‹ Le problème du malChapitre 6 sur 19 · ET DU MAL · texte numérisé non relu

ET DU MAL

Nous nous sommes bornés jusqu’ici à l’exposé des faits. Si, comme le veulent les matérialistes, le monde n’était que le produit de forces aveugles, une combinaison de mouvements s’opérant suivant les lois inflexibles de la mécanique, si la conscience elle-même n’était qu’un phénomène particulier du même ordre que tous ces phénomènes matériels, cet exposé subirait , il n’y aurait pas lieu de chercher la raison de faits inévitables résultant nécessairement du jeu des forces constitutives du monde. Ces forces, il faudrait les considérer comme incréées , éternelles, existant par elles-mêmes ; il faudrait les accepter comme la donnée première et dernière, au delà de laquelle nulle science ne saurait pénétrer. Il en est tout autrement quand on croit que le monde est l’œuvre d'un créateur tout-puissant, infiniment sage et bon. Alors l’ensemble des faits que nous avons exposés , et chacun d’eux en particulier, soulève de graves problèmes qui touchent à la fois aux plus hautes conceptions de la métaphysique et de la morale.

Posons ici ces problèmes que les pages suivantes de cette étude auront pour objet de résoudre, sinon complètement, du moins d’une manière suffisante pour satisfaire aux desiderata les plus urgents de notre raison nécessairement limitée.

PROBLEMES

Constatons d’abord que les maux que nous souffrons ne proviennent pas tous des conditions données de notre existence , mais sont en partie imputables à nous-mêmes. Ce sont ceux qui dérivent du mauvais usage que nous faisons de notre libre arbitre. L’homme est placé au milieu d’un ensemble de forces données, agissant aveuglément et suivant des lois nécessaires; ce sont ces forces qui constituent le monde physique, et aussi la nature spirituelle et physiologique de l’homme lui-même. Mais il existe de plus en lui une force propre, qui n’est ni aveugle ni nécessaire, qui réside dans sa volonté et qui, au gré de cette dernière, cause tel acte ou tel autre acte contraire, et intervient ainsi, en vertu de sa spontanéité propre, dans les combinaisons produites parles forces fatales, en en modifiant la nature et en les dirigeant dans un sens ou dans le sens opposé. C’est ce choix possible entre des actions contraires qui constitue le libre arbitre humain.

Or le libre arbitre joue un grand rôle dans les relations sociales et morales. Si vis-à-vis de la nature physique et même de certains problèmes sociaux l’homme est légitimement guidé par son utilité, et si ses actions sont quelquefois contraires à celte utilité, cela est dû surtout à son ignorance. Mais vis-à-vis de ses semblables et vis-à-vis de la morale , c’est sa liberté qui entre en jeu. La morale lui impose des devoirs qu’il peut accomplir ou ne pas accomplir, lui accorde des droits dont il peut user plus ou moins rigoureusement; pour ses semblables, il peut les aimer ou les haïr, leur faire du bien ou du mal; l’homme, en un mot, peut être avant tout égoïste ou bien juste et dévoué, et cela dépend uniquement de son libre arbitre. J’ai parlé déjà des maux sociaux et individuels sans nombre que cause ainsi la mauvaise volonté d’une partie des membres de la

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société, et il n’y a pas à revenir sur ce point. Ils sont tels que beaucoup de penseurs ont attribué à cette cause tout le mal qui existe dans le monde. En dehors de l’homme, tout est parfait, suivant eux, dans l’œuvre du créateur; les seuls maux sont ceux que l’homme se cause h lui-même. Que la création soit parfaite en ce sens qu’elle est telle que Dieu l’a voulue, cela ne saurait être douteux; mais qu’elle soit exempte du mal subjectif, c’est-à-dire de douleur, même dans le monde non humain, dans le monde animal, et que les hommes soient sujets à beaucoup de maux de ce genre auxquels leur volonté n’est pour rien et qu’elle ne peut empêcher, qui pourrait le contester? La solution qui prétend réduire toutes les causes du mal au seul usage du libre arbitre humain est donc insuffisante. Il faut nécessairement envisager le problème de plus haut.

La question ne se poserait pas si de l’exercice de son activité l’homme ne recueillait que de la satisfaction et du plaisir. L’aspiration au bonheur est chez lui constante et indélébile ; elle est présente à toutes les consciences avec une énergie telle qu’elle semble fondée dans la nature même de notre être. Le bonheur serait une vie composée uniquement de satisfactions et de plaisirs, exempte de toute peine, de tout chagrin et de toute douleur. Or il résulte de notre nature également et de toutes les conditions de notre existence qu’une vie pareille est impossible dans ce monde. Ni la constitution physiologique de l’homme, ni sa dépendance à l’égard du monde physique, ni sa nature spirituelle, ni l’exercice de ses facultés, ni la vie sociale avec toutes les relations qu’elle lui impose, ni la morale enfin qui l’assujettit à des privations et des sacrifices, ne permettent la réalisation d’un tel idéal. Entre cette aspiration et l’impossibilité d’y atteindre apparaît donc une contradic-

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tion fondamentale. Comment l’être tout-puissant, absolument sage et bon, a-t-il pu créer des êtres dont l’essence, pour ainsi dire, consiste en des aspirations qu’ils ne peuvent réaliser?

Ce problème général n’apparaît dans toute son importance que lorsqu'on envisage toutes les questions particulières qu’il implique.

