‹ Le problème du malChapitre 5 sur 19 · GÉNÉRALES ENTRE LES PHÉNOMÈNES SURJECTIFS · texte numérisé non relu

GÉNÉRALES ENTRE LES PHÉNOMÈNES SURJECTIFS

ET ORJECTIFS

Les états de conscience qui, pour le sujet pensant, constituent le bien et le mal, impliquent toujours une relation avec le monde extérieur, l’organisme faisant lui-même partie de ce monde vis-à-vis de la conscience. Nous n’avons pu parler des plaisirs et des douleurs sans indiquer leur cause organique immédiate. Les satisfactions et non-satisfactions aussi sont liées indissolublement aux phénomènes externes, car si elles procèdent avant tout de l’activité de l’esprit, cette activité elle-même ne peut s’exercer que dans le milieu qui forme la condition nécessaire de toute vie humaine. C’est donc du monde objectif que résultent les causes et les conditions essentielles de nos satisfactions et de nos plaisirs, ainsi que des sentiments contraires, et bien que la production de ces divers sentiments dépende à la fois de l’état du sujet et de celui de l’objet, que, par exemple, un même phénomène extérieur puisse, suivant les dispositions où nous sommes, nous causer tantôt de la satisfaction, tantôt de la peine, il n’en est pas moins vrai que les phénomènes extérieurs et intérieurs sont liés entre eux par des lois constantes et que, pour la douleur et le plaisir proprement dits, ces lois dépassent de beaucoup les causes physiologiques immédiates de ces sentiments , et s’étendent aux causes mêmes de ces causes. Ces relations constantes

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jouent le plus grand rôle dans la production du bien et du mal, et ce sont elles que nous avons à étudier dans ce chapitre.

Elles dérivent de trois grands faits qui dominent toute l’activité humaine : 1° l’assujettissement de cette activité à un corps composé des mêmes éléments et sujet aux mêmes lois que le monde physique ; 2° la pluralité des consciences et les relations sociales qui leur sont imposées ; 3° la croyance à des lois morales et religieuses. De chacune de ces conditions résultent des biens et des maux particuliers dont nous allons indiquer les formes principales.

§ 1. Du bien et du mal résultant pour V homme des conditions générales de la nature physique.

I. Le corps est sur cette terre l’instrument obligéde toute conscience et de toute activité humaine. Or le corps fait partie intégrante du monde matériel ; il en subit toutes les lois et son existence tout entière dépend absolument des conditions du milieu dans lequel sa vie est confinée.

La vie résulte d’un ensemble de lois et de phénomènes qu’on a nommés biologiques. Elle constitue pour la conscience une satisfaction de premier ordre , et quand elle fonctionne normalement, elle provoque des sentiments expansifs dont naît un plaisir réel. C’est un bien qu’impliquent toutes nos satisfactions, tous nos désirs, toutes nos jouissances; pour certains philosophes, c’est le bien par excellence, celui qui comprend tous les autres. Des instincts puissants nous portent à fuir tout ce qui peut y porter atteinte, et pour l’immense majorité des hommes, la perdre

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est le plus grand mal. Mais la conservation de la vie est assujettie à des conditions qu’il n’est pas toujours facile de remplir et dont peuvent résulter bien des maux.

Il faut, pour que le corps vive, qu’il absorbe tous les jours une certaine quantité de substances extérieures assimilables ; il faut qu’il se protège contre les phénomènes météorologiques ordinaires : la chaleur, le froid, la pluie, le vent; il faut qu’il se défende contre les êtres qui l’entourent, les animaux féroces ou microscopiques , les plantes mortifères, les convulsions de la nature brute : inondations, sécheresses, éruptions volcaniques, tremblements de terre, et qu’il pare aux dangers que lui suscitent les lois fatales du monde physique : chocs, chutes, immersions, brûlures. La vie des animaux, comme celle des hommes, est sujette à toutes ces atteintes; mais pour l’homme la réalisation des conditions les plus indispensables de la vie, celles de l’alimentation et de la protection contre les phénomènes météorologiques, forme un problème beaucoup plus compliqué.

L’animal, en effet, trouve naturellement dans son milieu les objets de sa subsistance; un peu de locomotion lui suffit pour atteindre et happer sa nourriture; son pelage ou son plumage le garantissent contre les intempéries des saisons; des facultés instinctives lui rendent aisée la découverte de sa tanière ou la construction de son nid. Des instincts non moins sûrs lui apprennent à combattre ou à fuir les dangers,, qui le menacent bien que sa destinée soit de succomber le plus souvent à ces dangers, et qu’il soit sans aucune défense vis-a-vis des grands fléaux de la nature.

Il n’en est pas de même pour l’homme. Il n’est pour ainsi dire pas de contrée où la nature offre d’elle-même à l’homme les moyens de son alimentation. La cueillette se-

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rait partout insuffisante pour faire vivre l’individu, à plus forte raison pour lui permettre de croître et de multiplier. Il ne pourrait rester nu que sur une petite partie du globe; partout il a besoin d’abris, dans la construction desquels aucun instinct ne le guide. Mais pour subvenir à tous ses besoins, pour lutter contre tous les dangers qui l’entourent, il dispose de deux forces immenses dont l’animal est privé : l’intelligence et le travail.

II. Par l’intelligence, l’homme connaît les phénomènes de la nature et distingue ceux qui lui sont utiles de ceux qui peuvent lui nuire; par le travail, il s’en rend maître, les transforme et les fait servir à son profit.

Cependant l' intelligence n’est qu’une faculté; par elle la connaissance s’acquiert, mais peu à peu et par des efforts répétés; le début pour l’homme est l’ignorance. Or si la connaissance est un bien précieux qui place l’homme infiniment au-dessus de l’animal, l’ignorance privée d’instinct est un mal absolu, d’autant plus funeste, que la vie elle-même avec toutes les jouissances qu’elle comporte, toutes les douleurs qui peuvent être évitées, dépend du savoir.

Quand on songe à la masse des connaissances accumulées qui président aux arts utiles, quand on se rappelle qu’il a fallu savoir le retour exact des saisons pour rendre l’agriculture possible, distinguer dans la multitude des végétaux et des animaux les plantes alimentaires et les animaux domesticables, apprendre à conserver et multiplier ces espèces organiques, reconnaître tant de substances minérales et leurs usages divers, trouver le moyen de les employer au vêtement, au logement et à la nourriture de l’homme, étudier les grandes forces de la nature et uti-

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liser les services de la chaleur, de la lumière et de l’électricité, sans parler d’une foule de connaissances mécaniques, médicales, technologiques, qui ont été l’objet de tant d’applications fécondes , on peut se figurer ce qu’était l’homme quand de toute cette science il ne possédait pas les moindres rudiments et que, placé vis-à-vis des forces brutes de la nature, rien ne lui permettait de s’en rendre maître, ni d’éviter les dangers dont elles le menaçaient. Le mal de l’ignorance a donc été dès l’origine une des plus grandes afflictions infligées à l’espèce humaine. Et aujourd’hui encore, malgré toute notre science, nous n’en sommes pas affranchis. Que de problèmes encore dont il serait du plus haut intérêt pour nous d’avoir la solution ! Que de fléaux naturels qui détruisent par milliers les vies humaines, sans que nous sachions les conjurer!

