. La volonté et le désir sont deux états de conscience parfaitement distincts dont on ne saurait décrire la différence, pas plus qu’on ne peut décrire la différence du rouge et du bleu, mais qui, pour tout penseur impartial, ne se confondent pas plus que ces deux sensations. On peut désirer une chose sans la vouloir et la vouloir sans la désirer. Je puis avoir le désir très vif de posséder un livre ou un tableau, sans former la volonté d’acquérir l’objet de mon désir. Je me charge volontairement d’une démarche pénible ou je consens à une opération chirurgicale, bien que j’eusse infiniment désiré qu’elle me fût épargnée. Et quand on ne veut pas ce qu’on désire, ce n’est pas, comme le prétendent les déterministes, que le désir soit combattu ou neutralisé par un désir plus intense; il suffit de faits purement intellectuels, de représentations dépourvues de tout élément émotif pour déterminer la volonté à renoncer à un désir. Quand nous n’achetons pas un livre ou un tableau que nous désirons, c’est ordinairement parce que notre budget ne le comporterait pas. Mais la conception nette et froide de cette impossibilité suffit pour décider notre volonté, et il n’est pas besoin du désir vague de ne pas déranger notre équilibre financier; ce désir général n’aurait aucun pouvoir vis-à-vis d’un désir précis et actuel qui lui serait contraire;
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quand la volonté manque, on se laisse aller facilement à toutes les dépenses, que le budget les comporte ou non. Notre volonté peut résister aux passions les plus ardentes, aux jouissances qui nous attirent avec une force presque irrésistible. Le déterminisme se met en contradiction avec toutes les données de l’observation psychologique quand il nie la différence entre le désir et la volonté et quand il propose de supprimer le mot même qui désigne cette dernière, comme n’exprimant aucune idée distincte. La présence de ce mot dans toutes les langues anciennes et modernes prouve qu’il répond à une réalité qui a été perçue dans tous les temps et dans tous les lieux.
Mais si le désir et la volonté sont distincts, ils peuvent s’associer et, joignant leurs efforts, produire des effets considérables. La volonté jouit en cette matière de singuliers pouvoirs; elle est maîtresse dans certaines limites du plaisir et de la douleur même. C’est elle qui, en se posant des buts, crée elle-même une grande partie de ses satisfactions et de ses non-satisfactions ; et souvent c’est de sa propre initiative que proviennent ses plus grands chagrins. C’est d’elle que naît la peine qui accompagne tout effort; c’est elle enfin qui foule aux pieds le plaisir et trouve sa satisfaction dans la douleur, comme l’ont fait en théorie les stoïciens, comme le font en pratique les ascètes. Mais ce ne sont là que des faits exceptionnels et il n’est qu’un petit nombre d’hommes qui veuillent se mettre ainsi au-dessus des sensations naturelles. Ce qui malheureusement arrive beaucoup plus souvent, c’est que la volonté vienne en aide au désir qui a surgi des profondeurs de l’organisme; ou bien que, la volonté s’étant posé un but, la satisfaction ou le plaisir que doit procurer la réalisation de ce but mette en jeu la puissance émotive et ajoute le désir
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à la volonté. Dans les deux cas, ces forces jointes acquièrent une intensité bien supérieure à celle que chacune d’elles aurait produite séparément. Les fortes passions, les passions véritables ne sont en réalité que des désirs qui puisent toute leur intensité dans l’énergie de la volonté. Lorsque, au contraire, la volonté combat lesimpulsions émotives, ou refuse simplement de s’y associer, leur force, quelque violente quelle soit, ne tarde pas à s’amortir et jamais elles n’arrivent au maximum de leur puissance.
Telles sont, sauf les actions sympathiques dont nous aurons à parler dans le chapitre suivant, les relations du bien et du mal subjectifs avec nos facultés émotives. Il s’agit maintenant de voir comment ce bien et ce mal se produisent dans le milieu où l’homme est destiné à vivre et dans les conditions imposées à l’activité humaine.