Et d’abord pourquoi Dieu a-t-il créé des êtres capables de non-satisfaction et de douleur? Notre intelligence et notre activité ne pourraient-elles être adaptées d’avance au milieu dans lequel nous sommes destinés à vivre, de telle manière que nous ne concevions toujours que des buts réalisables et que nous parvenions toujours à les réaliser ? La plupart des chagrins qui nous affligent disparaîtraient ainsi du coup. Et de même la douleur proprement dite, qui est commune aux hommes et aux animaux, est-elle indispensable pour les services qu’elle nous rend? Elle nous avertit du danger, dit-on, elle stimule notre activité. Mais ne peut-on concevoir d’autres moyens pour nous procurer ces avantages? Notre corps ne pourrait-il être organisé de telle manière, ou en tels rapports avec le monde extérieur qu’aucune lésion interne ou externe ne fût possible? A cette condition, toutes les souffrances que causent les maladies et les accidents ne nous seraient-elles pas épargnées? L’effort ne pourrait-il pas être un plaisir au lieu d’une peine, et l’homme alors, au lieu de fuir le travail, ne l’aurait-il pas recherché avec passion, comme l’a voulu une école fameuse? Enfin la mort était-elle indispensable? La théologie chrétienne ne la présente-t-elle pas comme étrangère au premier plan du créateur, comme une punition du péché d’Adam? Et s’il était nécessaire que les anciennes générations fissent place aux nouvelles, la mort devait-

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elle être effrayante et douloureuse comme elle l’est presque toujours, ne pouvait-elle être, au contraire, le passage vivement désiré à une vie plus parfaite?

Pourquoi l’homme se trouve-t-il placé dans un monde dont toutes les forces lui sont hostiles et tendent à sa destruction? Que de dangers pour lui sur cette terre, à l’origine surtout, quand il devait affronter ces fleuves infranchissables, ces steppes et ces marais, ces déserts arides ou ces forêts vierges et ces montagnes escarpées dont se composait alors la surface du globe, sans parler des périls provenant des climats, des excès du froid et du chaud et des bêtes féroces? Pourquoi l’homme a-t-il été condamné à arracher avec tant de peine à cette terre ses moyens d’existence? Pourquoi cette lutte incessante pour la vie? Pourquoi toutes les misères qui devaient résulter de ces dures conditions?

Et pourquoi cette ignorance de l’homme à la fois vis-àvis des dangers qui le menaçaient et des moyens de les prévenir ou de les éviter? Pourquoi son intelligence a-t-elle été si lente à se développer? Pourquoi de tout temps, et aujourd’hui comme toujours, se trouve-t-il devant tant de problèmes qu’il serait du plus haut intérêt de résoudre et dont il ne peut trouver la solution?

A ces questions qui résultent des rapports de l’homme avec la nature physique se joignent celles qui naissent des conditions de la vie sociale. Les maux qui proviennent de la solidarité et de la renonciation de chacun à une partie de son indépendance seraient une quantité évanouissante, s’ils n’étaient aggravés par l’opposition des intérêts et la mauvaise volonté des uns à l’égard des autres. Les hommes ne pourraient-ils être placés dans un milieu qui suffit largement non seulement aux besoins, mais aux aspirations

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de tous, où tous trouveraient sans gêner autrui toutes les satisfactions et tous les plaisirs qu’ils pourraient désirer, et même mieux, pourquoi ne seraient-ils pas conformés de manière à s’aimer naturellement les uns les autres en vertu d’un instinct contre lequel ne pourrait prévaloir aucun sentiment hostile et qui se manifesterait par des marques de bienveillance n’entraînant aucune espèce de sacrifice? Une société établie sur de telles bases ne serait-elle pas infiniment supérieure à la mêlée des intérêts et des volontés, aux luttes et aux conflits qui forment le caractère essentiel des relations existantes?

Enfin, dans une telle société la morale serait superflue et avec elle disparaîtrait tout ce qui forme le mal moral. Les prohibitions que la morale oppose à nos désirs, les privations et les sacrifices quelle nous impose n’auraient plus de raison d’être. Le bien pour chacun ne consisterait qu’à suivre ses aspirations naturelles, et naturellement chacun y tendrait de toutes ses forces. Tandis que, sous l’empire de la morale, certaines aspirations seulement sont légitimes, et que les autres sont condamnées , chacun n’aurait qu’à suivre aveuglément celles que son instinct lui inspirerait. Il ferait ainsi son propre bonheur et en même temps celui des autres ; la distinction entre l’égoïsme et le dévouement serait à jamais effacée. L’amour étant un instinct égoïste, on aimerait d’autant plus les autres qu’on aurait une plus forte dose d’égoïsme. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas réalisé cet idéal, rêvé par plusieurs et qui semble tout concilier ?

Telles sont les grandes questions que soulève le problème du mal. La solution complète de ces questions impliquerait la science absolue et universelle, à laquelle l’homme ne saurait prétendre. Mais toutes les religions ont essayé

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d’en donner une solution approximative et la philosophie ne saurait se proposer un but plus grand et plus élevé.

Il est facile de voir qu'elle ne peut atteindre ce résultat qu’à la condition d’aborder les plus hautes questions de la métaphysique. Il est nécessaire non seulement de s’enquérir du but général de la création et du plan de l’univers, mais il faut se rendre compte jusqu’à un certain point des raisons qui ont motivé, des conditions qui ont suggéré ce plan. En d’autres termes, il est indispensable de pénétrer, autant que notre intelligence peut le permettre, dans la pensée même de Dieu et de nous faire une idée aussi nette que possible de son intelligence et de sa puissance. C’est par là que doivent commencer nos recherches, et ce ne sera qu’après avoir acquis ainsi un point de départ solide que nous pourrons tenter la solution des questions spéciales que nous venons de poser.

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