Mais il ne suffit pas à l’homme, pour subvenir à ses besoins, de connaître, il faut qu’il agisse. De là la grande loi du travail. L’activité constituant la propriété la plus essentielle de l’homme, et cette activité devant s’exercer nécessairement sur de la matière différente de lui et douée de forces qui résistent à la sienne, le travail est de par la nature même sa destination la plus certaine. L’œuvre intellectuelle elle-même est un travail souvent des plus ardus. Pour réaliser un de ses buts quelconques , l’homme est obligé de déployer une activité plus ou moins grande et quelquefois d’accomplir les efforts les plus pénibles. Mais le travail qui dépasse tous les autres par la masse d’efforts qu’il exige est celui qui a pour but d’agir sur la nature extérieure et de la transformer pour servir aux besoins de l’homme, pour lui procurer sa nourriture, son vêtement, son logement, pour mettre à sa disposition tous les êtres animés et inanimés qui peuvent lui être utiles, pour com-

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battre les fléaux naturels ou réparer les désastres qu’ils ont causés, pour faire communiquer entre elles toutes les parties de la terre et des mers, pour se rendre maître enfin de ce globe et da tout ce qu’il contient. C’est, en un mot, le travail agricole et industriel dans toute son étendue et avec les divisions innombrables qu’il comporte.

Or le travail est toujours une peine, par cela même qu’il exige un effort; cette peine est légère, sans doute, quand il ne demande qu’un exercice modéré, et elle peut même produire en ce cas une certaine satisfaction. Mais le plus souvent elle constitue un mal très sensible, et quand l’œuvre voulue ne peut être produite sans de violents efforts, le travail devient douloureux et peut causer des lésions matérielles. Une fois accompli, il est vrai, il donne lieu à tous les contentements qui résultent de la réalisation d’un but ou de la cessation d’une peine. Indirectement, en outre, il est la source de jouissances sans nombre, puisque les produits qu’il fournit sont les conditions indispensables de la satisfaction de tous nos besoins aussi bien que de tous nos plaisirs. Si donc le travail est un mal en luimême, c’est à lui d’autre part que nous devons les plus grands biens.

Le progrès incessant de la connaissance a d’ailleurs pour résultat de réduire constamment la peine du travail. L’homme invente chaque jour des outils, des machines qui tendent de plus en plus à substituer l’action des forces de la nature à ses propres efforts et permettent d’entrevoir le moment où toute son œuvre matérielle se bornera à un travail d’arrangement et de direction, et où ces énergies naturelles seront l’instrument aveugle et docile de ses volontés.

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III. L’acquisition de la connaissance des lois de la nature et la transformation de la terre par le travail en vue des besoins et des volontés de l’homme, telle a donc été jusqu’ici l’œuvre de l’humanité dans ce monde. Mais cette œuvre s’est-elle toujours parfaitement accomplie, le but poursuivi a-t-il toujours été atteint? Malheureusement, non.

La connaissance, par cela seul qu’elle s’acquiert par des efforts successifs, est toujours imparfaite. L’homme n’a donc pas su jusqu’ici tout ce qu’il aurait eu besoin de savoir pour conserver parfaitement sa vie et la garantir contre les dangers qui la menacent de toutes parts. D’un autre côté sa force et les moyens dont il dispose n’ont pas toujours suffi pour vaincre les résistances de la nature. La terre ne lui a pas offert partout et toujours les conditions nécessaires à son alimentation, à son vêtement, à son logement. Bien souvent son travail ne lui a donné qu’une nourriture insuffisante, il n’a pu se protéger comme cela eût été nécessaire contre l’intempérie des saisons; aujourd’hui encore sa science ne sait prévoir que très imparfaitement les grands fléaux naturels et ses efforts parviennent à peine à les combattre. Par suite sa vie s’est accomplie le plus souvent dans des conditions anormales.

Or, quand les lois biologiques sont troublées dans leur fonctionnement, quand les besoins vitaux ne sont pas satisfaits, quand l’organisme est incapable de résister aux atteintes extérieures, c’est l’inertie succédant à l’activité, c’est le dépérissement, c’est la maladie, c’est la mort avant l’âge. Ces maux avec toutes les douleurs qu’ils traînent à leur suite ont été de tout temps et de tout lieu. Des peuples s’éteignent vaincus par la faim et le froid ; des races dis-

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paraissent par l’effet de lésions inconnues. Au sein des nations les plus prospères, la maladie exerce des ravages incessants; quand on a cru s’être rendu maître d’une forme morbide, une autre la remplace et les hommes qui ont vécu exempts de toute maladie sont plus rares que les centenaires. Cependant en dernier résultat la force de l’homme prévaut d’une manière générale contre les forces de la nature: l’accroissement constant de la population du globe et celui de la vie moyenne le prouve; mais ce n’est qu’au prix d’une lutte ardente qui fait d’innombrables victimes.

Enfin, en vertu même de leur fonctionnement normal, les lois biologiques produisent deux grands effets dont l’un est généralement considéré comme un mal sans remède, tandis que l’autre offre un mélange de biens et de maux.

Le premier de ces effets, c’est la mort. En vertu de leur nature même, tous les organismes individuels sont limités dans leur durée, tous les individus vivants, hommes, animaux et plantes sont condamnés à mourir de vieillesse si quelque maladie ou quelque accident ne les emporte avant l’âge. La mort est un mal par elle-même comme privation de la vie; cependant à ce titre seul, elle ne serait qu’un mal métaphysique, ce serait la privation de l’immortalité rentrant dans les imperfections inhérentes à tout être fini. Mais en tant que cette privation est sentie et prévue, que chacun y voit la cessation de toutes ses satisfactions et de tous ses plaisirs, la rupture de toutes ses affections, la disparition de toutes les jouissances de la vie, elle devient un mal subjectif, le plus grand des maux subjectifs, l’événement redoutable dont la plupart ont horreur. Ce mal subjectif d’ailleurs ne suppose pas seulement la conscience,

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mais la conscience réfléchie, la raison. Pour l’animal la mort n’est un mal qu’en tant qu’elle est accompagnée de sensations douloureuses, car il ne la connaît pas d’avance, il ne la prévoit pas et ce qu’il fait pour s’y soustraire est absolument instinctif et aveugle. Mais pour l’homme qui voit venir la mort, ce mal ne peut être compensé que par la certitude d’une vie future ou bien par la conjecture qu’une vie indéfiniment prolongée n’offrirait à partir d’un certain moment, par suite de l’habitude, ni plaisirs, ni satisfactions, tandis qu’elle serait toujours féconde en douleurs et chagrins.

Le second effet des lois biologiques qui nous intéresse ici, c’est la transmission des ascendants aux descendants non seulement de leur nature spécifique, qui classe tous les êtres organiques en espèces distinctes, mais aussi des modifications que leur organisme a subies pendant leur vie même, en bien ou en mal. Les forces et la santé acquises par le père pendant une vie d’activité normale se transmettent à l’enfant comme les maladies oui lui sont survenues et les vices consti-

tutionnels dont il est affecté. Une solidarité physique lie donc les générations les unes aux autres et il dépend des parents de créer des races saines et vigoureuses ou des races maladives et débiles. L’effet de cette loi biologique est d’augmenter le bien ou d’empirer le mal.

Les relations que nous venons d’indiquer entre l’homme et le monde physique seraient les mêmes, sauf la dernière, s’il n’existait qu’un seul individu humain ou s’il y en avait un grand nombre. Or, c’est ce dernier cas que nous offre la réalité et de là une nouvelle classe de biens et de

maux.

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§ 2. Des biens et des maux résultant des relations des hommes entre eux et de la vie sociale.

Les individus humains sont multiples et la vie sociale leur est imposée par leur nature même et les lois de la morale. Nous laisserons de côté ici tout ce qui concerne cette dernière, dont nous traiterons au paragraphe suivant, et ne considérerons la vie sociale que comme un fait naturel qui aurait pu naître des instincts et des facultés propres à l’homme et se perpétuer par de simples raisons d’utilité.

C’est de ces causes naturelles de la formation de la société que nous devons nous enquérir d’abord. Nous examinerons ensuite quels sont les biens et les maux qui résultent de l’état social.

I. La société la plus simple est la famille, où le lien social n’existe qu’entre l’homme, la femme et les enfants en bas âge. Elle est fondée sur la différence des sexes et les instincts naturels qui rapprochent l’homme et la femme et assurent aux fruits de leur union les soins nécessaires. Ces instincts sont communs aux hommes et aux animaux supérieurs; à eux seuls ils seraient incapables de former la société humaine.

Mais a côté de ces instincts, il en existe un autre dont la sphère est beaucoup plus étendue et qui appartient aussi a certains genres d’animaux: c’est la sympathie.

La sympathie est un phénomène de cet ordre émotif dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. En vertu d’un arrangement préétabli dans l’organisme, les émotions qu’éprouve un individu s’expriment au dehors par la coloration

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et le jeu des musclas du visage, les gestes, les émissions de la voix, et en vertu d’une autre loi non moins préétablie, lorsqu’un autre individu qui n’est lui-même en ce moment, sous l’influence d’aucune émotion, aperçoit chez son semblable ces signes expressifs de l’excitation ganglionnaire, il tend non seulement à imiter ces signes, mais à reproduire en lui-même l’émotion qu’ils manifestent. La sympathie n’est pas autre chose. Elle consiste, comme le mot l’exprime, à éprouver les mêmes sentiments qu’un autre, quand, en vertu de leurs formes expressives, ils sont perçus chez cet autre. Quand dans un troupeau d’animaux vivant en société, l’un est pris de peur et s’enfuit, tous les autres le suivent aussitôt; quand, au contraire, il prend courage et attaque, tous les autres affrontent le danger avec lui. De même, l’homme est porté à rire avec ceux qui rient, à pleurer avec ceux qui pleurent. En dernière analyse la sympathie est donc un fait d’imitation.

Chez l’homme, la sympathie ne se produit pas d’une manière constante et nécessaire; la volonté d’abord peut non seulement en réprimer l’expression , mais l’empêcher même de naître; elle dépend en outre de certaines ressemblances et affinités individuelles, même de certains contrastes de caractère, et nous sympathisons plus facilement avec telle personne qu’avec telle autre. Gomme tous les faits organiques, la sympathie entre personnes déterminées se développe par l’habitude et finit par devenir un besoin. L’instinct général de l’imitation se transforme en affection personnelle et devient la source de l’amitié.

Les émotions de toute nature, expansives ou oppressives, attractives ou répulsives, sont sujettes à imitation. Mais, pour que Limitation se produise, pour que le lien sympathique s’établisse, il faut que celui qui doit imiter

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soit dans des dispositions favorables ou au moins dans un certain état d’indifférence et surtout qu’il ne soit pas luimême sous l’influence d’une émotion contraire. Dans ce dernier cas, loin de ressentir l’émotion perçue, on éprouve une impression tout opposée, un sentiment de répulsion, dont les formes les plus expressives sont la colère et le dégoût. Les antipathies ont des causes analogues. De même que nous sommes attirés par une sympathie naturelle vers certains individus, une répulsion instinctive nous éloigne d’autres. Ces sentiments aussi sont jusqu’à un certain point sous l’empire de la volonté.

Sous le rapport du plaisir et de la douleur, les émotions que produit l imitation sont de la nature des sentiments qui les ont provoquées, mais avec quelques modifications. Elles sont en général moins intenses et, par suite, si le plaisir éprouvé par sympathie n’a pas la même vivacité, la tristesse et même la douleur provenant d’une cause analogue présentent un caractère beaucoup plus doux et donnent lieu même quelquefois à une certaine satisfaction. Quant aux sentiments répulsifs et antipathiques qui ont cette origine, ils sont toujours au moins désagréables, souvent pénibles et douloureux.

Tel est l’instinct sympathique qui est le seul lien des sociétés animales et qui contribue beaucoup à la sociabilité humaine. Mais en dehors de cet instinct, il est une autre faculté, toute spirituelle, qui n’a rien de commun avec l’organisme, dont les animaux sont privés, et qui joue un rôle essentiel dans les relations des hommes : c’est la faculté d’aimer et de haïr.

En raison des confusions que le langage vulgaire établit facilement entre des phénomènes psychologiques très distincts, le mot aimer s’emploie dans des sens très divers.

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Très souvent il n’exprime que l’attrait du plaisir, comme lorsqu’on dit j’aime à voyager, ou j’aime le spectacle, ou j’aime les plats sucrés. L’amour sexuel est de même nature quand il ne tend qu’à des jouissances sensuelles. Plus souvent encore le mot amour n’exprime que les sympathies que je viens de décrire. Enfin dans son acception la plus haute il s’applique aux affections spirituelles dont il s’agit ici.

L’amour spirituel, la charité dans le sens dérivé du mot latin carus, conservé dans les mots français cher , chéri, est la volonté efficace de procurer à celui qu’on aime le bien tel qu’on le conçoit, avec la disposition à tous les sacrifices nécessaires pour atteindre ce but. Cette volonté implique un sentiment sui yeneris, qu’on ne peut connaître que pour l’avoir ressenti, mais qui dépend d’elle et qu’elle vivifie ou éteint à son gré. Indéfinissable en lui-même, ce sentiment peut cependant être décrit, et saint Paul en a tracé d’une manière admirable les caractères (lre Ép. aux Corinth. Ch. 13). Son principe essentiel est la disposition au sacrifice, sacrifice accepté avec joie, recherché même, et qui ne coûte rien à celui qui l’accomplit. On peut aimer quelqu’un jusqu’à lui sacrifier volontiers sa vie. Mais il est rare que les circonstances exigent ce dévouement suprême et la disposition au sacrifice peut exister dans toute son intensité sans qu’elle trouve à se réaliser même dans des limites restreintes.

Cet amour, que pour éviter les confusions nous désignerons par les mots amour spirituel, se propose le bien d’un autre. Ce bien n’est pas déterminé en lui-même, il est tel que le conçoit celui qui aime. Il pourrait donc se borner à donner satisfaction aux désirs quels qu’ils soient de l’être aimé. Mais dans ce cas ses mobiles ne se distingueraient

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guère de la sympathie; l’amour serait aveugle comme cette dernière et pourrait favoriser les passions les plus honteuses et les plus criminelles. Des exemples d’un amour pareil se sont rencontrés sans aucun doute; mais presque toujours celui qui est capable de cet esprit de sacrifice se fait une plus haute conception du bien et il ne se dévoue que pour procurer à celui qu’il aime des biens réellement dignes de ce nom.

L’objet de l’amour est ordinairement un autre homme que connaît celui qui aime; mais l’amour peut s’étendre aussi à des collections d’hommes presque tous inconnus, à des entités plus ou moins complexes, telles que des corporations, la patrie, l’humanité, la religion. Dans tous ces cas, c’est surtout une idée que l’amour a en vue, mais une idée dont la réalisation doit avoir pour résultat le bien d’un grand nombre d’hommes. Enfin on peut aimer des êtres supérieurs à l’homme, tels que Dieu. Le bien de l’être aimé ne peut consister alors que dans l’accomplissement des actes qui lui plaisent; nous prouvons notre amour à Dieu en sacrifiant nos désirs et nos intérêts particuliers à sa volonté.

La volonté du sacrifice et l’amour qui en naît n’est pas toujours calme et impassible. Le plus souvent ils mettent en jeu les appareils émotifs, et c’est ce qui arrive notamment quand à l’amour proprement dit se joint la sympathie. L’amitié a souvent pour point de départ cette affection charnelle; elle ne mérite réellement ce nom que quand la volonté du sacrifice s’est jointe à ces sentiments sympathiques. D’autres instincts organiques s’épurent ainsi sous l’action de la volonté. Tel est l’amour maternel, tel est aussi l’amour de l’homme pour la femme, quand il s’est élevé au-dessus des désirs sensuels. Toutes ces affections

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ne méritent le titre d’amour que lorsque la volonté d’aimer s’est ajoutée à l’instinct et que cette volonté est prête à tous les dévouements.

De même qu’à la sympathie s’oppose l’antipathie, à la volonté du bien d’un autre s’oppose celle de son mal. La haine et l’envie dépendent de la volonté comme l’amour, et c’est elle qui imprime aux sentiments répulsifs cette violence qui en certains cas les rendent si redoutables. En vertu de sa liberté l’homme peut toujours choisir entre ces volontés contraires ; il peut aussi rester indifférent à la haine comme à l’amour et n’avoir en vue que son propre bien. L’amour volontaire et la sympathie constituent ensemble ce qu’en vertu d’une analyse défectueuse qui confond les phénomènes les plus différents, les positivistes ont appelé les sentiments altruistes. En réalité les sympathies elles-mêmes, tant qu’elles restent à l’état instinctif, font partie des sentiments égoïstes, car l’égoïsme comprend toutes les volontés et tous les sentiments qui n’ont en vue que la satisfaction ou le plaisir personnel de celui qui veut ou qui sent. L’individu qui n’aime personne et n’est disposé à aucun sacrifice, aime toujours quelqu’un : c’est luimême. On peut être égoïste sans avoir de la haine pour autrui ; il suffit pour cela qu’on rapporte tout à soi et qu’on subordonne constamment les autres à ses propres fins. L’égoïste peut avoir des sympathies et les manifester, à condition quelles lui soient agréables ou qu’il en retire quelque avantage; il peut même se laisser mener et ballotter par elles, quand il est dépourvu de toute volonté. Mais trop souvent l’égoïsme est bien voulu et pleinement conscient, et alors ses pires manifestations sont la haine et l’envie, avec l’orgueil et le désir de la domination.

L’amour spirituel et les sacrifices qu’il impose consti-

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tuent une satisfaction qui n’a rien d’égoïste, par cela même que les actes qui la produisent ne l’ont nullement en vue elle-même et qu’elle ne vient pour ainsi dire qu’en surcroît du but poursuivi qui est le bien et la satisfaction d’un autre. Mais la volonté de l’homme dévoué peut réagir sur les appareils émotifs, et il est possible que ceux-ci lui prêtent toute leur puissance d’exaltation; la satisfaction alors s’accroît de toutes les émotions affectives de l’organisme et l’amour spirituel peut devenir ainsi la source des

joies les plus vives, de la plus parfaite félicité.

La haine et l’envie sont par elles-mêmes des sentiments pénibles, puisqu’elles impliquent le chagrin que cause aux méchants le bonheur d’autrui. Mais elles peuvent produire aussi des satisfactions réelles — trop d’exemples le prouvent — la satisfaction du but atteint, quand elles sont parvenues à réaliser le mal qu’elles se proposaient. Quant à l’orgueil et au désir de dominer, ils contiennent en eux-mêmes un sentiment de satisfaction, sauf dans les cas de l’humiliation méritée ou de l’ambition déçue.

Les instincts et les volontés égoïstes contribuent avec la sympathie et l’amour spirituel à rapprocher les hommes et à constituer le lien social, car l’homme ne trouverait guère de bonheur dans l’isolement, même en le supposant absolument égoïste ; il a besoin d’autres hommes, ne serait-ce que pour les asservir ou les exploiter. L’histoire offre de longues périodes où le lien social n’a été maintenu que par la volonté égoïste de chefs avides de domination et de jouissance.

Je crois tout à fait inutile d’insister sur les raisons d’utilité qui ont pu déterminer les hommes à préférer la vie sociale à la vie isolée. Ces raisons sont évidentes. La première société, celle de la famille, s’étant formée naturelle-

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ment, l’utilité pour les parents de conserver auprès d’eux leurs enfants, pour ces derniers à rester auprès de leurs parents, et pour tous d’unir leurs efforts contre les dangers extérieurs ne devait pas tarder à apparaître ; les mêmes raisons devaient favoriser l’union des familles, la formation des tribus et la confédération des tribus entre elles. Les avantages de la division du travail ne pouvaient manquer, les premières sociétés une fois établies, d’ajouter de nouveaux motifs d’utilité à ceux qui existaient déjà. N’oublions pas d’ailleurs que ni l’utilité ni les instincts sympathiques n’auraient suffi à eux seuls pour donner naissance aux divers états sociaux que nous connaissons par l’histoire et que la part prépondérante dans la formation et la conservation des sociétés a toujours appartenu aux croyances morales dont il sera question plus tard.

II. Ce que je viens de dire de l’utilité et des avantages de l’état social peut suffire au besoin pour indiquer les biens qui naissent de cet ordre de relations. Ces biens en réalité sont innombrables et infiniment supérieurs aux maux qui résultent des mêmes nécessités. La plupart de ces biens sont évidents et nous n’insisterons que sur les maux qui proviennent de l’état social et qui peuvent être ramenés à trois causes principales : 1° le sacrifice d’une partie de l’indépendance individuelle, qui est une condition indispensable de toute vie commune; 2° la solidarité qui relie entre eux tous les membres d’une société; 3° l’action incessante de ces membres les uns sur les autres et l’opposition de leurs caractères, de leurs volontés, de leurs intérêts, opposition aggravée par l’inégalité, des individus et les luttes violentes qu’elle engendre trop souvent.

C’est une vérité, passée à l’état d’axiome, que le contrat

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social exige de la part de l’individu la renonciation à une partie de sa liberté et de ses droits à l’effet d’être assuré de la jouissance du reste. Une société quelconque ne peut exister sans un pouvoir représenté par un ou plusieurs hommes, auxquels les autres sont tenus d’obéir dans certaines limites. Ce pouvoir est nécessaire dans la famille même, la plus élémentaire des sociétés; il prend les formes les plus variées et acquiert les attributions les plus diverses dans les sociétés plus étendues ; mais il ne peut manquer jamais. Toute société aussi suppose une certaine division du travail régie par la loi ou la coutume et à laquelle les individus doivent se soumettre; quand elle comprend plus que la famille, la société a intérêt à s’occuper de la famille même; elle est obligée enfin de régler le mode de possession et de jouissance des biens matériels et les conditions de la validité des contrats, de pourvoir à la défense commune, d’assurer l’ordre public et la sécurité des individus. Lois politiques, militaires et administratives, lois civiles et économiques, lois de police et pénales, autant d’entraves à la libre expansion des individus, autant de chemins tracés d’avance dont il n’est pas permis à la liberté humaine de sortir. Ces règles sont quelquefois commodes et, grâce à l’habitude, on s’y conforme aisément. Mais d’autre part, que de lois oppressives, que de prescriptions destructives de toute initiative individuelle, que de barrières infranchissables créées sans raison suffisante par la mauvaise volonté ou l’inintelligence du législateur!

Et cependant des lois sur la plupart des matières indiquées sont indispensables, puisque autrement la guerre incessante de chacun contre tous pourrait naître de la libre volonté des hommes et que la violence et la force décideraient seules entre eux. Aussi toujours et par-

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tout les hommes ont reconnu qu’il était infiniment préférable de sacrifier une partie de' leur liberté pour mieux assurer le reste, même au prix de quelques abus; car ce reste en forme, en réalité, la partie principale et la seule vraiment désirable. Il était réservé à notre temps de voir naître une secte d’anarchistes qui prétend abolir toute loi sociale. Mais une telle idée ne pouvait germer que dans la tête d’ignorants ou de fanatiques et elle n’a aucune chance de se propager au delà du cercle d’esprits troublés où elle a pris naissance.

En devenant partie intégrante d’une société, l’individu ne perd pas seulement de son indépendance, mais il devient solidaire jusqu’à un certain point des actions des autres. Il est clair que quand un travail ne peut être accompli que par la coopération de plusieurs individus, la perfection de l’œuvre dépendra du soin qu’y auront appliqué tous les coopérateurs, et qu’elle pourra être manquée par suite de l’incurie ou de la mauvaise volonté de quelques-uns, bien que les autres aient fait les efforts les plus louables pour la faire réussir. Dans une bataille, il se peut que quelques régiments faisant tout leur devoir combattent avec la plus grande bravoure et occupent toutes les positions qui leur étaient assignées; mais si les autres n’opposent à l’ennemi qu’une résistance insuffisante ou lâchent pied, la bataille n’en sera pas moins perdue, et les bons régiments se trouveront battus aussi bien que les mauvais. Or la société n’est elle-même qu’une vaste coopération. En vertu de la division du travail, une œuvre spéciale est attribuée à chaque individu, et c’est de l’accomplissement de toutes ces œuvres que résultent la conservation et la prospérité de tous. Si donc la division du travail est mal faite, si quelques-uns n’accomplissent pas l’œuvre qui leur est imposée,

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le résultat total sera défectueux, et tous en souffriront. Cette solidarité ne se fait pas sentir seulement dans la production économique et l’échange qui offrent les modes les plus usuels de la division du travail, mais elle s’étend a toutes les branches de l’activité humaine. En politique, par exemple, les méfaits des gouvernants ne retombent-ils pas sur le peuple tout entier, comme il profite de leurs actions glorieuses ou utiles? Dans les pays de suffrage, les minorités ne supportent-elles pas les conséquences des fautes et des passions des majorités? Il n’est pour ainsi dire pas d’action individuelle qui ne dépende sous quelques rapports des actions d’autrui et n’exerce à son tour sur ces dernières une certaine influence.

Mais cette solidarité qui naît de l’action commune n’est pas la seule. Il en est une autre dont les conséquences sont bien plus importantes encore pour l’individu, c’est la solidarité des idées et des croyances. La perpétuité de la société a pour condition première la succession ininterrompue des générations. Les hommes qui meurent sont sans cesse remplacés par ceux qui naissent et auxquels ils ne transmettent pas seulement leur organisme avec ses aptitudes naturelles et acquises, mais, de plus, par l'éducation, les idées et les croyances qu’ils avaient reçues euxmèines de leurs pères ou qu’ils avaient adoptées dans le cours de leur vie. Or ce sont les idées et les croyances qui sont le principal mobile des actions humaines, et bien peu d’hommes sont capables de se soustraire à celles de leur entourage; aucun ne peut s’affranchir absolument des conceptions qui dominent la société où il vit. C’est par ces conceptions bien plus que par le sang que l’un est français, l’autre allemand, un troisième chinois, un quatrième arabe. Ce sont elles qui l’engagent dans l’œuvre commune des

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hommes qui ont la même religion ou la même patrie, qui le passionnent pour cette œuvre, et lui font accepter toutes les nécessités qu’elle comporte. De là la grande solidarité intellectuelle, la dépendance réciproque des esprits, dont la solidarité des actions matérielles n’est que la conséquence et l’effet.

La solidarité est sous certains rapports un grand bien. Par elle l’individu est intéressé à l’œuvre collective et porté à contribuer à tout ce qui peut assurer la prospérité de la société ; par elle il participe à cette prospérité, il jouit de la grandeur et de la gloire de sa patrie, il recueille tous les avantages de la vie sociale ; elle le soutient dans ses entreprises individuelles, elle le préserve de maint malheur. Mais les maux qu’elle entraîne dans bien des circonstances ne sont pas moins certains. Que d’obstacles elle oppose à l’initiative personnelle, au libre arbitre des individus! Que de gênes, de frottements, d’entraves de toute sorte en résultent inévitablement! Que de désastres frappent des foules par la faute de quelquesuns! La tendance du progrès est de réduire la solidarité à son minimum en ce qu’elle a de mauvais et d’élever au maximum ses effets avantageux. Mais c’est là un problème des plus ardus, dont la solution n’est pas encore trouvée.

En dehors de ces conséquences nécessaires de l’état social, une foule de biens et de maux naissent des relations continuelles que cet état impose aux individus et des conditions dans lesquelles elles s’établissent. Dans ces relations, chaque individu intervient avec ses qualités et ses défauts, sa faculté d’aimer et de haïr, ses sympathies et ses antipathies, et de là beaucoup de satisfactions • et de plaisirs, mais aussi des peines et des souffrances sans nombre. Il est clair que celui qui aime et se sacrifie fait

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du bien à celui qu’il aime, en même temps qu’il éprouve lui-même une haute satisfaction. Qui pourrait supputer toutes les joies qui résultent de l’union de cœurs dévoués, d’amis sincères, d’époux fidèles, de l’affection réciproque des parents et des enfants, des frères et des sœurs! Mais d’autre part aussi que de chagrins, que de douleurs l’égoïsme des uns cause aux autres! Les lois punissent comme crimes ou délits les plus graves des atteintes portées ainsi à la vie, à la liberté, à la propriété d’autrui; mais malgré le Code pénal , que d’assassinats , que d’empoisonnements, que de vols, que d’escroqueries qui, punis ou impunis, ont fait le malheur de ceux qui en ont été victimes. Et combien d’atteintes que les lois ne peuvent réprimer ! Que de violences et de brutalités, que de mensonges et de calomnies, que de lésions et d’offenses de toutes sortes, qui de l’affliction et du malheur des uns font naître la satisfaction et le plaisir des autres et qui cependant échappent à toute vindicte sociale !

En vertu même des conditions essentielles de la vie sociale, le bonheur et le malheur des uns dépend donc pour une grande part de la volonté des autres. Or parmi les faits naturels qui entrent en jeu dans ces relations, il en est deux qui aggravent singulièrement l’effet des mauvaises volontés. C’est l’inégalité naturelle des hommes et l’opposition des intérêts. En dehors de la volonté, qui dépend uniquement du libre arbitre, les hommes offrent entre eux des différences physiologiques très importantes. Chacun sait qu’il n’est pour ainsi dire pas deux hommes qui se ressemblent exactement par les traits du visage et l’apparence extérieure; les dissemblances sont les mêmes pour les organes intérieurs : les muscles, les sens, l’appareil nutritif, le système nerveux. Sous trois rapports surtout les diffé-

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rences physiologiques constituent de grandes causes d’inégalité. Je veux parler de la force physique, de l’aptitude intellectuelle générale et des talents spéciaux. La première tient principalement au développement des systèmes osseux et musculaire. L’aptitude générale aux opérations intellectuelles, qu’il ne faut pas confondre avec la puissance intellectuelle proprement dite, faculté essentiellement spirituelle, consiste surtout dans l’aisance avec laquelle s’accomplissent les mouvements cérébraux, qui sont la condition des actes intellectuels, et dans la faculté du cerveau de conserver les impressions qu’il a éprouvées, en d’autres termes, dans la facilité et la mémoire1. Enfin les talents spéciaux, tels que l’aptitude particulière aux mathématiques , à la peinture, à la musique, proviennent également de l’organisation cérébrale. Or ces inégalités, en même temps qu’elles forment les bases naturelles de la division du travail et sont cause ainsi d’un bien relatif, ont d’autre part pour conséquence de grands maux. Il en résulte, en effet, une supériorité pour les uns, une infériorité pour les autres, et lorsque ceux qui possèdent les facultés supérieures sont en même temps malveillants et égoïstes, l’oppression et l’exploitation des inférieurs s’ensuit inévitablement. C’est ainsi que, pendant des siècles, la force physique a été le signe de la supériorité le plus généralement reconnu, et que ceux qui en étaient doués ont fait la loi et sacrifié à leur égoïsme la femme, l’enfant, le faible quel qu’il fût. Cette puissance individuelle des supérieurs sur les inférieurs ne se fait pas moins sentir dans les relations sociales : l’esclavage, le despotisme, les inégalités non plus naturelles, mais sociales, n’ont pas d’autre origine. D’autre part, les faibles arrivent

1 Voir, à la fin de ce volume, le mémoire que j'ai lu à ce sujet à la Société médico-psychologique.

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parfois à se liguer et à se révolter contre les forts. De là des haines, des rivalités, des luttes qui peuvent aboutir au bien, mais dont le cours est semé de souffrances.

A ces causes de discordes et de conflits s’en ajoute une autre qui sévit entre égaux aussi bien qu’entre inégaux, c’est l’opposition permanente et naturelle des intérêts. L’intérêt pour chacun, c’est son propre bien, c’est-à-dire ses satisfactions et ses jouissances personnelles, et il n’a d’autre mesure que l’ensemble des désirs que chacun peut former. Heureux ceux qui, en se plaçant à ce point de vue personnel, savent borner leurs désirs au possible et au vraiment utile et ne poursuivre que leur intérêt bien entendu. Mais ce n’est pas le cas ordinaire. Par la nature des choses, les désirs des hommes sont indéfinis, chaque désir assouvi en appelle un autre, et il n’est pas de limite pour ces aspirations sans cesse renouvelées. Le monde physique a beau lui imposer ses impossibilités matérielles, le monde humain ses nécessités sociales , le désir ne reconnaît aucune de ces bornes et sur les ailes de l’imagination franchit tous les obstacles. La morale seule est capable, comme nous le verrons, de refréner cette tendance naturelle de l’esprit humain. Mais l’homme oublie aisément les prescriptions de la morale, et l’intérêt, surtout s’il a en vue des buts facilement réalisables , constitue toujours un des mobiles principaux de son activité. Ajoutons que la morale est loin de le proscrire dans tous les cas et que, dans certaines limites, c’est un mobile parfaitement légitime. Or l’intérêt met l’individu en opposition avec l’ensemble de la société et avec la plupart des autres individus qui sont en relation avec lui. Par cela même que la vie sociale exige certains sacrifices, tels que celui de l’indépendance absolue, et que l’individu a le désir d’y échapper autant que possible et de

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les rejeter sur d’autres, son intérêt est contraire à l’intérêt social. Par cela même que le monde physique est limité, tandis que les désirs individuels sont indéfinis, tous les appétits ne sauraient être satisfaits et se trouvent en concurrence. De là la grande opposition des intérêts individuels et toutes les luttes, tous les conflits dont elle est à chaque instant l’occasion et la cause. Quand il s’agit de la satisfaction de besoins réels et que la nature n’offre pas les moyens de la procurer à tous ou que les arrangements sociaux favorisent à cet égard les uns au détriment des autres, c’est le combat pour l’existence, et l’on sait que, pour une certaine école, c’est dans ce mot que se résume toute la destinée humaine.

L’opposition des intérêts qui provoque le conflit des individus avec la société et des individus entre eux se produit également entre les sociétés secondaires qui se forment souvent au sein d’une même nation, telles que les classes sociales, les corporations, les associations de toute espèce. De plus elle éclate souvent entre les peuples, c’est-à-dire les grandes fractions dont se compose jusqu’ici l’humanité. Alors, quand on ne peut s’entendre, c’est la guerre avec toutes ses calamités. La destruction des vies humaines et des objets de subsistance devient dans ce cas un but poursuivi avec acharnement, et les hommes se font plus de mal les uns aux autres que ne pourraient le faire les fléaux naturels les plus terribles.

Mentionnons enfin, pour conclure la longue liste des maux inhérents à l’état social, ceux que causent l’ignorance et l’opposition des croyances qui en est la suite. L’homme ne commence pas seulement par ignorer les phénomènes de la nature, mais au début il ne connaît pas mieux ses semblables et les arrangements qu’il y a lieu

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de prendre pour vivre en de bons rapports avec eux. De là les fautes et les erreurs que commettent souvent les législateurs et les gouvernants, fautes et erreurs qui peuvent avoir les conséquences les plus funestes pour la société entière. D’autre part les hommes se divisent sur les idées mêmes, toujours plus ou moins mêlées de vérité et d’erreur; les croyances religieuses et les opinions politiques s’opposent les unes aux autres et, soutenues par la passion et l’intérêt, engendrent les luttes les plus violentes. Aux guerres entre nations se joignent ainsi les guerres religieuses et les guerres civiles, dont l’horreur dépasse encore celle des premières.

Dans cette esquisse rapide je n’ai pu qu’eflleurer les biens et les maux qui naissent de l’état social. Mais ces indications suffiront pour le but que je me suis proposé. Il nous reste à considérer le bien et le mal moral.

§ 3. Du bien et du mal moral.

A côté des biens et des maux subjectifs et de leurs causes extérieures, physiques ou sociales, il existe une autre espèce de bien et de mal, purement objective, et dont la notion n’a jamais manqué à l’humanité. C’est le bien et le mal moral.

I. De tout temps et en tous lieux, les hommes ont cru que leurs actes étaient soumis à des règles obligatoires, auxquelles ils devaient obéissance; tout en sachant que de fait cette obéissance était libre, ils ont considéré comme un bien de se conformer à ces règles, comme un mal d’y contrevenir. De tout temps aussi la grande majorité des

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hommes a attribué ces règles à une puissance supérieure, à la divinité, seule capable d’imposer des obligations aux hommes. Les philosophes seulement, au moins le plus grand nombre d’entre eux, ont cherché la base de l’obligation en dehors du commandement divin, et ont essayé de fonder sur des considérations de toute nature les devoirs particuliers qu’elle comprend. Quelques-uns ont même nié purement et simplement toute obligation et ont attribué le sentiment universel qui la constate à une illusion provenant de certaines habitudes organiques. Pour moi je partage en cela l’opinion vulgaire ; je crois que l’obligation ne peut provenir que d’un commandement de Dieu, et que le créateur, en le donnant, a voulu tracer aux êtres libres qui lui doivent l’existence la route qu’ils ont à suivre pour parvenir au bien.

Lorsqu’on considère au point de vue historique les prescriptions morales qui ont prévalu chez les divers peuples, on trouve que ces règles ont beaucoup varié dans leur contenu, mais quelles présentent certaines données générales qui n’ont pas changé. Elles peuvent ainsi être divisées en deux classes, dont l’une comprend les principes premiers, ce qu’on a appelé les lois éternelles de la morale, l’autre les prescriptions particulières, relatives aux temps et aux lieux et dont le caractère essentiel est d’être progressives 1.

Les principes premiers de la morale sont les conséquences logiques : 1° du fait même de l’obligation imposée à des êtres libres; 2° des conditions d’existence de toute société. L’idée de l’obligation, du moment qu’elle est posée, entraîne certaines conséquences inévitables. Du fait même que l’homme est soumis à une loi obligatoire qui ne pro-

1 Voir sur cette distinction mon livre De la raison, p. 245 et s.

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vient pas de lui-même, — car il serait contradictoire que l’homme s’obligeât envers lui-même, — il résulte que la liberté de fait dont il jouit ne lui donne pas le droit d’agir absolument à son gré et de se déterminer uniquement d’après sa propre volonté. De là le principe que la volonté de l’homme est soumise à une loi supérieure, à laquelle elle doit obéir librement. — De ce que toute obligation imposée à des êtres actifs ne peut avoir pour objet que des actes, il résulte qu’elle commande de faire certaines choses et qu’elle en défend d’autres. De là le principe que les actes humains sont bons ou mauvais, suivant qu’ils sont ou non conformes à la morale, les premiers formant des devoirs, dont l’accomplissement constitue la vertu et l’honneur, les seconds étant qualifiés de péchés dans le langage religieux, de fautes, de délits, de crimes dans l’usage civil.

— De ce que la morale a en vue les actes humains, elle s’étend aux mobiles de ces actes, aux buts que l’homme se propose en les accomplissant. De là le principe qu’il doit s’abstenir de certaines satisfactions, de certains plaisirs et se soumettre à certaines privations, certains sacrifices, en acceptant les peines et les douleurs qu’ils comportent.

— Enfin, du fait même de la liberté, combiné avec celui de la loi, naît pour l’être libre la responsabilité : le principe qu’il est responsable de ses actes vis-à-vis de celui qui lui a imposé la loi. La responsabilité suppose à la fois une règle positive imposée à un agent, et, chez cet agent, la liberté de se conformer à cette règle ou d’y contrevenir. Ces deux conditions sont nécessaires, mais sitôt qu’elles sont réalisées, la responsabilité existe avec ses conséquences de mérite et de démérite, sur lesquelles nous aurons à revenir.

Des conditions sociales de la morale naissent d’autres

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principes, non moins constants, non moins nécessaires. Le commandement moral a toujours eu pour but de relier les hommes entre eux et de les constituer en société et, par suite, les obligations et les droits qui forment la base essentielle de toute vie sociale ont toujours figuré parmi ses prescriptions les plus rigoureuses. C’est ainsi qu’elle a exigé toujours que l’individu préférât le bien collectif à son bien particulier, qu’il se soumît aux pouvoirs sociaux du moment où ces derniers lui assuraient l’exercice de ses droits, que sa parole fût véridique, qu’il fût fidèle à ses engagements et qu’en accomplissant ses propres devoirs, il respectât le droit des autres. C’est ainsi qu’elle a rangé parmi les plus grands crimes ceux qui portent atteinte à l’existence de la société. C’est à ce point de vue aussi qu’elle a toujours flétri l’égoïsme et exalté le sacrifice et l’amour.

On voit que les principes premiers qui résultent logiquement de l’idée d’obligation sont de pures abstractions qui resteraient vides si des prescriptions particulières ne venaient leur donner un corps. Ceux qui naissent des conditions d’existence de la société sont plus concrets, mais encore insuffisants. Pour que ces principes soient applicables, il faut que des prescriptions particulières déterminent d’une manière précise à quelles obligations l’homme est tenu, quels sont les actes bons ou mauvais, les satisfactions interdites, les sacrifices commandés. Il faut qu’on sache quelle est la collectivité à laquelle l’individu doit se soumettre, jusqu’où s’étend l’autorité légitime des pouvoirs publics, quels sont exactement les devoirs et les droits de chacun. Tous ces points particuliers ont toujours été l’objet de prescriptions spéciales, mais ces prescriptions n’ont pas été les mêmes dans le cours de l’histoire. Elles ont beau-

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coup varié, au contraire, et ce sont ces variations qui plus que toute autre chose ont marqué la marche progressive de l’humanité.

On peut dire, en effet, d’une manière générale qu’à mesure que la force spirituelle de l’homme s’est développée, qu’elle est parvenue à maîtriser plus complètement les forces et les instincts organiques, les obligations morales ont pris plus de précision et de rigueur, en même temps qu’elles ont gagné en extension. Des jouissances sensuelles auparavant permises ont été condamnées plus tard. Dans la famille tout était subordonné dans l’origine au pouvoir despotique du chef; les droits de la femme et de l’enfant ne sont arrivés que postérieurement à se faire respecter. La collectivité à laquelle on a dû sacrifier ses intérêts individuels a été d’abord la tribu, puis la patrie; ce n’est que depuis la venue du christianisme qu’elle embrasse l’humanité tout entière. Longtemps la morale a consacré l’inégalité des hommes, autorisant l’esclavage, divisant les hommes en classes supérieures et inférieures, attachant des privilèges à la naissance, sanctionnant l’hostilité réciproque des peuples et les guerres de conquête; ce n’est encore qu’au christianisme que nous devons le principe de la liberté et de l’égalité de tous et la loi de la fraternité universelle. Les obligations de la morale sont devenues ainsi plus déterminées et plus compréhensives, tout en continuant à reposer sur les mêmes bases fondamentales.

II. En vertu de l’existence de la morale, les termes de bien et de mal prennent une double acception. A côté du bien et du mal subjectifs apparaissent le bien moral et le mal moral, qui, de droit, occupent le premier rang. La morale étant obligatoire et s’imposant non seulement à nos

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actes, mais à nos volontés et à nos désirs, telle satisfaction, telle jouissance, qu’au point de vue subjectif nous considérerions comme un grand bien, constitue réellement un mal, parce que la morale la condamne; et de même les renonciations et les sacrifices que commande la morale sont un bien, quelque douleur qui en résulte pour l’individu. Mais cette opposition entre les deux espèces de bien et de mal n’existe pas toujours ; on peut même dire qu’elle est assez rare et, la volonté et l’habitude aidant, il arrive le plus souvent que le bien subjectif s’accommode au bien moral, que le mal moral devient l’objet d’une antipathie naturelle. Quand le bien moral est l’objet d’un vif désir et que ce désir reçoive satisfaction, c’est une des joies les plus complètes et les plus pures que puisse goûter l’âme humaine.

Tout acte conforme à la loi morale constitue, en vertu de la nature même de cette loi, un mérite, tout acte contraire un démérite. La moindre obéissance à la loi est méritoire, car elle implique une renonciation à l’indépendance absolue de la volonté et l’acceptation volontaire d’une loi supérieure. Mais le mérite est faible quand il ne s’agit que des devoirs habituels qui coïncident jusqu’à un certain point avec l’intérêt bien entendu des individus, et l’opinion n’attribue généralement un vrai mérite qu’à l’accomplissement d’actes moraux qui ont exigé des sacrifices moins faciles. L’idée de mérite est donc intimement liée à celle de sacrifice; le mérite est en proportion du sacrifice accompli, et c’est parce que la morale commande des sacrifices, c’est-à-dire la renonciation à certaines satisfactions et à certains plaisirs et l’acceptation de certaines privations, de certaines douleurs, que de la conformité à ses prescriptions résulte un mérite ; si la morale était telle que

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ce fût toujours un plaisir d’y obéir, il n’y aurait évidemment aucun mérite à s’y conformer. Par les mêmes raisons le refus de se soumettre à cette loi, la volonté de lui préférer les tendances égoïstes de la nature humaine constituent le démérite.

Le mérite cause lui-même une satisfaction à celui qui l’acquiert, satisfaction parfaitement légitime tant quelle ne dégénère pas en orgueil ou en vanité et qui se confond jusqu’à un certain point avec la satisfaction du devoir accompli. L’estime et l’honneur dont l’opinion entoure le mérite ajoutent encore à cette satisfaction, mais aggravent aussi les dangers que suscite l’amour-propre et l’admiration de soi-même. Le démérite patent à tous les yeux cause toujours une peine plus ou moins vive, car la désapprobation publique, la honte et le mépris blessent directement l’égoïsme; mais quand la faute morale reste cachée, quand rien ne la trahit au dehors, elle n’affecte profondément que ceux qui ont la forte conviction du devoir. Chez ceux-là un manquement grave à la morale produit un vif chagrin et des remords douloureux; chez les autres le sentiment de la faute s’efface facilement devant les suggestions de l’égoïsme.

III. C’est la morale qui forme par excellence le champ d’action du libre arbitre, c’est à l’occasion du choix entre l’obéissance ou la désobéissance aux prescriptions de la morale que s’exerce avant tout l’activité libre de l’homme. Notre liberté est-elle complète à cet égard, ou bien la nature humaine corrompue par un péché primitif penchet-elle d’une manière irrésistible du côté du mal, et le péché serait-il depuis cette faute originelle le lot inévitable de notre espèce? On sait que cette opinion, née d’une certaine interprétation d’un dogme chrétien, a joué un grand rôle

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dans la théologie, qu’elle forme pour ainsi dire la base du protestantisme orthodoxe et que les jansénistes, dont Pascal fut à cet égard l’éloquent porte-voix, se l’ont complètement appropriée. Je ne la crois pas fondée.

La nature humaine n’a pas besoin d’être corrompue pour se trouver en opposition avec la morale. Elle l’est par la force même des choses. Du moment que l’homme est une substance personnelle, ayant en elle-même le principe de son action, sa tendance naturelle est de s’affirmer luimême, de vouloir son individualité, de se préférer à tout ce qui n’est pas lui. Cette tendance égoïste se renforce de tous les attraits qui résultent de son organisation physiologique, c’est-à-dire des impulsions de l’instinct et des sollicitations du plaisir. Si ce n’est pas là la véritable nature de l’homme, il est difficile de concevoir en quoi elle peut consister, à moins d’imaginer un homme absolument différent de celui que nous connaissons, un homme théorique qui n’a jamais existé. Or la morale est la négation même de ces tendances égoïstes. Cet être qui ne cherche qu’à faire acte de volonté indépendante, elle prétend le plier sous une volonté supérieure; à cet élan vers les jouissances sensuelles, elle oppose la prescription de la modération et de l’abstinence; vis-à-vis de l’aspiration naturelle au bonheur, elle proclame la loi du sacrifice. Ce n’est donc pas notre nature corrompue qui se trouve en opposition avec la morale, c’est notre nature véritable. Et il faut bien qu’il en soit ainsi, car autrement quelle serait la raison d’être d’une loi imposée à notre libre arbitre? Si l’homme n’avait qu’à suivre les impulsions de sa nature pour arriver au bien, quel mérite pourrait-il acquérir et à quoi servirait le sacrifice? Comme nous le verrons, cette opposition constitue une des bases de l’ordre universel.

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On dit, il est vrai, que nous portons en nous une tendance irrésistible au mal, que même avec le désir et la forte volonté du bien, nous nous laissons aller a chaque instant à des actions que la morale condamne. Gela est vrai, mais le même phénomène se retrouve dans des relations tout h fait étrangères à la morale. A qui n’arrive-t-il pas de dire ou de faire des choses sottes, irréfléchies, qui n'ont rien d’immoral en elles-mêmes, mais qui nuisent beaucoup à la considération et quelquefois compromettent les intérêts de leur auteur? Les hommes les plus intelligents, les plus circonspects, sont sujets à ces lapsus. Dirat-on que ces défaillances ont toujours une source morale, qu’elles sont le produit de la présomption ou de la vanité?, C’est possible. Mais toujours est-il qu’elles n’ont pas pour résultat une action réellement immorale et qu’elles ne nuisent qu’à celui qui s’en rend coupable. On peut voir là un effet de l’imperfection, mais en aucun cas de la corruption de la nature humaine.

Et il en est de même des actions positivement contraires à la morale que l’honnête homme peut commettre. Le libre arbitre étant donné, il s’agit ici d’une question de probabilité. La probabilité pour le bien comme pour le mal est de moitié. Toutes autres conditions égales, il y a autant de chances pour que l’activité humaine, mise en - demeure d’agir, se décide pour le mal que pour le bien. Telle est la conséquence logique du libre arbitre. Nous verrons plus tard que les autres conditions ne sont pas égales et que Dieu a arrangé les choses pour que le bien l’emporte le plus souvent1. Mais dans de telles circonstances, y a-t-il de quoi s’étonner que l’homme qui fait habituellement le bien fasse exceptionnellement le mal?

1 Voir troisième partie, ch. IV.

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Rien ne prouve donc que la nature humaine soit corrompue et nécessairement inclinée au mal, et si cette corruption n’existe pas, il est clair qu’il n’y a pas lieu d’en chercher la cause et de l’attribuer, avec tant de théologiens et de philosophes, au péché originel. Si. comme je le pense, la croyance au péché originel n’a été suggérée que par les nombreuses transgressions à la loi morale qui ont été commises aux débuts de l’histoire et dont les conséquences ont été transmises de génération en génération en vertu de l’hérédité physiologique et de la solidarité sociale, tous les péchés attribués à cette cause rentrent dans le cas ordinaire du mal moral produit par la mauvaise volonté des hommes, combinée avec les conditions d’existence de l’individu et de la société. Dans toute autre hypothèse, on se heurte contre le mystère contradictoire de créatures punies pour une faute commise avant qu’elles fussent nées et l’on se voit obligé, pour expliquer ce mystère, d’avoir recours aux spéculations métaphysiques les plus hasardeuses.

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